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University of Toronto
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LES
LÉGENDES ÉPIQUES
DU MEME AUTEI'H
à la même librairie
De Nicolao Museto (gallice Colin Muset), francogallico
carminum scriptore, 1893, in-8 4 fr. 50
Les Fabliaux, études de littérature populaire et d'histoire
littéraire du moyen âge, 3e édition, conforme à la deuxième,
191 1, gr. in-8 Épuisé.
Hommage a Gaston Paris, leçon d'ouverture du cours de
langue et littérature françaises du moyen âge, prononcée au
Collège de France le 3 février 1904, 1904, in-16. 2 fr. 25
Bibliographie des travaux de Gaston Paris, publiée par
Joseph Bédier et Mario Roques, 1904, in-8, papier, de
Hollande (van Gelder), avec un portrait de G. Paris. 12 fr.
Édition de Textes
Les Chansons de Colin Muset, avec la transcription des
mélodies par Jean Beck (Collection des Classiques français
du moyen âge), 1912, in-16 2 fr. 25
Les Chansons de croisade, avec leurs mélodies publiées par
Pierre Aubry, 1909, in-8 Épuisé.
Le Roman de Tristan, par Thomas, 1902-1 905, 2 vol. in-8 car-
tonnés, le vol '. 17 fr. 50
Les deux Poèmes de la Folie Tristan, 1907, in-8, cartonné.
7 fr. 50
Le Lai de l'Ombre, par Jean Renart, 1913, in-8, cartonné.
9 fr.
Tristan Ménestrel (texte publié en collaboration avec
Miss Weston). Tn-8 3 fr. 75
LES
LÉGENDES ÉPIQUES
RECHERCHES SUR LA FORMATION
DES
CHANSONS DE GESTE
PAR
Joseph BÉDIER
de l'Académie française, professeur au Collège de_ France
OUVRAGE COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE
(Grand Prix Gobert, 1911)
DEUXIÈME ÉDITION REVUE ET CORRIGÉE
III
Légende des « enfances » de Charlemagne et l'histoire de Charles
Martel. — Les chansons de geste et le pèlerinage de Compostelle. —
La Chanson de Roland. — De l'autorité du manuscrit d'Oxford pour
l'établissement du texte de la Chanson de Roland.
PARIS
LIBRAIRIE ANCIENNE EDOUARD CHAMPION
0, QUAI MALAQLA1S
1921
Tous droits réservés
S043
A MADAME
La Marquise ARCONATI YISCpNTI
Née Alphonse PEYRAT
en témoignage de ma respectueuse affection
!
LA LEGENDE
DES
« ENFANCES » DE CHARLEMAGNE
ET
L'HISTOIRE DE CHARLES MARTEL
' 19 \<t-
LA LEGENDE DES « ENFANCES »
DE CHARLEMAGNE
ET
L'HISTOIRE DE CHARLES MARTEL
I. Position de la question : est-il vrai que Mainet, Basin,
Berthe aux grands pieds, romans du xne siècle qui mettent
en scène Charlemagne et les traîtres Rainfroi et Heldri,
procèdent de poèmes du viiie siècle qui auraient mis en scène
Charles Martel et ses adversaires Raginfred et Chilpé-
ric II?
II. Comparaison des textes historiques et des romans. Dis-
cussion DES THÉORIES QUI SUPPOSENT AU VIIIe SIÈCLE L'EXISTENCE
DE TELS POÈMES.
III. Solution du problème sans recours a ces prétendus
MODÈLES DE NOS ROMANS. L'ABBAYE DE StAVELOT ET SES LÉGENDES.
Position de la question.
Ce qu on appelle l'épopée française, ou — d'un nom
plus familier aux hommes du moyen âge — les chansons
de geste, ce sont soixante-dix ou quatre-vingts romans,
tous du xue ou du xiuc siècle. Ils sont pour la plupart
des romans historiques, car ils mettent en scène des
personnages qui vécurent réellement aux temps mérovin-
4 LA LÉGENDE DES « ENFANCES » DE CHARLEMAGNE
giens ou carolingiens, Clovis ou Charles le Chauve,
Girard ou Charlemagne, Roland ou Raoul de Cambrai.
Pourquoi des poètes du XIIe siècle ont-ils pris pour
héros de leurs romans des hommes morts depuis tant
de siècles? En cette question tient tout le problème de
l'origine des chansons de geste. On peut y faire deux
réponses, et deux seulement.
Ou bien les poètes du xnc siècle se sont intéressés à
ces personnages du temps jadis parce que d'autres poètes
lavaient fait avant eux, dont les plus anciens avaient
été des contemporains soit de Raoul de Cambrai, soit de
Charlemagne, soit de Clovis, et les romans du xne siècle
sont alors des renouvellements de ces antiques récits ou
poèmes.
Ou bien les poètes du xne siècle se sont intéressés à
ces personnages parce qu'ils avaient des raisons à eux,
vivantes de leur temps, de s'y intéresser; en ce cas,
les romans du xuc siècle sont des romans du xne siècle,
et il faut les interpréter comme tels : en interrogeant,
non pas les lointains âges carolingiens, mérovingiens,
ou franks, mais la vie contemporaine, mais la vie du
xne siècle, et, pour les plus anciens de ces romans, la vie
|_de l'époque immédiatement antérieure, le xic siècle.
De là deux théories qui s'opposent toutes les fois
qu'il s'agit d'expliquer « l'élément historique » d'une
chanson de geste. Nous étudierons ici une légende où le
conflit se montre dans toute son acuité.
En 18i2, Paulin Paris avait cru remarquer, entre
les chroniques qui retracent la jeunesse de Charles
Martel et les romans qui retracent les fabuleuses
« enfances » de Charlemagne, certaines analogies.
POSITION DE LA QUESTION
5
Elles étaient vagues1. En 1865, Gaston Paris les pré-
cisa2, et c'est ici lune de ses jolies découvertes, de
celles qui semblent menues et qui ne le sont pas :
D'une part, D'antre part,
dans trois romans du xn° dans les annales et les chro-
siècle, Berthe,Mainct,Ba- niques relatives aux années
sin, 716-719,
on lit que on lit que
Charles (Gharlemagne), Charles (Charles Martel),
fils de Pépin (Pépin III, le fils de Pépin (Pépin II),
Bref),
eut comme adversaires en eut comme adversaires en
sa jeunesse deux person- sa jeunesse deux person-
nages nommes
nages nommes
l'un Rai n f roi,
et l'autre Heldri
l'un liaginfredus,
et l'autre Chilpericus.
liaginf reclus donne régulièrement en français Rainfroi:
Chilpericus, non moins régulièrement, Helpri. Il peut
arriver à chacun de dire ou d'écrire Childéiïc pour
Chilpéric, Heldri ou Helpri3.
\. Ayant résumé les récits légendaires selon lesquels Gharle-
magne enfant aurait été persécuté par une marâtre, puis par les
(ils de celle-ci, Paulin Paris ajoute : « 11 se peut que dans ces
traditions tout ne soit pas controuvé et imaginaire. Pépin d'Héris-
tal avait eu deux femmes, Tune desquelles, Alpaïs, fut seulement
une concubine ; et Charles Martel, fils d'Alpaïs, eut longtemps à
lutter contre sa marâtre Plectrude et contre les enfants de cette
marâtre. » (Histoire littéraire de la France, t. XX, 1842, p. 703.)
2. Dans son Histoire poétique de Gharlemagne, p. 438-442.
3. G. Paris (7. /. ) a noté deux exemples de cette méprise :
dans les Miracula sanctae Glodesindis, ouvrage composé à Gorze
dans la seconde moitié du xe siècle (Pertz, SS., t. IV, p. 237,
ligne 23), on lil Childericus pour Chilpericus ; et dans le très
(l LA LÉGENDE DES « ENFANCES » DE CHARLEMAG-NE
Si l'on accorde, cl qui voudrait s'y refuser? que nous
sommes ici en présence de cet accident, la concordance
est parfaite, l'identification s'impose, et M. Pio Rajna
l'a constaté en ces termes pleins de justesse : « La cri-
tique a le devoir d'être prudente et de ne pas confondre
les hypothèses avec les vérités de fait ; mais il faudrait
renoncer à tout espoir d'atteindre jamais le vrai par
d'autres voies que celles de la simple déduction ou de
l'aperception directe, si cette fois on ne concluait pas
que Rainfroi et Heudri sont indubitablement le Ragin-
fred et le Chilpéric de l'histoire1. »
Avec la même justesse, M. Rajna a insisté 2 sur le
fait que Heldri, Heudri est un mot de bonne formation
populaire 3.
vieux poème sur saint Léger, ChildéricII est appelé Chielperig ».
J'ai rencontré à mon tour un troisième exemple : la Vita Nivardi,
texte du ixe siècle (Monumenta Germ. historica, Scriptores rerum
merovingicarum, t. V), donne une fois (p. 168, ligne 3), Chilpericus
pour Childericus.
1. Pio Rajna, Le origini delV epopea francese (1884), p. 213.
2. Ibid., p. 211.
3. Il en est de même de Rainfroi ; mais, pour Rainfroi, le fait
n'a pas d'intérêt. C'était un nom encore très porté au xne siècle.
Un poète du xne siècle qui aurait lu dans un livre latin Ragin-
fredus l'aurait presque nécessairement transcrit Rainfroi. Pour
employer une forme savante telle que Raganfroi, qui se lit dans
les Chroniques de Saint-Denis (voyez Rajna, ouvr. cité, p. 211), et
qui ne se lit guère que là, il faut presque faire exprès. Aussi
Philippe Mousket traduit-il régulièrement par Rainfroi (v. 1725,
etc.) le Raginfredus de sa source. On trouve ôansï Historia regum
Francorum monasterii s. Diomjsii (Pertz, SS., t. IX, p. 399),
Rainfredus (ligne 15) auprès de Ragenfredus (1. 11) ; Raenfredus
et Rainfridus chez Adémar (SS., t. IV, p. 114) ; chez Hugues de
Flavigny (SS., t. VIII), Rainfredus (p. 339, 1. 41), ou Raimfredus
POSITION DE I.A QUESTION i
Au temps où furent écrits nos trois romans, le nom
de Chilpéric ne se portait plus. Aussi, quand les clercs
rencontraient Chilpericus dans un vieux livre latin, ils
le rendaient en français comme ils pouvaient, par quelque
forme savante et gauche. Chilpéric1, ou Chielperig 2, ou
CiperisK Puisque nos romanciers, eux, disent Heldri,
c'est donc qu'ils n'avaient pas sous les yeux un livre
latin qui leur donnât Chilpericus ; tout se passe chez
eux comme si le nom n'avait cessé depuis les temps
mérovingiens d'évoluer normalement et comme s'ils
l'avaient trouvé vivant dans la tradition.
Peut-être aurons-nous à contester plus loin la portée
de cette remarque. Quoi qu'il en soit, le fait principal
est certain, et nous devons l'accepter une fois pour
toutes, sans restriction : le Rainfroi et le Heldri de la
légende sont bien le Raginfred et le Chilpéric de l'his-
toire.
Ce fait, comment l'interpréter? Selon G. Paris (c'est \
le premier des deux principes d'explication possibles),
ces fables de chansons de geste procèdent d'une très
lointaine tradition populaire. Après G. Paris, des auteurs
nombreux ont adopté cette opinion : le cas de Raginfred.
adversaire de Charles Martel, transformé par la légende
en Rainfroi, adversaire de Charlemagne, leur semble
offrir l'une des preuves les plus fortes de l'ancienneté
(p. 342, 1. 10) ; Rainfredus dans les Miracula s. Veroni [SS., t. XV,
p. 750, 1. 50} et dans VHistoria Fossatensis SS., t. IX, p. 372,
1.41). Etc.
1. Chilpéric dans les Chroniques de Saint-Denis, chez Philippe
Mousket, etc.
2. Chielperig dans le Saint-Léger.
3. Un roman du xv° siècle est intitulé Ciperis de Vignevaux.
8 T.A LÉGENDE DES « ENFANCES » l>K CHARLEMAGNE
des chansons de geste ' . Dès le vnie ou le ixc siècle, des
récits ou des chants auront célébré Charles Martel et
ses luttes contre Raginfred et Chilpéric : transmis d'âge
en âge, ils se seront un jour fondus avec d'autres chants
ou récits, dont Charlemagne était le héros ; on aura
attribué au petit-fils, plus glorieux, les aventures de
son aïeul ; c'est un « transfert épique » ; c'est même
l'exemple-type du « transfert épique >>, celui que les
auteurs allèguent le plus volontiers. Quand les poètes du
xue et du xine siècles rimaient les romans de Berthe, de
Mainet, de Basin, ils renouvelaient, sans en soupçonner
eux-mêmes l'ancienneté, des poèmes plus vieux de quatre
ou cinq cents ans.
Cette théorie est séduisante. Est-elle vraie ? et ne
peut-on pas, ici comme entant de cas analogues, recou-
rir à l'autre principe d'explication?
Sur la méthode à suivre en présence de pareils pro-
blèmes. — Avant d'entrer dans cette recherche, je
voudrais dire quelques mots touchant la méthode.
Pour traiter le cas de Heldri et Rainfroi, est-il indis-
pensable de discuter d'abord la théorie de G. Paris ?
Ne suffirai t-il pas, puisque je proposerai une autre
solution que la sienne, de la proposer dès maintenant ?
Si elle est juste, elle s'imposera d'elle-même. — Hélas ! il
n'en va pas ainsi. L'explication que je tiens en réserve
ne saurait, je l'avoue d'avance, s'imposer d'elle-même ;
par elle-même, en mettant les choses au mieux, elle
1. Arsène Darmesteler, entre autres, lo dil dans un article de
la Rpvup critique de 1884, reproduit dans ses Reliques scienti-
fiques, t. II (1890), p. 50.
POSITION DE LA QUESTION 9
n est que vraisemblable. L'autre, celle de G. Paris, est
vraisemblable elle aussi, à tel point que ma pré-
tention de la contredire doit surprendre par sa témé-
rité. Elles peuvent être 1 une et l'autre vraisemblables,
et pourtant. Tune disant : « Ces romans du xrie siècle
procèdent de très anciens modèles perdus », l'autre
disant : « Ces romans du xne siècle sont des romans
du xiie siècle », elles sont contradictoires, et par suite
Tune des deux, même vraisemblable, est erronée. Mais
comme elles sont les deux seules hypothèses possibles,
et qu'il n'est au pouvoir de personne d'en former une
troisième, il faut aussi que l'une des deux soit vraie.
Donc, tout ce qu'on pourra opposer de valable à l'une
fortifiera l'autre ; à la limite, si l'on parvenait à prou-
ver que l'une est fausse, l'autre ne serait plus seu-
lement vraisemblable, mais nécessaire. C'est pourquoi
toutes mes monographies de légendes, ou presque, celles
qui forment les tomes I et II de cet ouvrage, celles qui
en formeront les tomes III et IV, comportent deux dis-
cussions, qui ne sont à vrai dire que deux éléments soli-
daires d'une même démonstration : la première, néga-
tive, dirigée contre l'hypothèse des origines anciennes
de la légende considérée ; la seconde, positive, où je
recours à l'autre principe d'explication, cherchant
dans la vie du xuc siècle des circonstances et des con-
ditions propres à expliquer la formation de la légende^
Ces conditions et circonstances peuvent avoir été autres
que celles que je crois; elles peuvent en certains
cas rester tout à fait mystérieuses ; il n'en n ^t»-
pas moins, si j'ai réussi à écarter comme absurde
l'hypothèse contraire, que c'est dans le xne siècle
10 LA LÉGENDE DES « ENFANCES » DE CHARLEMAGNE
qu'il faut chercher. La discussion négative m'importe
donc bien plus que l'autre. Dans le cas de Heldri et de
. Rainl'roi comme dans les cas semblables, renoncer à
discuter la théorie des origines anciennes, ce serait affai-
blir la théorie que je préconise, celle des origines
récentes ; ce serait la trahir, puisqu'il faudrait me résigner
à la présenter comme une hypothèse simplement plau-
sible,alors que la discussion de la théorie contraire lui
conférerait peut-être, par élimination, la force du néces-
saire .
Je suis donc tenu, ici comme ailleurs, de discu-
ter l'hypothèse de l'origine ancienne des chansons de
geste. Comme elle consiste à affirmer l'existence de
très anciens modèles, d'ailleurs perdus, de nos romans,
on ne peut rien lui opposer dans Tordre des faits, mais
seulement dans l'ordre des vraisemblances. On n'a
d'autre recours contre elle que le mode de démonstration
que les traités de logique appellent la réduction à l'im-
possible. Il consiste à admettre par hypothèse la pro-
position contradictoire à celle qu'on veut soi-même
démontrer (en l'espèce, à admettre que ces très anciens
modèles de nos romans ont existé), puis à faire voir
que cette supposition conduit à des invraisemblances, à
des contradictions. La réduction à l'impossible est un
mode de démonstration légitime ; par malheur, celui
qui s'en sert risque, par le seul fait qu'il s'en sert, de
prendre, et malgré lui, à l'égard de ses devanciers, des
allures qui ressemblent à celles de l'arrogance. C'est de
leur point de vue même qu'il prétend voir autre chose
que ce qu'ils ont vu. Il entre dans leur idée, il la fait
sienne, mais c'est pour la mieux combattre. Il l'expose
COMPARAISON DES TEXTES HISTORIQUES ET DES ROMANS I 1
fidèlement, sans doute, et loyalement, sous son jour le
plus favorable, et cela est élémentaire, mais c'est pour
la pousser ensuite jusqu'à un point où ses devanciers ne
la reconnaissent plus, c'est pour en tirer des consé-
quences propres à la ruiner. Par là, il semble mécon-
naître ce qu'il doit à leurs travaux. Il a beau admirer
ces travaux de toute sa sincérité, il n'a même plus le
moyen de le déclarer : toute déclaration de ce genre
prendrait l'aspect d'une précaution intéressée ou d'une
raillerie déguisée.
Pourtant, ici, on n'a pas le choix. Ce n'est point par
une disposition individuelle de son tempérament intel-
lectuel que tel ou tel oppose à la théorie des origines
anciennes des chansons de geste la démonstration par
l'impossible. Ce procédé s'impose et s'imposera à l'avenir
à quiconque aura des raisons, bonnes ou mauvaises, de
la révoquer en doute. Il faut ou bien la discuter de cette
façon, car il n'y en a pas d'autre, ou bien renoncera la
discuter jamais, et par là priver de leur meilleure chance
de prévaloir des idées que l'ont croit plus vraies.
Je recourrai donc, ici comme en tant d'autres cas, à la
démonstration par l'impossible, car c'est un bon outil
de vérité, et le seul dont on dispose en un tel sujet.
II
Comparaison des textes et discussion des théories.
A. Comparaison des textes historiques et des romans.
L'hvpothèse est que l'imagination populaire, dès le
\'2 EA LÉGENDE DES « ENFANCES » DE CHARLEMAGNE
temps de Charles Martel, se serait emparée de certains
événements contemporains ou récents, et quelle les aurait
transformés peu à peu par un travail continué durant des
siècles et dont les tables des chansons de geste marque-
raient le point d'arrivée. Quels sont donc ces événe-
ments? et quelles sont ces fables? Nous mettrons en
regard, ici le résumé de ces événements d'après les chro-
niques, là le résumé de ces fables d'après les chansons
de geste, et nous rechercherons quel est le rapport de
ceci à cela.
Les récits des textes historiques. — Voici d'abord,
telle qu'on la lit partout1, l'histoire, assez compliquée,
de la jeunesse de Charles Martel.
Dans les deux pays d'Austrasie et de Neustrie,
Pépin II, maire du palais, avait laissé subsister des rois de
la dynastie mérovingienne, rois insignifiants, bons seule-
ment à signer les diplômes. Le vrai souverain, c'était lui :
en Neustrie comme en Austrasie, la mairie du palais
était devenue héréditaire dans sa maison, et il entendait
qu'après lui les deux fils qu'il avait de sa femme Plec-
trude, Drogon et Grimoald, gouverneraient l'un et l'autre
Par malheur, ses deux fils moururent avant lui, Dro-
gon vers l'an 708, Grimoald en 714. Quand Pépin mou-
rut à son tour, le 16 décembre 714, Pleclrude voulut
exercer la régence en Neustrie comme tutrice de son
petit-iils Théodebald, (ils de Grimoald, en Austrasie
1. Voyez les Chronicarum que? dicuntur Fredegarii scholastici
continua tio nés (Scriplores rerum merovingicarum, t. II, p. 173-4),
le Liber historiae Francorum [ibid., p. 325), etc.
COMPARAISON DES TEXTES HISTORIQUES ET DIS ROMANS 13
comme tutrice de ses petits-fils, Arnoul et Hugues, fils
légitimes de Drogon.
Mais les Xeustriens se soulevèrent. Ils chassèrent
Théodebald, choisirent à sa place comme maire du palais
l'un des leurs, Raginfred, et firent alliance, pour attaquer
l'Austrasie, avec lladbod, duc des Frisons [71 S .
C'est alors que parait pour la première fois dans l'his-
toire Charles, celui qui devait recevoir le surnom de
Martel. C'était un fils de Pépin, né d'une concubine, la
<( noble et belle Alpaïde ». Il avait alors environ vingt-
sept ans, et « il était beau, valeureux, propre à la
guerre ». Quelque temps avant la mort de son père, en
des circonstances qui ne nous sont pas connues, il avait
été emprisonné, sur le désir de Plectrude. Il s'échappe
de sa prison ', tandis que les ennemis envahissaient le
pays, s'offre aux Austrasiens inquiets d'être gouvernés
en ce péril par une vieille femme, et soutient leur double
guerre contre les Frisons et contre les Xeustriens.
Il éprouve d'abord des revers. Il est battu par les Fri-
sons [716]. Les Xeustriens traversent l'Ardenne sans
obstacle. Ils sont conduits par leur maire du palais
Raginfred et (leur roi, Dagobert III. étant mort sur les
entrefaites) par un nouveau roi qu'ils viennent de se don-
ner ; c'est un descendant incertain de Clovis. qui avait
vécu jusque-là dans un monastère, sous le nom de Daniel ;
Raginfred a retiré de son cloître ce clerc, qui porte désor-
1. << His diebus Carlus dux a praefata femina Plectrude sub
eustodia detentus, Dei auxilio liberatus est. » Continuateur de
Frédégaire, /. I.) « Carlus his diebus, cum captus a Plectrude
femina sub eustodia teueretur, auxiliante Domino, vix evasit. »
(Liber historiée Francorum, l. I.\.
1 i LA LÉGENDE DES « ENFANCES » DE CHARLEMAGNE
mais le nom de Ghilpéric II. Donc Chilpéric et Ragin-
fred marchent contre Cologne, où Plectrude s'était
enfermée. Ils la forcent à leur livrer une partie de ses
trésors et reprennent le chemin de leur pays.
Mais Charles les atteint dans les Ardennes. Il leur
inflige une grande défaite à Amblève, près deMalmédy,
et, peu après [le 21 mars 717], les vainc une seconde fois
à Vincy, dans le pays de Cambrai.
Il se retourne alors contre Plectrude, prend Cologne.
« Plectrude lui rendit les trésors de son père Pépin et
remit tout en son pouvoir. »
Désormais Charles est maître en Austrasie. En Neus-
trie, il devra combattre encore, en 718, Chilpéric et
Raginfred, alliés cette fois à Eudes, duc d'Aquitaine. Il
les bat près de Soissons, les poursuit jusqu'à Orléans.
Eudes rentre à grand'peine dans ses Etats, emmenant
avec lui Chilpéric II. En 719, Eudes rend Chilpéric à
Charles, qui daigne alors le reconnaître pour roi.
Les récits des trois romans. — Voici maintenant ce
que racontent les trois chansons de Berthe, de Mainet,
de Basin. Chacun à lire ces trois analyses, saura se
faire une religion, décider s'il aperçoit entre ces trois
romans et l'histoire la moindre relation.
1. Berthe aux grands pieds. Pépin le Bref, pressé par
ses barons de prendre femme, a demandé en mariage au
roi Floire de Hongrie sa fille Berthe. Elle vient à Paris;
mais à peine le roi l'a-t-il épousée, une mégère, sa nour-
rice, abuse de son innocence et de sa crédulité. La vieille
lui fait croire qu'elle risque la mort la nuit de ses noces,
COMPARAISON DES TEXTES HISTORIQUES ET DES ROMANS 15
et Berthe consent qu'une autre prenne sa place pour
cette nuit. C'est le thème de folk-lore bien connu de la
(( Fiancée substituée ». La fille de la vieille, la «serve »
Aliste, remplace donc Berthe dans le lit nuptial. Elle
ressemble merveilleusement à la reine ; le roi ne s'aper-
çoit pas delà substitution. Aumatin, trompé par la serve,
il chasse la vraie Berthe, et durant des années la serve
règne sous le nom de sa malheureuse rivale. Cependant
(c'est ici le thème de « Geneviève de Brabant », qui se
retrouve, lui aussi, en tant de littératures populaires), la
vraie reine vit inconnue et misérable dans la forêt du
Mans. Un jour pourtant, l'imposture est découverte. La
mégère est jetée au bûcher. Sa fille Aliste est traitée
moins sévèrement, parce que le roi a eu d'elle deux fils,
nommés l'aîné Rainfroi et l'autre Heldri. On se contente
de la reléguer dans un monastère, à Montmartre, où elle
élèvera ses bâtards. Mais qu'est devenue la vraie Berthe?
Nul ne sait. Les jours passent et les mois, tant que le roi
la retrouve enfin dans la forêt du Mans. Charlemagne
naîtra de leur union [.
1. Ces traits sont communs pour la plupart à toutes les ver-
sions et se trouvent dans la plus ancienne, un passage de la
Chronique saintongeaise (Tote Vistoire de France, edited by F.
W. Bourdillon, 1897, p. 53), composée vers l'an 1225. Mais la
Chronique saintongeaise a oublié de dire ce que deviennent la
serve Aliste et ses enfants, quand la fraude est découverte. J'ai
emprunté la donnée de sa relégation dans un monastère au joli
poème d'Adenet le Roi, Li romans de Berte aus granz pies (éd. Pau-
lin Paris, 1830, p. 131; cf. Téd. Scheler, Bruxelles, 1874 , qui fut
rimé vers 127o. — Les versions sont nombreuses, et elles sont
été souvent étudiées. Le livre le plus récent sur la matière est
celui de M. Joàchim Reinhold. Berte aus grans pies, Cracovie,
M» LA LÉGENDE DES « ENFANCES » DE CHARLEMAGNE
2. Mainet. « Les fils de la serve, Heldri et Rainfroi,
ont empoisonné Pépin et ensuite Berthe. Pépin, en mou-
rant, a confié à Rainfroi la garde du royaume et l'éduca-
tion du jeune Charles, son fils. Les c» serfs » élèvent l'en-
fant d'une manière dégradante, le relèguent aux cui-
sines, et comme, malgré tout, il a des partisans et qu'il
révèle un caractère fier, ils songent à le faire périr à son
tour. Un fidèle serviteur de Charles, David, feint d'entrer
dans leurs projets et devient leur confident. Il délibère
avec d'autres amis de l'enfant et tous se décident à quit-
ter la France, où Charles n'est plus en sûreté.
(( La fuite est précipitée par un incident. Dans une
fête, Charles et ses amis se déguisent en fous. Charles
saisit à la cuisine une forte broche dans laquelle est pas-
sée un paon ; et, après avoir bien bu et bien mangé,
tous montent à la salle. Là, Charles frappe si rudement
Rainfroi de sa broche qu'il tombe pâmé. On veut le sai-
sir ; mais les nobles fous sont armés, et parviennent à
s'esquiver sans être reconnus. Cependant les serfs, Rain-
froi et Heldri, soupçonnent le véritable auteur de cette
insolence et confient à David leur résolution de faire dis-
paraître Charles le plus tôt possible. Celui-ci réunit les
amis de l'enfant, et dans la nuit tous quittent le palais.
« Charles s'enfuit en Espagne chez le roi sarrasin
Galafre ; il se met à sa solde sous le nom de Mainet, lui
rend les services les plus signalés et le délivre surtout
d'un terrible ennemi, nommé Braimant. La fille de
1909. Je regrette de ne le connaître (il est écrit en polonais)
que par les analyses que l'auteur en a publiées en français et en
allemand, dans le liulletin de l'Académie des sciences de Cra-
covie, décembre 1908, el dans la Zeilschrifl fur romanische
Philologie (19i0),
COMPARAISON DKS TEXTES HISTORIQUES ET DES ROMANS 17
Galafre s'éprend de lui, se fait chrétienne, et ils se pro-
mettent de s'épouser, ce qui a lieu en effet au dénoûment.
« Après maintes prouesses en Espagne, puis en Italie,
Charles rentre en France, finit par vaincre les serfs Rain-
froi et Heldri ; il les fait pendre et se fait couronner
roi '. »
3. Basin. L'auteur de ce poème 2 ignore les récits de
Berthe et de Mainet, ou du moins n'en tient nul compte.
Mais il emploie, lui aussi, comme on va voir, Heldri et
Rainfroi, en qualités d'adversaires de Charles et d'usur-
pateurs.
« A la mort de Pépin, son fils Charles a trente-deux
ans. Beaucoup de barons conspirent contre sa vie ; mais
Dieu lui révèle par un ange le péril. Il s'enfuit alors chez
un chevalier fidèle, Thierry d'Ardenne. La nuit, l'ange
apparaît à Charles et lui ordonne de faire chercher le
voleur Basin et d'aller voler avec lui : ainsi il pourra
1. J'ai emprunté ce résumé à un article de Gaston Paris (Roma-
nia, t. IV, p. 308; cf. Y Histoire poétique de Charte magne, p. 230).
L'auteur de la Chronique de Turpin, vers 1150, connaissait déjà
Mainet. La rédaction la plus ancienne qui nous soit parvenue
date seulement de la seconde moitié du xne siècle, et nous n'en
avons que des fragments [Mainet, fragments d'une chanson de
geste du XIIe siècle, publiés par G. Paris, Romania, t. IV, 1875,
p. 305). On possède en outre de nombreux textes plus récents.
Le fond du récit reste partout le môme (voyez la belle étude de
Gaston Paris, aux pages 230-246 de Y Histoire poétique). Le résumé
de G. Paris, transcrit ci-dessus, reproduit assurément en sub-
stance le scénario delà chanson du xnc siècle.
2. Nous avons perdu le texte français de Rasin, qui fut com-
posé sans doute au xnc siècle. Nous le connaissons surtout par
le résumé qu'en a donné la Karlamagnussaga voyez la traduc-
tion de G. Paris, dans la Ribliothèque de l'Ecole des Chartes. \^\\,
p. 91-2. Cf. Y Histoire poétique de Charlemagne, p. 322).
J. Bbdibh. — Les légendes épiques, t. III. 2
IS LA LÉGENDE DES « ENFANCES » DE CIIARLEMAGNE
préserver ses jours *. » Suit l'histoire pittoresque et bien
connue de Charles larron de nuit. Qu'il nous suffise de
rappeler que l'aventure se déroule au milieu desiVrdennes,
où le comte Rainfroi a son château. Charles, venu pour
voler dans ce château, surprend un entretien de Rainfroi
et de sa femme. Il apprend ainsi que des conjurés doivent
le tuer à Aix-la-Chapelle, le jour de son couronnement :
Rainfroi sera empereur, son frère Heldri sera duc. Au
dénoûment, les traîtres sont mis à mort. Basin, qui a
aidé Charles à les découvrir, obtient pour sa récompense
la veuve de Rainfroi et son château de Tongres.
Comment comparer ces événements et ces fables ? Il
apparaît dès qu'on les considère, et plus on les consi-
dère, plus il apparaît, qu'un écart immense les sépare, un
écart prodigieux. Où retrouver dans les romans la grande
guerre des Neustriens et des Austrasiens ? Que sont
devenus Hugues et Arnoul ? Où sont Radbod et ses Fri-
sons ? Où est donc Théodebald, le jeune maire du palais ?
Mais où est son père Grimoald ? Inversement, où retrou-
ver, dans quels textes historiques, l'aventure de Berthe
persécutée ? Aucune serve de Hongrie a-t-elle jamais régné
en France? Aucun Pépin a-t-il jamais péri, empoisonné
par ses bâtards ? Aucun prince du nom de Charles a-t-il
jamais grandi dans les cuisines ? Certes, la légende peut,
doit broder sur l'histoire, et c'est par là précisément
qu'elle n'est pas l'histoire ; mais ici, il nous faut consta-
ter quelle ne l'aurait pas seulement transformée ; elle en
1. Karlamagnussu(/;i, I. 1.
COMPARAISON DES TEXTES HISTORIQUES ET DES ROMANS 19
aurait pris le contre-pied. Par un seul trait, toutes deux
semblent concorder1 : le Charles Martel historique et
le Charlemagne légendaire ont chacun une marâtre ;
mais dans l'histoire, Charles Martel lutte contre sa
marâtre, Plectrude ; dans les romans, Charlemagne est
débarrassé delà sienne, Aliste, avant même que de naître,
ou tout enfant2 ; et les deux situations n'ont aucune
ressemblance. Dans l'histoire, Charles Martel est un
bâtard qui attaque les héritiers légitimes, et l'usurpa-
teur, c'est lui ; dans les romans, Charlemagne est un fils
légitime qui se défend contre des bâtards usurpateurs, et
c'est juste le contraire. Dans la masse des fictions de
tout genre que l'on a contées de Charlemagne, on ren-
contre, il est vrai, quelques récits légendaires qui font de
lui un bâtard3. Mais dans ces récits, on ne trouve
jamais ni Heldri, ni Rainfroi, ni rien qui rappelle les
romans de Berthe, de Mainet, de Basin, — et pour
cause, ces trois romans étant fondés sur la donnée préci-
1. C'est la seule analogie que Paulin Paris ait en effet remar-
quée, en 1842. Voyez ci-dessus, page 5, notel.
2. Tout enfant, selon quelques versions (voyez Y Histoire poé-
tique de Charlemagne, p. 228-9). Partout la fausse Berthe est châ-
tiée par Pépinet disparaît de la scène avant que Charles ait atteint
l'âge d'homme.
3. Notamment le récit du flamand Jean Bœndale, qui donne
une servante pour mère à Charlemagne. Voyez Y Histoire poétique
p. 227 ; cf. Le Origini delV epopea francese, p. 205. M. G. Huet a
publié une ingénieuse étude sur la légende de la bâtardise de
Charlemagne, dans le Moyen âge (1911, p. 161.) Elle ne touche
pas les problèmes qui nous occupent ici et ne saurait les tou-
cher, pour la raison que nous venons de marquer : que pour-
rait-il y avoir de commun entre un Charlemagne bâtard et un
Charlemagne, fils légitime, luttant contre ses frères bâtards?
2D LA LÉGENDE DES « ENFANCES » DE CHARLEMAGNE
sèment inverse ; il est trop évident que la légende de la
bâtardise de Charlemagne et celle de sa lutte contre ses
frères bâtards sont par définition étrangères Tune à
l'autre.
B. Discussion des théories qui supposent que nos
trois romans pi'ocèdent de poèmes du VIIIe siècle.
Ces divergences entre l'histoire et les chansons de
geste, G. Paris les avait vues sans doute, mais non rete-
nues. M. Rajna s'est proposé de les expliquer. J'expo-
serai son système, en m'appliquant à rendre sa pensée
d'une façon claire et fidèle. Ce résumé sera d'ailleurs
fait, presque tout entier, de citations. Mais, quoi qu'il
fasse, quiconque résume, à son insu, déforme ; je souhaite
donc que le lecteur se reporte, de ce sommaire nécessaire-
ment incomplet, au livre de M. Rajna '.
On retrouve, dit-il, dans l'histoire de Charles Martel
u tous les personnages et toutes les aventures »? des
chansons de geste. En effet, 1° la reine Berthe est
Alpaïde ; 2° la serve Aliste est Plectrude ; 3° Heldri et
Rainfroi sont Grimoald et Théodebald, fils et petit-fils de
Pépin, auxquels se sont substitués par la suite Chil-
péric 11 et Raginfred. Voici comment et pourquoi :
1° Berthe est Alpaïde. « Les rôles sont renversés, écrit
M. Rajna ; la concubine de l'histoire est la femme légi-
time de la légende. On aurait grand tort de s'en étonner ;
1. Voyez ses OrigïnicTelV epopea francese, p. 199-222, surtout
les pages 203 à 216.
2. Le Orif/ini, p. 203.
DISCUSSION DES THÉORIES 21
il faudrait n'avoir nulle pratique de telles matières pour
ne pas comprendre que la Légende devait s'efforcer d'en-
lever du front des Carolingiens, une fois qu'ils eurent
triomphé, la tache d'une origine illégitime '. »
2° Aliste est Plectrude. Si, pour la raison qu'on vient
de voir, la concubine de l'histoire, Alpaïde, est la femme
légitime de la légende, Berthe, inversement la femme
légitime de l'histoire, Plectrude, est la concubine de la
légende, Aliste. « C'est que la Légende, dit M. Rajna, a
une manière à elle de voir les choses, qui ne lui aurait pas
permis de traiter avec les mêmes égards deux femmes
manifestement rivales. Dans le parti contraire à celui
qu'elle embrasse, il ne saurait y avoir que des méchants.
Donc, puisqu'elle était pour la mère de Charles, il fallait
quelle fût de la façon la plus déclarée contre sa rivale, qui
dut devenir une usurpatrice perfide et une serve, ce que
peut-être avait été, dans la réalité, sa rivale Alpaïde2. »
3° Rainfroi et Heldri sont Grimoald et Théodebald,
auxquels se sont substitués Raginfred et Chilpéric. L'his-
toire opposait à Charles Martel jusqu'à sept adversaires :
ses frères Drogon et Grimoald, ses neveux Hugues,
Arnoul et Théodebald. et encore Chilpéric et Raginfred.
Ils étaient trop. La Légende, dit M. Rajna, ne fit pas
entrer en ligne de compte Drogon, mort trop tôt, ni
Hugues et Arnoul, qui étaient trop jeunes. Restaient
quatre adversaires encore, Grimoald, Théodebald, Chil-
péric, Raginfred. « Complication trop grande, écrit
M. Rajna, pour la Légende, qui a toujours le cœur géné-
I . Le Oriyini, p. 203.
■2. Ibid.t p. 2<>+.
22 LA LÉGENDE DES « ENFANCES » DE CHAHLEMAGNE
reux, mais l'intelligence courte. Une simplification devait
donc se produire, réglée, comme il arrive toujours, par
la loi du plus fort. Or, il ne peut être douteux que les
faibles fussent ici Grimoald, qui eut le grand tort de
mourir avant Pépin, et Théodebald, un enfant. . . Nulle
comparaison n'était possible entre ces figures et les deux
restantes : Chilpéric et Raginfred, le roi et son maire
du palais. C'est contre eux que Charles Martel dut sou-
tenir une lutte qui ne fut ni courte, ni facile ; c'est à
eux qu'il ravit le gouvernement de la France. Grimoald
et Théodebald se laissèrent donc, par loi de nature,
supprimer et absorber1. »
Tel est le système de M. Rajna. G. Paris en avait-il
1. Le Origini, p. 210-211. M. Rajna a marqué d'autres relations
encore entre l'histoire et la légende. J'en relève deux, pour être
moins incomplet. P. 215. « Le Charlemagne légendaire naît, selon
tous les textes, après les fils de la fausse Berthe ; Charles Martel
était réellement plus jeune, et de plusieurs années, que Drogon
et Grimoald. » — P. 213-4. Heldri a pour prototype Chilpéric,
qui était roi ; Rainfroi a pour prototype Raginfred, qui était simple
maire du palais. Cependant, les romans, renversant l'ordre offi-
ciel des préséances, font de Rainfroi l'aîné, de Heldri le cadet.
C'est, dit M. Rajna, que le Mérovingien n'était qu'un « fantoche
royal », tandis que le maire du palais était le vrai roi ; « de la
sorte, la tradition épique rend la condition vraie des choses mieux
que les chroniqueurs du temps.» — Si pourtant la tradition épique
s'était contentée de rendre la condition vraie des choses aussi
bien que les chroniqueurs du temps, si les romans avaient dit que
Heldri était l'aîné, M. Rajna n'y aurait-il pas vu une concordance
favorable à son hypothèse ? Ainsi, que les textes poétiques et les
textes historiques s'accordent entre eux ou qu'ils se gourment
entre eux, sa théorie est habile à tirer avantage de leur désaccord
aussi bien que de leur accord, et c'est précisément ce qu'elle a
d'inquiétant.
DISCUSSION DES THÉORIES 23
prévu tout le détail ?I1 n'a consacré à la question de Hel-
dri qu'une page rapide ; le problème ne lui est apparu,
ne pouvait lui apparaître, en 186o, que sous ses aspects
les plus généraux. Il s'est borné à dire, très justement :
la poésie a confondu Charles Martel avec Charlemagne.
Il la prouvé, etila passé. C'est qu'au temps de ÏHistoire
poétique de Charlemagne, le travail qui s'imposait était
de noter des concordances entre les textes historiques et
les textes poétiques. Mais les critiques plus récents ont
senti qu'il fallait tenir compte aussi de leurs divergences,
et les expliquer. Puisque l'on avait à la fois sous les jeux,
ici la biographie vraie de Chilpéric et des autres, là leur
biographie légendaire, et puisque l'on tenait pour assuré
que la poésie avait tiré ceci de cela, il convenait de suivre
en son détail, depuis son point de départ connu jusqu'à
son point d'arrivée connu, la marche de Y « imagination
populaire » ; les concordances et les divergences devaient
pareillement s'expliquer, « par le jeu des lois qui gou-
vernent la Légende ».
M. Rio Rajna, le premier, aperçut clairement cette
conséquence, et nous lui devons les premiers exemples
et les premiers modèles de ces comparaisons détaillées
entre toutes les données de l'histoire et toutes les données
de la légende.
En l'espèce, sa tentative n'eut donc rien d'arbitraire ;
elle était dans la logique de sa doctrine ; et quiconque
admet avec lui le principe de cette doctrine, l'ancienneté
des chansons de geste, est contraint de le suivre dans sa
démarche jusqu'au bout, et d'adopter toutes ses combi-
naisons ; ou d'en proposer d'autres à la place, mais qui
seront nécessairement de même nature, et, comment
24 LA LÉGENDE DES « ENFANCES » DE CIlAllLEMAGiNE
qu'on s'y prenne, nul n'en saurait proposer de plus
minutieusement étudiées, ni qui soient fondées sur une
meilleure connaissance des textes.
Oui, si les chansons de Berthe, de Mainct, de Basin
dérivent par tradition ininterrompue de récits ou de
poèmes contemporains de Charles Martel, il faut que les
choses se soient passées sensiblement comme le dit
M. Rajna, et voici les conséquences que nous sommes
tenus d'admettre.
Nous sommes tenus de constater et de croire que,
durant des siècles, l'imagination populaire se sera
appliquée à tout confondre, atout brouiller. Parson œuvre,
durant des siècles, ces personnages se seront démenés
comme en un vaudeville effréné, se substituant les uns
aux autres, s'absorbant les uns les autres. A en croire
la théorie,' la noble matrone Plectrude, transformée
en une serve hongroise, s'est vu imposer des fils que
son sein n'avait point portés : l'un est un maire du
palais de Neustrie. l'autre un roi chevelu ; et ces fils
neustriens de la vieille Austrasienne, que la Légende lui
commande de chérir, se trouvent être précisément les
deux hommes qui, dans la réalité de la vie, furent ses
pires ennemis.
Nous sommes tenus en outre de constater et de croire
que la Légende ne s'est travaillée et agitée de la sorte
qu'au début, durant la période où les textes nous font
défaut. Au contraire, au xnc siècle, quand les chansons
de geste apparaissent, elle est calmée. Nous n'avons
entre les mains que trois romans d'aventures très simples,
où quelques thèmes du folk-lore universel (thème
de la Fiancée substituée, thème du Voleur habile,
DISCUSSION DES THÉORIES 25
etc.) se développent chacun selon sa loi, de la façon
la plus normale et, si Ton peut ainsi dire, la plus
classique ; en sorte que le plan de Mainet, par exemple,
ressemble au plan de Bovonde Hanstone, ou de Floovant,
ou de tel autre « roman d'enfances ». Dans nos trois
chansons de geste, le roi chevelu, son maire du palais et
leurs consorts, si remuants naguère, se tiennent désor-
mais tranquilles ; ils ne se substituent plus les uns aux
autres, ils ne s'absorbent plus les uns les autres ; ils
s'en tiennent chacun au rôle que les besoins du conte
leur assignent ; et les versions auront beau se succéder
au xiuc, au xive. au xve siècles, partout ils resteront
semblables à eux-mêmes, Heudri et Rainfroi toujours
traîtres, Aliste toujours perfide, Berthe, toujours inno-
cente et toujours persécutée.
Nous sommes en un mot tenus de constater et de croire
que, durant la période où les textes nous manquent
et seulement durant cette période, les « lois qui gou-
vernent la Légende » sont justement les lois qui gou-
vernent nos esprits quand la raison, dans nos rêves par
exemple, cesse de les régir.
Telles sont, en ce cas particulier, les conséquences que
1 hypothèse générale de l'ancienneté des chansons de
geste nous force d'accepter. Pour notre part, nous les
subissons plutôt que nous ne les acceplons ; c'est pour-
quoi nous essayerons l'autre hypothèse.
21) LA LÉGENDE DES « ENFANCES » DE CHARLEMAGNE
III
L'abbaye de Stavelot et ses légendes.
Déjà deux critiques, M. Phil.-Aug. Becker l et
M. Joachim Reinhold2, ont traité de Berthe, de Mainet,
;de Basin comme de romans imaginés de toutes pièces
au xiie siècle, sans nulles racines dans le passé.
Mais que font-ils de Rainfroi et de Heldri ? Ce ne sont
que des noms dans nos romans, disent-ils, en quoi ils
nous semblent avoir bien raison. Encore ne pouvons-
nous, si gênant que soit le fait, empêcher que ces noms
se trouvent dans nos romans. Gomment s'y trouvent-ils?
Pour répondre, et si nous voulons soutenir que « l'élé-
ment historique » de ces romans n'est pas un résidu de
récits épiques où de poèmes du vmc siècle, il faudra que
notre explication satisfasse à trois conditions difficiles.
Il nous faudra montrer que nos romanciers ont pu tenir
leurs renseignements d'hommes qui avaient encore de
leur temps, au xnc siècle, des raisons de parler de
Charles Martel, de Chilpéric, de Raginfred. — Il nous
faudra de plus montrer (et ceci est plus malaisé) que nos
romanciers ont pu être induits en erreur par ces rensei-
gnements, au point de confondre Charles Martel avec
Charlemagne. — Il nous faudra enfin rendre compte du
fait qu'ils emploient la bonne forme populaire Heldri.
1. Die nationale Helrfensaye, 1907, p. 64-5.
2. Berle aus grans pies, Cracovie, 1909.
LABBAVE DE STAVELOT ET SES LEGENDES
ï
Le point de départ de notre recherche a été cette
remarque que la chanson de Basin est assez bien loca-
lisée : Charles s'enfuit d'Aix-la-Chapelle dans l'Ardenne,
et ses aventures principales se déroulent soit dans la
forêt d'Ardenne. soit dans la résidence de Rainfroi,
à Tongres. Or, c'est dans l'Ardenne. à 40 kilomètres
Maestricht
Aix-/a - C.'iaoelle
?
Hersta/j^
jQ Ju pille
âi-iéqe
La région de Stavclot.
environ de Tongres et au même diocèse, que Charles
Martel a d'abord combattu Raginfred et Chilpéric : à
Amblève. sur la rivière du même nom. Si l'on cherche
sur la carte le monastère le plus voisin de ce champ de
bataille, on trouve, sur la même rivière, l'abbaye béné-
dictine de Stavelot ', fondée, vers 6o0, par saint Remacle,
qui fut évèque de Tongres '-. Un homme qui va de
1. Stavelot Belgique , à 36 kilomètres au S. -H. de Liépre. Voyez
Arsène de Noue, Etude* historiques sur l'ancien pays dp Stavelot
et <h> Malmédy, Liège, 1848.
2. Voyez, la Vita sancti Remacli, au t. V, p. 88, des Scriptores
rerum merovingicarum. le Répertoire d'Ulysse Chevalier, etc.
28 LA LÉGENDE DES (( ENFANCES » DE CHARLEMAGNK
Tongres à Stavelot traverse le champ de bataille d'Am-
1)1 ève.
L'abbaye de Stavelot, unie à celle de Malmédy ', fut
durant des siècles puissante et fréquentée. On montre
encore aujourd'hui, dans l'église paroissiale de Stavelot,
la châsse de saint Remacle, qui est un chef-d'œuvre
d'orfèvrerie -, et le roman de Renaut de Montauban 3
nous rappelle, entre tant d'autres textes, que les reliques
de ce saint attiraient jadis des visiteurs nombreux. En
ce monastère, qui fut un foyer hagiographique, on lisait
les vieilles chroniques. Toutes les vieilles chroniques
racontent la bataille d'Amblève. Je me suis demandé
si les moines n'avaient pas song-é à lier cet événe-
ment, qui s'était passé chez eux, à l'histoire légen-
daire de leur maison.
J'ai donc cherché parmi les documents de l'abbaye,
et j'ai trouvé le texte que voici.
C'est l'histoire de l'un des successeurs de saint
Remacle, le moine Ag-ilolf, qui fut abbé de Malmédy et
de Stavelot, puis archevêque de Colog-ne. On écrivit à
Malmédv, sans doute vers la fin du xie siècle4, un récit
1. Malmédy (Belgique), à 8 km. de Stavelot. On voit encore
des restes importants des édifices anciens, tant à Stavelot qu'à
Malmédy.
2. Elle a été décrite par Martène, Voyage littéraire..., t. II,
p. 154, et reproduite par A. de Noue dans les Annales fie l'acadé-
mie d'archéologie de Belgique, Anvers, 1866, p. 451.
3. Éd. Michelant, p. 53; v. 1979 de l'éd. F. Castets. Cf. Garin
le Lorrain, éd. P. Paris, t. I, p. 170.
4. Entre 1089 et 1099; voir les raisons que donnent les Bollan-
distes à l'appui de celte datation. En tout cas, la Passio est pos-
térieure à la translation des reliques de saint Ag-ilolf à Cologne,
laquelle fut faite par l'archevêque de Cologne Annon après 1075.
[/ABBAYE DE STAVELOT II SES LÉGENDES 29
édifiant de sa mort, la Passio Agilolfi !. La Passio Agi-
lolfi est une composition toute fabuleuse ; pour le mar-
quer, il suffit d'indiquer qu'elle fait mourir le saint en
TIC», alors qu'il ne devint en réalité abbé de Stavelot
que vers 750. Il mourut martyr, au dire de son hagio-
graphie : et quels furent les auteurs de son martyre?
Ce furent... Raginfred et Chilpérie.
Quand mourut le roi Pépin, dit la Passio, son fils Charles
lui succéda au royaume des Francs. Il était beau et fort ; il
n'avait pas encore atteint l'âge d'homme, et pourtant il était
déjà glorieux par ses victoires. Le saint archevêque de Cologne,
Agilolf, était son plus cher conseiller. Or, tandis que Charles, par
droit de naissance, tenait le sceptre royal, la France s'anima
contre lui d'une haine violente. Elle éleva au trône Daniel, ancien
clerc, sous le nom de Helpricus. Elle l'envoya contre le pieux roi,
ainsi que l'usurpateur Baginfiidus, espérant que tous deux lui
enlèveraient à la fois la vie et le royaume 2.
Les deux tyranni pénètrent dans l'Ardenne, ravagent cette con-
trée, pillent Cologne; ils dépouillent les églises, et rentrent dans
l'Ardenne. Ils choisissent Amblève, sur la rivière de ce nom, pour
s'y partager leur butin. Leur armée est composée de Francs,
d'Aquitains, et même de païens de diverses nations.
A ces nouvelles, le roi Charles 'clarissimus rex Carolus va
d'abord à Cologne, consoler son ami Agilolf. Il le charge d'aller
1. Publiée dans les Acta sanclorum des Bollandistes, t. II de
juillet, p. 721.
'2. Igitur apud Francorum gentem. Pipino rege vitaexempto,
Carolus, filius ejus, decorus ac robustus, successit in regno. Qui
licet puerili teneretur aevo, gloriosus tamen habebatur in trium-
pho. Hic consilio sapienti sanctissimi archipraesulis utebatur
Agilolfi... In hune, regalia sceptra jure tenentem, Francia mali-
gnis odiis exarsit, Danielemque quondam clericuin. mutato nomine
Ilelpricum vocans, in regno sublimavit, quem cum tyranno Ragin-
t'rido contra pium principem direxit, et, uteum simul vita et regno
privaient, invidia stimulante, suggessit. ><
30 LA LÉGENDE DES « ENFANCES » DE CHAKLEMAGNE
en ambassade vers Helpricus et Raginfridus : Agilolf les som-
mera de vider sa terre.
Le saint homme se met en route, fait d'abord visite à ses frères
de Malmédy ', qu'il retrouve avec joie, et gagne de là le camp
ennemi. A la vue d'un prêtre de Dieu, sans même lui laisser le
temps de faire son message, les soldats se précipitent sur lui, le
percent de coups. C'est à Amblève qu'il reçoit ainsi le martyre.
Son âme s'échappe, sous la forme d'une colombe blanche comme
neige.
Les moines de l'abbaye recueillent son corps et le transportent
dans leur église de Saint-Laurent. Sur sa tombe se produisent des
miracles, que l'hagiographe raconte. Mais le plus beau estcelui-ci.
Amblève est un lieu dans le pagus d'Ardenne, à deux milles du
monastère de Malmédy. Il est entouré de forêts épaisses et de
montagnes propres à l'établissement de châteaux-forts. C'est
pourquoi Daniel et Raginfridus, de qui les satellites avaient livré
à la mort le saint prélat, y avaient établi leur camp. Ils médi-
taient de plonger leur épée dans le cœur de Charles : ils igno-
raient qu'en ce lieu-là même, ils subiraient de grandes pertes de
leurs troupes 2. Ils avaient comme alliés Eudes, duc des Aquitains,
et Rabod, duc des Frisons.
Le roi Charles a appris la mort de son ami Agilolf. Pour le
venger, il se hâte d'entrer en campagne. Il s'avance dans l'Ar-
denne, cachant sa marche, non point au bruit des trompettes,
mais en silence. Il poste ses troupes en embuscade aux défilés des
bois qui entourent Amblève, et dans les bourgades environnantes.
Puis il va prier sur la tombe d'Agilolf, — et le lecteur devine que
Charles vengera le martyr aux lieux mêmes où il est tombé.
1. C'est au commencement du printemps (la date du martyre
d'Agilolf étant marquée au 1er avril) :
Tempus erat, gelidus canis cum montibus humor
Liquilur, et Zephiro putris se gleba resolvit;
Frondebant silvae, ridebant floribus herbae...
On retrouve ainsi, parsemés dans la prose de l'hagiographe, un
certain nombre de vers.
2. « Ignari se passuros magnum de suis in eodem loco dispen-
dium. »
l'abbaye de stavelot et ses légendes 3i
En un lieu nommé fio/ia, Charles rencontre une vieille matrone,
très sage, venue d'Amblève, qui lui indique un stratagème :« Ras-
semble, lui dit-elle, toutes tes troupes sur la lisière de la fort*- 1.
Que chaque soldat prenne une branche feuillue, assez grande pour
couvrir le cheval et le cavalier, et que, portant ces armes inu-
sitées, ils s'avancent sous tes ordres, au point du jour, en silence
et au pas, vers le camp des ennemis. » On fait ainsi : l'armée se
concentre en un lieu qui s'appelle encore Ad Catervas l.
Reginfridus et Hilpericus voient au matin marcher contre eux
la forêt. Ils s'épouvantent : la forêt les poursuit. Ils sont défaits.
Rien n'indique que l'hagiographie ait connu des chan-
sons de geste quelconques. Par contre, il a exploité les
chroniques latines, et le fait est trop clair pour qu'on
s'arrête à le démontrer 2. Notre auteur a lu des livres,
mais il a regardé aussi, il a écouté. Il a parcouru la
route, « longue de deux milles » 3, qui va de son abbaye
au champ de bataille ; il a noté les aspects du paysage ;
1. « Novis armis munitae catervae catervatirn non diviso cuneo
coeperunt incedere, et idcirconomen illius loci dicituivlc/ Catervas
usque hodie. »
2. En voici pourtant deux indices. L'auteur dit qu'Eudes
d'Aquitaine était alors allié de Chilpéric : c'est pour avoir lu trop
vite les chroniques, qui disent que cette alliance se forma un peu
plus tard, mais qui toutes en parlent à la même page où elles
racontent la bataille d'Amblève. — On lit dans la Passio Agilolfi
cette phrase : « Ignari se passuros magnum de suis in eodem loco
dispendium » ; orla même expression, appliquée à la même bataille
d'Amblève, se retrouve dans le Liber hisloriae (p. 325) : « In loco
quideni Amblava maximum... perpessi sunt dispendium », et en
plusieurs autres textes.
3. Le village d'Amblève esta une vingtaine de kilomètres de
Stavelot ; mais sans doute localisait-on alors la bataille plus près
de l'abbaye. Il faudrait pouvoir identifier le lieu d'il Ad Catervas. .
Le lieu appelé Iiona par la Passio doit être Roanne, à cinq kilo-
mètres au nord-ouest de Stavelot.
32 LA LÉGENDE DES « ENFANCES » DE CHARLEMAGNE
il a vu le bois, au lieu nommé Ad Catervas, où Charles
avait massé ses troupes. Peut-être a-t-il entendu raconter
sur place l'histoire, attachée à tant d'autres champs de
bataille, de la forêt qui marche ' . Peut-être, longtemps
avant qu'il n'eût écrit, montrait-on déjà près d'Amblève
l'endroit où Agilolf avait reçu le martyre. Ou bien a-t-il
inventé le premier les principaux traits de son récit ?
On ne sait, et il n'importe guère. Bien avant lui on a
dû conter, on doit conter encore aujourd'hui en ces
régions de telles histoires, celles-là même, ou d'autres :
de tout temps il s'est trouvé des clercs à Stavelot pour
lire les vieilles annales et pour parler autour d'eux de la
bataille de Charles.
Un lecteur de la Passio sancti Agilolfi, lecteur du xnc
siècle ou lecteur du xxe, qu'y apprend-il des événe-
ments du temps de Charles et de Raginfred?
1° Il n'y apprend rien de Plectrude, de Grimoald,
d'Hugues, d'Arnoul, ni de Théodebald, ni d'Alpaïde, ni
des faits compliqués qui mirent aux prises Austrasiens et
Neustriens. Ces faits et ces personnages, l'hagiographeles
connaissait pourtant, puisque toutes les chroniques en font
mention à la même page, et qu'il avait lu des chroniques.
Mais, comme il ne s'y intéressait pas pour eux-mêmes,
comme seule la gloire d'Agilolf et de l'abbaye l'in-
téressait, il a simplifié. Remarquons que pas un des
personnages ni des faits par lui éliminés ne se rencontre
non plus dans nos trois chansons de geste ; en revanche,
1. Ce thème populaire, illustre depuis Shakespeare, se trouve
déjà dans le Liber historiae, c. 36, appliqué à la bataille de
Braisne, près Soissons, où Frédégonde défit les Austrasiens (Cf.
Kurth, Histoire poétujue des Mérovingiens, 1893, p. 396-402).
l'abbaye df; stavelot et ses légendes
il n'y a pas un trait historique de nos trois chansons
qui ne se trouve aussi dans la Passio sancti Agilolft.
2° Le lecteur delà Passio y voit que le vainqueur d'Am-
blève est nommé, d'un bout à l'autre du texte. Carolus
tout court '. Ce Carolus est roi de France, ce que n'était
pas Charles Martel. Il est dit fils de Pépin ; on n'indique
pas de quel Pépin. A moins que le lecteur ne soit renseigné
déjà par quelque autre source sur la bataille d'Amblève,
comment reconnaitrait-il Charles Martel ? S'il comprend
que ce clarissirnus rex Carolus. fdius Pipini est Charle-
magne, n'est-ce pas une erreur presque nécessaire? C'est
précisément la même erreur qui se retrouve dans nos
trois chansons de geste. Quand il nous arrive, pour nous
être renseignés dans un livre peu clair, d'attribuer à
Louis VII de France tel acte de Louis VI, cet accident
ne s'appelle pas un « transfert épique », mais, plus sim-
plement, une méprise.
3° Le lecteur voit dans la Passio que deux personnages
s'élèvent contre Charles : l'un, Helpricus, s'affuble du
titre de roi ; mais l'autre, qu'est-il par rapport à ce faux
roi? Le lecteur ne saurait le deviner ; mais, voyant que
les deux « tyranni» sont toujours mis sur un même plan
(Helpricus cum tyranno Raginfrido . il est obligé de
comprendre que ce sont deux compagnons, deux égaux.
1. Pourtant, on lit une fois Carolus Martellus dans le litre du
chapitre II M iracula sancti ope patrdta. Victoria Caroli Martelli ;
mais ce titre a probablement été ajouté par les Bollandisto. Si
même il a été écrit par le vieil hagiographe, notre remarque sub-
siste, à condition qu'on rapplique à quelqu'un qui aura non pas
lu lui-même le texte de la Passio, mais entendu raconter la mort
du saint.
J. BÉiMER. — Les légendes épiques, t. III. 3
34 LA LÉGENDE 1 >i:s C< ENFANCES » DE CUARLEMAGNE
Il en est ainsi dans nos trois chansons de geste ; elles pré-
cisent seulement, et de ces égaux elles font des frères.
4° La Passio sancti Agilolfi appelle l'un de ces
« tyranni » Helpricus, et par là perd toute portée la
remarque que le Heldri des chansons de geste est un
mot de bonne formation populaire. L'hagiographe a
employé la forme Helpricus, soit qu'il l'ait trouvée dans
sa source latine *, soit qu'il l'ait reçue des gens du pays,
lesquels devaient raconter sur la bataille dAmblève et
sur saint Agilolf de plus anciens récits de clercs. En tout
cas, ce n'est pas Chilpericus que le lecteur trouve dans
la Passio, c'est Helpricus ; il le traduit en français Helpri :
comment le traduirait-il, sinon Helpri ? Ainsi feront nos
chansons de geste.
En résumé, unlecteurde laPass/o, au vingtième siècle
ou au douzième, que peut-il retenir de sa lecture ? Néces-
sairement ceci : que Helpri et Rainfroi furent deux traîtres
qui conspirèrent contre Charles, roi de France, peu après
la mort de son père Pépin, pour le tuer et pour ursurper
son trône. Or, dans le roman de Basin, Heldri et Rainfroi
sont deux traîtres qui conspirent contre Charles (Charle-
magne), roi de France, peu après la mort de son père
Pépin, pour le tuer et pour usurper son trône ; et c'est
là tout l'élément historique de ce roman. Les traîtres
1. Je trouve Helpericus en bien des textes (dans les Annales
Mellicenses, Pertz, SS., t. IX, p. 494 ; dansle//e/*iman/u Auqiensis
Chronicon, SS., t. V, p. 97 ; dans une Genealogia regum Franco-
rurn, SS., t. XIII, p. 247, etc.). Les Genealogiae comilum Bulo-
nensium (SS., t. IX, p. 300) donnent Hilpericus et Hildricus. Je
trouve Hilphricus et la variante Helprichus dans les Annales Lau-
rissenses minoresiSS., 1. 1, p. 114).
L ABBAYE DE STAVELOï ET SES LÉGENDES 35
sont devenus des frères et Ilelpri Heldri ', là est toute
la différence.
Rappelons-nous que la chanson de Basin et la légende
de saint Agilolf sont localisées toutes deux dans l'Ar-
denne, et concluons que tout se passe comme si l'auteur
de Basin avait lu la Passiosancti Agi loi fi. Nous ne disons
pas qu'il l'ait lue ; nous disons : « tout se passe comme
si. . . » Il a pu faire le pèlerinage de saint Remacle à Stave-
lot ; il a pu connaître quelqu un qui l'avait fait. Un sermon
entendu le jour de la fête du saint, une anecdote contée
par un clerc de Stavelot-Malmédy ont pu lui transmettre
la teneur de la Passio. Admettons-mème que les Bollan-
distes aient fixé à tort à la fin du xr siècle la date de la
Passio, qu'elle ait été rédigée plus tard. De tout temps
on a dû en cette région parler de Charles, de Helpri, de
Rainfroi : à Stavelot. quand on montrait la tombe d'Agi-
lolf 2 ; aux environs d'Amblève, quand on montrait le
champ de bataille et le lieu consacré par le sang du mar-
tyr : on a dû en parler tout au long de cette route que
hantaient — nous le savons par un texte souvent cité —
les cantores joculares '.
1. L'accident qui a fait dire Heldri pour Helpri est-il le fait
d'un sacristain de Stavelot, ou d'un guide d'Amblève, ou d'un
chanteur de geste, etc. ? On ne peut le savoir, et il n'importe pas
de le savoir.
2. Ou remplacement de sa tombe, après que ses reliques eurent
été transférées à Cologne.
3. Voyez Léon Gautier, Les épopées françaises, t. II, p. 123.
C'est un passage des Miracula s. Remacli Acta sanctorum,{. I de
septembre, p. 722, d'après les Gesta episcoporum Leodiensium,
a-livre du xie siècle . On y raconte comment un eantor jocularis,
tandis que l'on transfère de Stavelot à Liège le corps de saint
Remacle, est réveillé La nuit par une vision : suivi de son sodalis,
.'M LA LÉGENDE DES « ENFANCES » DE CHARLEMAGNE
L'auteur de Basin aura donc le premier emprunté aux
légendes de Stavelot les noms de Heldriet de Rainfroiet
la donnée de leur complot contre Charlemagne. Quand
plus tard d'autres poètes, ceux de Mainet etde Berthe,
voulurent composer sur Charlemagne des « poèmes
d'enfances », quand ils ramassèrent à cet effet dans le
folk-lore les thèmes de la mère persécutée, de la fiancée
substituée, du jeune prince en lutte contre ses frères
bâtards, etc., ils eurent besoin de deux noms de traîtres :
le roman de Basin les leur fournit.
Au diocèse de Tongres et Liège, et dans l'Ardenne, et
tout le long de la Meuse, on recueille à* pleines mains des
« traditions » sur les premiers Carolingiens. A l'abbaye
d'Andenne, sur la Meuse, on montrait au xive siècle 1
la tombe de Berthe aux grands pieds. On y vénérait
sainte Begge (-j- 694), mère de Pépin II, et c'est sur
son autel que le fabuleux Maugis d'Aigremont, décidé à
finir ses jours dans un ermitage, vint déposer en ex-
voto son épée et son écu '2. Selon Adenet le Roi, le duc
Nayme est le fondateur de Namur 3. A Herstal, où
naquit, dit-on, Pépin II, on conserve sur lui diverses
il court rejoindre les veilleurs du corps saint, « ac, ignarus quid
caneret, fortuitu coepit de sancto percurrere plura canendo. Ac
nostros digestim ref'erendo casus tristes sua quodammodo sola-
batur cantilena, choris concinentibus. Rex aulem desuper aus-
cultans per fenestram... intendebat soliicitus... »
1. Voyez Misson, Le chapitre noble de sainte Begge à Ancienne,
Bruxelles, 2e édition, 1889.
2. Selon la version du manuscrit 764 de la Bibliothèque natio-
nale (voyez La Chanson des Quatre fils Aymon, éd. F. Castets,
1909, p. 206).
3. Berthe aux grands pieds, éd. Scheler, v. 233 et suiv. ; éd.
P. Paris, p. 14.
l'abbaye dk stavelot et ses légendes 37
traditions. A Jupille, près de Liège, où il mourut, on
montre de nos jours une fontaine, dite « fontaine de la
Belle Alpaïde » '. — C'est quelque savant de village,
dira-t-on, qui l'a baptisée ainsi, par une fantaisie toute
récente. — Sans doute ; mais le mécanisme de ces
légendes, des anciennes commes des récentes, est le
même. Un récit historique part toujours d'un livre. Il ne
se maintient dans la tradition orale qu'à l'état de légende
locale, c'est-à-dire s il se trouve en tel lieu tels hommes
qui aient intérêt ou plaisir à le répéter. Ces légendes
locales se déforment et s'oublieraient ; mais le « savant »
est toujours là pour la rappeler, maître d'école ou curé,
le clerc qui a lu dans ses livres. « Tradition populaire » ?
ou« tradition savante »? Cette distinction n'a yuère de
sens, appliquée aux légendes locales. Le récit du clerc
revient au clerc enrichi de traits de folk-lore. retourne au
peuple chargé de nouveaux traits livresques, se renou-
velle ; les clercs donnent et reçoivent, le peuple reçoit et
donne.
Dans le cas de Heldri et de Rainfroi. comme partout
ailleurs, pour expliquer l'élément historique d'une chan-
son de geste, il n'y a qu'à la « localiser ».
On peut contester notre explication tirée de l'abbaye
de Stavelot ; il nous suffît qu'on ne puisse pas raison-
nablement en contester le principe. Pour rendre inutile
1 hypothèse, invraisemblable en soi, que l'élément his-
torique de Basin, de Maine t, de Ber/he. romans du
xu° siècle, proviendrait de poèmes et de récits du VIIIe,
il sutfit qu'au xne siècle, au temps des chansons de geste,
on ait pu en un lieu quelconque, comme à Stavelot,
i. Voyez la Belgique monumentale, 18io, t. II, p. 140.
^8 LÀ LÉGENDE DES « ENFANCES » DE CHARLEMAGNE
avoir des raisons actuelles de parler encore de Charles
Martel et de Rainfroi : et de tels lieux ne manquent
pas [. Si ce n est pas à Stavelot que s'est formée, au
xif siècle, notre légende, c'est donc quelque part ailleurs,
au xue siècle; quelque part ailleurs, c'est-à-dire dans un
autre Stavelot. Mais celui-ci a toutes les chances d'être
le bon.
1. On trouve des récits légendaires sur Charles Martel, Ragin-
fred, etc., dans les Gesta abbatum Fontanellensiuni (Saint-Wan-
drille), texte duvine siècle, Monumenta Germanise historica, Scrip-
tores, t. II, p. 277, 279, 281, 287 ; — dans les Monumenta Epter-
nacencia (Echternach, en Luxembourg), texte du xne siècle ; ici
Raginfred, chose étrange ! épouse Plectrude, Monum. Gertn. hîst.,
Scriptores, t. XXIII, p. 59-62) ; — dans les Aegidii Aureavallensis
Gesta episcoporum Leodiensium (texte du xmc siècle, copié d'ail-
leurs ici de Sigebert de Gembloux, Scriptores, t. XXV, p. 47). Etc.
LES
CHANSONS DE GESTE
ET LE
PÈLERINAGE DE COMPOSTELLE
LES CHANSONS DE GESTE
ET LE
PÈLERINAGE DE COMPOSTELLE
A. LA CHRONIQUE DE TURPIN.
I. Position de la question. Analyse delà Chronique.
Difficulté d'en déterminer la date et la raison
d'être.
II. La Chronique est-elle l'oeuvre de deux auteurs?
III. Qu'elle a été composée par un seul écrivain, un
Français, vers 1140 ou 1150, et qu'il faut se
RÉFÉRER, POUR LA COMPRENDRE, A l'hISTOIRE DU
PÈLERINAGE DE COMPOSTELLE ET A d'aUTRES OUVRAGES
COMPOSÉS COMME ELLE POUR LE BIEN DE CE PÈLERINAGE.
IV. Comparaison du Livre de saint Jacques et de la
(Chronique de Turpin. Que la Chronique n'est qu'un
chapitre de ce livre. Les légendes épiques patron-
nées, EXPLOITÉES, PROPAGÉES PAR LES CLERCS.
V. Sens et valeur des faits groupés en cette étude.
B. LES CHANSONS DL GESTE QUI EXPLOITENT ET COM-
PLÈTENT LA CHRONIQUE DE TURPIX.
I. L'Entrée en Espagne. IL La Prise de Pampelune.
III. La Chanson d'Agolant. IV. Gui de Bourgogne.
V. Anseïs de Cartilage, VI. Les récits légendaires
sur Luiserne.
C. AUTRES LÉGENDES DES ROUTES DE SAINT JACQUES.
I. La chapelle du Saint-Esprit a Ronce vaux. IL Les « Palais
Galienne p. III. Senebrun ». IV. Le roi Agolant a
Limoges. V. La cesti: de Blaye et la geste de Saint-
Gilles. VI. Les chansons de geste en langue méri-
dionale.
D. CONCLUSIONS.
42 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
A. — LA CHRONIQUE DE TURPIX
ET
LE PÈLERINAGE DE COMPOSTELLE
I
Position de la question : difficulté de déterminer
LA DATE ET LA RAISON d'ÊTRE DE LA CHRONIQUE DE TURPIN.
Le poète de la Chanson de Roland prétend que l'ar-
chevêque Turpin, ayant bien combattu à Roncevaux, y
a péri avec les douze pairs. Il le représente mort dans
l'herbe verte, ses blanches mains de prélat, ses belles
mains croisées sur sa poitrine :
Desur sun piz, entre les dous furceles,
Cruisiedes ad ses blanches mains, les bêles l.
Mais le poète était mal informé. Sachez que le bon
archevêque n'a point pris part à la bataille de Roncevaux.
Tandis qu'elle se livrait, il se trouvait dans le camp de
Charlemagne, à plusieurs lieues de là, et lui chantait la
messe. Après le désastre, il est rentré en France et s'est
retiré à Vienne sur le Rhône. Là, quand il eut déposé
son heaume et son épée, n'ayant plus qu'à soigner ses
vieilles blessures, il se sentit de loisir, et même un peu
désœuvré. Alors, fort à propos, il se rappela qu'il était
1. Chanson de Roland , v. 2249.
LA CHRONIQUE DE TURP1N 43
clerc et savait le latin. S'il écrivait ses mémoires? Jus-
tement, un sien ami, Léoprand, doyen d'Aix-la-Chapelle,
venait de lui en souiller l'idée. Il prit donc ses tablettes
et écrivit ceci :
« Turpinus, Dei gratia archiepiscopus Remensis, ac sedu-
lus Karoli Magni imperatoris in Hispania consocius, Leo-
prando, decano Aquisgranensis, salutem in Christo.
« A Vienne, où je me suis retiré, encore un peu souffrant
de mes blessures, j'ai reçu naguère la lettre où vous me
demandiez de vous raconter comment Charlemagne, notre
très illustre empereur, a délivré de la domination sarrasinela
terre d'Espagne et de Galice. De ses principaux exploits, de
ses victoires triomphales sur les Sarrasins, des merveilles que
j'ai vues de mes yeux durant ces quatorze années que j'ai
passées à parcourir l'Espagne etla Galice aveclui et avec ses
armées, je n'hésite donc pas à composer une relation sincère,
et je l'adresse à Votre Fraternité. La renommée rapporte du
roi maints hauts faits en Espagne, desquels, me dites-vous,
vous avez vainement cherché le détail dans la Chronique
royale de Saint-Denis. C'est que l'auteur de cette Chronique,
soit crainte d'être trop long, soit ignorance et faute d'avoir
été lui-même en Espagne, n'a pas tout rapporté. Mon récit
complétera le sien, sans d'ailleurs le contredire jamais.
« Vivas et valeas et Domino placeas. Amen. »
Cette lettre sert de préface à la très illustre chronique
intitulée Turpini Historia Karoli Magni et Rotholandi '.
Les grandes guerres de ces quatorze années, les marches
et les contre-marches de l'empereur à travers les
Espagnes, les prouesses des douze pairs, les miracles de
Dieu, Turpin les raconte avec une verve martiale, car il
est homme de guerre, avec onction, car il est homme
1. Turpini Historia Karoli..., texte revu et complété d'après
sept manuscrits, par Ferdinand Castets, Montpellier et Paris, 1880.
I » LES CHANSONS DE (iESTE ET COMPOSTELLE
d'Eglise, avec gravité surtout, car il craint fort, semble-
t-il, que la postérité ne le prenne pour un romancier,
voire pour un imposteur, lui, l'historien de Charlemagne.
Hélas ! on ne 1 appelle plus aujourd'hui que « le
pseudo-Turpin ». Léon Gautier l'accuse de « faux en
écriture publique » j, lui donne des noms cruels :
« misérable » ~, « voleur » 3. Et de fait, quand on s est
amusé un instant du sérieux avec lequel il prétend être
Turpin lui-même, et de la puérilité de cette fiction, et de
son extravagance, on est tenté d'abord de rejeter son
opuscule sans même le lire. Pourtant, on se rappelle
que durant des siècles ce petit livre fut respecté entre
tous, qu'il a grandement agi sur la poésie et sur l'art ;
et Ton se rappelle aussi que de nos jours il a su intriguer
la critique, la désorienter parfois, la passionner. Par là,
par le mystère qui l'enveloppe et par tout ce que ses
récents interprètes lui ont consacré de soins ingénieux,
par son prodigieux succès et j'ajoute par la beauté de
plusieurs des légendes qu'il met en œuvre, le livre du
faux Turpin captive, il peut même émouvoir encore, et
peut-être le lecteur ressentira-t-il bientôt ce charme à
son tour et peut-être cette émotion, s'il consent d'abord
à lire avec soin le résumé que voici.
1. Les épopées françaises, t. I, p. 187.
2. Ibid., p. 102.
3. lhid., p. 105.
LA CHRONIQUE DE TIRPIN I •">
Analyse de la Chronique.
Première expédition de Cha.rlema.cjne en Espagne
(chapitres I-V 1). — Les deux premières phrases de la
Chronique rappellent que L'apôtre Jacques, après avoir
prêché l'Evangile en Galice, s'en fut à Jérusalem où il
subit le martyre, et que ses disciples, ayant rapporté
par mer son corps en Galice, se remirent à évangéliser
le pays. Mais, par la suite des siècles, les Galiciens
retombèrent au paganisme, et le tombeau sacré fut
oublié.
Or, Charlemagne, ayant usé sa vie à combattre les
Sarrasins par toutes les régions de la terre, était las et
ne songeait plus qu'au repos, quand une nuit il vit un
chemin d'étoiles qui commençait à la mer de Frise et,
traversant les pays, la Gascogne, la Navarre et l'Es-
pagne, courait dans le ciel jusqu'en Galice. Plusieurs
nuits, il revit la merveille, sans la comprendre. Enfin,
un seigneur très beau lui apparut, et Charles lui demanda :
« Sire, qui es-tu ? — ■ Je suis, dit-il, l'apôtre Jacques, le
fidèle de Jésus-Christ, le fils de Zébédée et le frère de
Jean l'Evangéliste, que Dieu par sa grâce choisit pour
prêcher sa loi ; et voici que mon corps est en Galice,
mais l'on ne sait où. et les Sarrasins oppriment ce pays.
C'est pourquoi Dieu te mande que tu ailles leur reprendre
1. Voici les titres des chapitres : I. De eo <juod apostolus Jaco-
bus Karolo apparuit. — II. De mûris Pampiloniae per sernetipsos
lapsis. — III. De nominibus civitatum Hispaniae. — IV. De idolo
Mahumet. — V. De ecclesiis quas harolus fecit.
if) LES r.HANSO>S DE GESTE ET COMPOSTELLE
la route qui mène à mon tombeau et la terre où je
repose. La voie d'étoiles que tu as vue dans le ciel signifie
que tu iras en Galice à la tête d' une grande armée et
qu'après toi tous les peuples y viendront en pèlerinage
jusqu'à la fin des temps. Va, je serai ton auxiliaire, et en
récompense de tes travaux, j'obtiendrai pour toi de
Dieu la gloire céleste, et ton nom restera dans la mémoire
des hommes tant que le siècle durera. » C'est pourquoi
Gharlemagne rassembla ses armées et entra en Espagne.
D'abord il attaqua Pampelune, et le siège dura trois
mois. Enfin, l'empereur ayant prié le Christ et l'apôtre
Jacques, les murs s'écroulèrent. A la nouvelle du miracle,
les Sarrasins se soumirent de toutes parts. Charles
s'avança jusqu'au tombeau de l'apôtre, et plus loin encore,
jusqu'à El Padron 1 : là, rendant grâces à Dieu et à
saint Jacques, il enfonça dans la mer sa lance, en signe
qu'il avait conquis tout le pays. Les Galiciens retournés
au paganisme, Turpin les régénéra dans les eaux du
baptême.
Puis l'empereur parcourut l'Espagne d'une mer à
l'autre et la Chronique dresse la liste des cent villes et
plus, qui, de gré ou de force, se soumirent à lui. Par-
tout, il détruisit les idoles (hormis, à Cadix, une statue
colossale de Mahomet qui, par la permission de Dieu,
devait subsister jusqu'au jour lointain où un autre roi de
France chasserait de l'Espagne les derniers Musulmans).
De l'or qu'il a conquis sur les Sarrasins, Charles enri-
chit l'église de Compostelle. Il y établit un évêque et
1. C'est le lieu (VIria Flavia des Romains) où la barque, portant
le corps de saint Jacques, avait abordé.
LA CHRONIQUE DK TCRPIN ïl
des chanoines de la règle de saint Isidore, lui donne des
cloches, des livres et des ornements sacrés, y séjourne
trois ans. rentre enfin en France. Le reste de l'or sarra-
sin, il l'emploie à fonder des églises sous le vocable de
saint Jacques, à Béziers. à Toulouse, à Sorde, à Paris.
Seconde expédition (chapitres YI-X [). — Mais un roi
païen, Agolant, venu d'Afrique, chasse des villes d'Es-
pagne les garnisons laissées par Charlemagne, ravage
le pays. A ces nouvelles, l'empereur franchit une seconde
fois les monts à la tête de ses armées, que commande
en second Milon d'Anglers. 11 combat Agolant sur les
bords du rio Cea, où plus tard il devait élever une basilique
et fonder une abbaye en l'honneur des saints Fagon et
Primitif (Sahagun). Les Sarrasins fuient jusqu'à Léon,
tandis que l'armée chrétienne, qui a été très éprouvée,
rentre en Aquitaine.
Agolant vient y porter la guerre. Charlemagne l'as-
siège dans Agen, puis dans Saintes. Agolant, vaincu, se
réfugie à Pampelune, d'où il provoque encore l'empe-
reur.
Troisième expédition (chapitres XI-XXVII 2). — Char-
lemagne veut rassembler toutes les forces de son empire
1. Titres des chapitres: VI. De reditu Karoli in Galliam et de
Aigolando rege. — VII. De miraculo eleemosynae nwrtui. — VIII.
De bello sancti Facundi ubi hastue viruerunt. — IX. De urbe
Agenni. — X. De urbe Sanctonica ubi hastae viruerunt.
2. Titres des chapitres : XI. De fuga Aigolandi et de militibus
exercituum Karoli. — XII. D? dnfis trebis et de dispulatione Karol
et Aigolandi. — XIIF. De ordinibus qui erant in convivio Karoli et
de pauperibus, unde Aigolandus scandalutn sumpsU. — XIV. De
IS LES CHANSONS DE GESTE ET COMPÔSTELLE
pour répondre à ce défi. La Chronique dénombre ses
principaux guerriers : Ego, Turpinus. . . , — Rotholandus,
cornes Cenomannensis et Blavii do mi nu s, nepos Karoli,
/Mus ducis Milonis de Angrleris... — , Oliverius, cornes
Gebennensis, filius Rainerii eomitis... — , Estultus,
cornes Lingonensis, filius eomitis Odonis..., — Arasta-
gnus, rex Britannorum..., etc., et c'est un catalogue de
plus de cinquante noms de héros, presque tous illustres
dans les chansons de geste. Cent trente-quatre mille
hommes s'assemblent dans les Landes de Bordeaux et
traversent les Pyrénées par le Somport : Agolant est
enfin tué en bataille devant Pampelune. Mais il reste à
réduire ses lieutenants et ses alliés : le prince navarrais
Fouré est vaincu à Montjardin, le géant Ferragut à
Nagera, le roi Altumajor à Cordoue. Tous ces événe-
ments de guerre sont mêlés à des aventures édifiantes,
disputes théologiques entre païens et chrétiens, miracles.
Cordoue prise, Charlemagne est de nouveau le maître
de l'Espagne et pour la seconde fois, au chapitre xix, il
bello Pampiloniœ et de morte Aigolandis régis. — XV. De christia-
nis qui ac illicila spolia redierunt. — XVI. De bello Furre contra
Karolum. — XVII. De bello Ferracuti gigantis et de optirna dispu-
tatione Rotholandi. — XVIII. De bello larvarum. — XIX. De con-
cilio Karoli et de perfectione ejus ad sanctum Jacobum. — XX. De
persona et fortitudine Karoli. — XXI. De proditione Ganaloni et
de bello Runcievallis et de passione pugnatorum Karoli. — XXII.
De passione Rotholandi et morte Marsirii et fuga Religandi. —
XXIII. De sonitu tubae Rotholandi et de eonfessione ac transitu
ejus. — XXIV. De nobilitate, moribus et largitate beali Rotholandi
martyris. — XXV. De visione Turpini episcopi et de lamentatione
Karoli super Rotholandum. — XXVI De hoc quod stetit sol spatio
trium dierum et de quatuor millibus Sarracenorum inlerfectis. —
XXVII. De corporibus mortuorum aromalibus et sale condiiis.
LA CHRONIQUE DE TURPIW i9
va vénérer à Compostelle le tableau de l'apôtre. Il con-
vertit de nouveau, tue ou exile les Galiciens relaps, éta-
blit dans les villes des évèques et des prêtres et réunit
un concile à Compostelle. Turpin, assisté de neuf évèques,
l'ait la dédicace de la basilique et Charles confère au siège
de saint Jacques d'immenses privilèges. Chaque maison
d'Espagne lui payera un tribut annuel de quatre deniers ;
les évèques y viendront recevoir leur crosse et les rois
leur couronne. Compostelle sera la métropole de toute
l'Espagne. Et cela est justice, car il y a au monde trois
sièges apostoliques, éminents entre tous les sièges :
Rome, parce que le prince des apôtres. Pierre, l'a arrosée
de son sang : Compostelle, parce que c'est la ville de
Jacques, le premier des apôtres après Pierre; Ephèse,
parce que Jean y a prêché l'évangile In principio erat
Ver bu m et qu'il y a reçu la sépulture.
Ayant délivré tout le pays pour la gloire du Seigneur
et de son apôtre Jacques. Charlemagne reprend la route
de France. Or, il y avait à Saragosse deux rois sarra-
sins, Marsile et Beligand son frère, qui lui avaient fait
hommage, mais dont la soumission était feinte. Ils
trament avec Ganelon la trahison. C'est le guet-apens
de Ronce vaux, la grande bataille où périssent Roland et
ses compagnons : la chronique en fait une longue narra-
tion.
Après les expéditions d ' Espayne ; chapitre XX \ III-
XXXIII et appendice1), — Charlemagne a rapporté en
1 . Titres des chapitres : XXVIII. De dttobus cimiteriis sacrosanc-
tis : unum apud Arelatem, aller u m apud Blavium. — XXIX. De
sejmltura Rotholandi et ceferorum qui apud Belinum sepulti sunt
J. Bédier. — Les légendes épiques, t. III. 4
50 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
France les corps des martyrs de Roncevaux : il les dis-
tribue entre diverses nécropoles et sanctuaires, Belin,
Saint-Seurin de Bordeaux, Saint- Romain de Blaye, les
Aliscamps d'Arles, et comble ces sanctuaires de grands
bienfaits. Puis, au chapitre XXX, tandis que Turpin se
retire à Vienne, Charlemagne réunit un concile à l'abbaye
de Saint-Denis. Reconnaissant à saint Denis presque
autant qu'à saint Jacques, il attribue à son abbaye la
même suprématie sur la France qu'à l'église de Compos-
telle sur l'Espagne.
Il se retire à Aix-la-Chapelle et fait peindre sur les
murs de son palais dune part les sept arts libéraux,
d'autre part ses guerres d'Espagne. Il meurt au milieu des
prodiges. Sa mort est miraculeusement révélée à Turpin,
resté à Vienne : comme un plateau de la balance divine
était lourd des péchés du roi. « un Galicien sans tète »
chargea l'autre des pierres de tant d'églises construites
en son honneur par Charlemagne que la balance pencha
de son côté ; c'est ainsi que Jacques le Galicien valut à
Charlemagne la gloire des cieux, qu'il lui avait promise.
Peu après Charlemagne, Turpin mourut aussi. C'est
ce que raconte une sorte d'épilogue, où le pape Calixte II
et in diversis loch. — XXX. De concilio quod apud beatuin Diony-
sium Karolus adunavit. — XXXI. De septeni arlihus quas Karolus
depinçji fecit in palatio suo. — XXXII. De morte Karoli. — XXXIII.
De miraculo Rotholandi coniitis quod apud urbem Gratianopolîm
Deus per eum facere dignatus est. — Appendice : A. CalixtusPapa
de inventione Turpini episcopi et martyris. (Les chapitres qui
suivent dans l'édition Çastets, et qui sont intitulés par l'éditeur
Appendices 13, C, Z), ont été empruntés à un autre ouvrage, comme
on le verra plus loin, et ne font point, à vrai dire, partie de la
Chronique.)
LA CHRONIQUE DE TURPIN ol
[lequel régna de 1119 à 1124] est censé reprendre la
plume de Turpin. Il raconte que Turpin reçut la sépul-
ture à Vienne et que ses restes, de son temps à lui,
Calixte, furent récemment transférés en une autre église
de la même ville, où on ne cesse de les vénérer. Il
décide que Turpin et les héros morts en Espagne
doivent être honorés comme martyrs. Il fixe leur fête à
tous au seizième jour avant les calendes de juillet, date
anniversaire de la bataille de Roncevaux.
Rien qu'à parcourir ce résumé, si sommaire soit-il, le
lecteur pressent que la question essentielle sera de pré-
ciser l'objet, la raison d'être de cet étrange roman, et
il se représente d'avance la difficulté du problème. Le
faux Turpin, qui était-il? et qu'a-t-il voulu faire? Sin-
téresse-t-il plutôt à Charlemagne et aux chansons de
geste, ou plutôt à saint Jacques et à l'église de Com-
postelle? Mais qu'ont à faire les chansons de geste avec
l'église de Compostelle et qu'ont-elles à faire avec tant
d'autres églises qui semblent aussi préoccuper le chro-
niqueur, avec Saint-Denis par exemple, ou Arles, ou
Vienne ? L'auteur veut-il servir ces églises ? Mais pour-
quoi celles-là plutôt que d'autres, et quel profit pou-
vaient-elles attendre de fables empruntées aux jongleurs ?
Ou bien a-t-il seulement voulu amuser les clercs de son
temps, et sa chronique n'est-elle qu'un jeu d'esprit ?
Mais alors, pourquoi tient-il tant à faire passer ses
inventions romanesques pour de l'histoire vraie ? L'idée
de mêler des récits de chansons de geste à des tradi-
tions d'églises, l'a-t-il tirée de sa seule imagination ?
l')'2 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
Mais s'il en fut ainsi, comment ce caprice arbitraire et
fantasque a-t-il pu trouver, dans ces églises et hors
d'elles, l'adhésion et comme la complicité de tant d'es-
prits, de tant de cœurs? Or, on ne saurait essayer de
répondre à ces questions, si Ton n'a point déterminé
d'abord vers quel temps l'ouvrage fut composé. C1est là
la tache première, condition de toute autre recherche.
Une date est acquise depuis longtemps, au-dessous de
laquelle on ne saurait descendre. Le 29 décembre 1165,
1 empereur Frédéric Ier Barberousse fît procéder à l'élé-
vation du corps et à la canonisation de Charlemagne ;
sur son ordre, presque aussitôt après, pour accréditer et
répandre le culte du nouveau saint, les clercs d'Aix-la-
Chapelle composèrent et publièrent une Vita Karoli
Magni{ : ils y ont inséré sept chapitres de la chronique
du faux Turpin '2. Nous savons ainsi que cette chronique
est antérieure à 1166.
Mais faut-il l'attribuer au xue siècle ? ou au xie ? ou
au xc ?
II
La date de la chronique.
Est-elle l'œuvre de deux auteurs ou d'un seul?
Première théorie de G. Paris.
Chacune de ces opinions avait ses défenseurs, quand,
en 1865, G. Paris publia sa thèse latine, De Pseudo-Tur-
1. Publiée par Gerhard Rauschen, en un livre intitulé Die
Légende Karlsdes Grossen im II. und 12. Jahrhundert, Leipzig-,
1890. Voir surtout les pages 3, 17, 21-2, 93.
2. Ed. Rauschen, pages 67-74.
LA CHRONIQUE DF TURPIN 53
pino*. C'est lui qui le premier, faisant table rase de plu-
sieurs théories antérieures, aperçut les problèmes vrais,
tels que nous venons de les poser d'après lui, et, pour
les résoudre, il proposa de l'ouvrage une interprétation
séduisante, qui fut d'abord accueillie de tous.
Ce qui le frappait surtout dans la Chronique, et à bon
droit, c'est la singulière variété de ses sources d'inspira-
tion et la diversité, non moins surprenante, des préoccu-
pations qui s'y marquent. Elle semble d'origine française :
qui donc, hors de France, aurait pu dresser (chap. xi)
une liste de cinquante noms de héros de chansons de
geste ? Elle semble pourtant d'origine espagnole : qui
donc, hors d'Espagne, aurait pu dresser (chap. in) une
liste de cent villes de ce pays ? Et, plus précisément, elle
semble d'origine compostellane, vu la place qu'y tient le
sanctuaire de Compostelle. Pourtant, ne viendrait-elle
pas de Vienne, vu la place qu'y tiennent les églises de
Vienne? ou de Saint- Denis, vu la place qui tient cette
abbaye ? Pour expliquer ces singularités ou ces dispa-
rates, et d'autres du même ordre, G. Paris émit l'hypo-
thèse, selon nous fâcheuse, que la Chronique n'était pas
d'une seule venue.
1° Il supposa que les cinq premiers chapitres (sans la
lettre-préface) avaient d'abord formé tout l'ouvrage.
Si on les lit seuls, c'est le récit très simple d'une expé-
dition unique de Charlemagne. Averti par une vision,
le roi part pour délivrer le tombeau de L'apôtre ; sur la
route, saint Jacques l'aide par des miracles. Charles
restaure l'église de Compostelle, rentre glorieusement
i. Paris, 68 pages in-8°.
54 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
en France, et, selon G. Paris, primitivement le livre se
terminait là. L'auteur de ce récit, dit-il, ne prétend
jamais qu'il soitTurpin; il n'emprunte rien aux chansons
de geste. Par contre, il connaît bien la géographie de
l'Espagne, les traditions de ses églises, surtout de Com-
postelle, voire des légendes arabes1. Cet auteur était
donc un clerc espagnol, de l'église de Compostelle.
Il était avant tout un homme pieux, qui avait voulu
composer, à des fins édifiantes et pour le bien du pèleri-
nage, un petit livret de propagande. Sur la foi de divers
indices, G. Paris admit qu'il avait dû écrire dans la
première moitié du xic siècle, en 1050 au plus tard.
2° A cette première série d'hypothèses, G. Paris en
ajouta une seconde. Quelque soixante ou quatre-vingts ans
plus tard, dit-il, un clerc intervint, français celui-ci.
Au commencement du xne siècle, Vienne avait pour
archevêque un personnage de très haute naissance,
Gui de Bourgogne (le futur pape Calixte II), que de
grands intérêts de famille — il était l'oncle et le tuteur
du jeune roi Alphonse VII — appelèrent à Compostelle'2.
Il lit le voyage en l'an 1108. G. Paris suppose qu'un
clerc de sa suite, un moine de Saint-André de Vienne,
venu ainsi à Compostelle, y aura trouvé le petit livre
espagnol. Il l'aura rapporté en France et se sera proposé
de le compléter : c'était pour plaire à son archevêque,
qui aimait Compostelle. Il écrivit la lettre-préface et les
autres récits de guerre : le faux Turpin, c'est lui. 11 con-
1 . Au chapitre IV.
2. Gui de Bourgogne, fils de Guillaume, comte fie Bourgogne, né
vers iOGO, archevêque de Vienne en 1088, élu pape le 2 février
1119, mort en décembre 1 \2't.
LA CHRONIQUE DE TURPIN •»•>
naissait bien les chansons de geste, et son imagination
était riche : l'opuscule du clerc espagnol devint ainsi
entre ses mains une sorte de chanson de geste à l'usage
des clercs de France, et qui servait aussi la renommée
de l'église de Vienne. Ce moine de Vienne s'intéressait
d'ailleurs à Charlemagne, à Roland et à ses pairs bien
plus qu'à l'apôtre Jacques. L'apôtre Jacques ne paraît
pas dans les chapitres qui sont de sa main. Il y a bien
dans cette partie un chapitre, le XIXe, où Charlemagne
est censé conférer à l'église de l'apôtre d'immenses privi-
lèges : ce chapitre, selon G. Paris, a dû être donné tout
fait par le clergé de Compostelle à notre auteur qui l'a
inséré, et .comme plaqué, dans son ouvrage, tel qu'on le
lui avait fourni. Il dut écrire entre 1108 et 1119.
3° D'autres mains introduisirent enfin dans l'ouvrage
ainsi constitué des interpolations de petite importance :
un clerc de Saint-Denis, par exemple, y inséra certaines
mentions de son abbaye '.
Deuxième tliéorie de G. Paris.
Ce système, G. Paris fut amené, en 1882, à le modi-
fier profondément. Il lui fallut le concilier avec des faits
et des éléments de datation nouveaux découverts par
R. Dozy-.
Dozy venait en effet de prouver qu'il y a dans les cinq
premiers chapitres de la Chronique aussi bien que dans
1. Dans la lettre-préface et au chapitre XXX.
2. lieeherches sur r histoire et la littérature de V Espagne pen-
dant le moyen âge, par H. Dozy, 3e édition, t. II l$8l , p. 374-431.
5() LES CHANSONS DE GESTE ET COMPGSTELLE
Les autres des indices do son origine française. L'au-
teur des cinq premiers chapitres connaît bien la France,
les noms de ses rois, ses églises dédiées à saint Jacques;
il l'aime et l'admire. Par contre, « il raconte gra-
vement les absurdités les plus palpables et les plus inju-
rieuses pour la nation espagnole. A l'en croire, cinq
Mérovingiens ou Carolingiens, qu'il se plaît à énumérer,
mais dont les noms devaient être peu familiers aux
Galiciens, ont successivement conquis 1 Espagne en
partie, et les Galiciens, ayant embrassé le mahométisme
après l'invasion arabe, Gharlemagne a fait rebaptiser par
l'archevêque Turpin ceux d'entre eux qui voulaient y
consentir ; quant aux autres, il les a fait décapiter ou il les
a réduits en esclavage 1 ». Sont-ce là, demande Dozy, les
inventions d'un Espagnol ? En ces cinq chapitres, c'est
la nation française qui est seule célébrée, gens gallica,
optima scilicet, ac bene indu ta et facie elegans2 ; elle
seule produit des héros ; c'est à elle qu'est réservée la
promesse d'un roi qui viendra un jour chasser les der-
niers Sarrasins et subjuguer la Péninsule3. « Croit-on,
demande à nouveau Dozy, qu'un Espagnol ait pu écrire
de la sorte, en quelque temps que ce soit? »
Dozy avait prouvé en outre que les dates proposées par
G. Paris étaient trop reculées. Pour ne rapporter ici que
deux ou trois de ces preuves, il est impossible que les cinq
premiers chapitres aient été écrits avant 1050, puisqu'il
y est question delà ville de Bougie, fondée seulement en
1. Dozy, ouvr. cité, pages 379 et suiv.
2. Chapitre II.
3. Chapitre IV.
LA CHRONIQUE I>K Tl'RPIN *i~
106'i ou 1068, <t des Moabitae, lesquels, dans la langue
des chroniqueurs et selon leur usage constant, sont les
Almoravides : or les Almoravides n'apparaissent pas
dans l'histoire de l'Espagne avant 1080. Il est de même
impossible que le reste de l'ouvrage ait été composé
entre 1108 et 1119, puisque au chapitre XI paraît un
certain Texephinus, rex Arabum. lequel doit son nom
à Texufin. vice-roi d'Espagne à partir de 1 126.
Ainsi l'archevêque de Vienne Gui de Bourgogne ne fut
pour rien dans un ouvrage écrit après sa mort. Les
cinq premiers chapitres ont été composés par un Fran-
çais, tout comme les autres, et dans la première moitié
du xne siècle, tout comme les autres. Le clerc eralicien
de l'an lOoO et le clerc viennois de l'an 1108, ima-
ginés par Gaston Paris, disparaissent tous deux.
G. Paris en convint avec Dozy, en un article du
tome XI de la Romania] . Des thèses de son De Pseudo-
Turpino, une seule restait debout, mais c'était la thèse
essentielle : celle qui distingue deux auteurs. G. Paris
la maintint : « On peut dire maintenant, écrit-il, que
c'est un fait acquis à la science-. » Seulement, il lui
fallut changer les dates où ces deux auteurs auraient
vécu et les circonstances de leur biographie. Il rappela
donc qu' « il y eut beaucoup de clercs français en
Espagne et notamment dans l'église de Santiago à partir
du règne d'Alfonse VI (1072)3 », et remplaça le « clerc
galicien » de sa première théorie par un clerc français,
1. Tome XI 1882 , p. 419-26.
2. Art. cité, p 421.
3. Ibid.i p. 422.
58 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
attaché à Santiago, et qui dut écrire les cinq premiers
chapitres, non plus vers 1050, mais « dans les dernières
années du xie siècle ou les premières années du sui-
vant1 ». Quant aux autres chapitres, il leur supposa
comme auteur, aux lieu et place d'un moine de Vienne
contemporain de Gui de Bourgogne, un autre moine de
Vienne, postérieur à Guide Bourgogne, et qui dut écrire
« vers Tan 11402 ». Grâce à cette combinaison, il put
conserver le principal de son interprétation primitive,
l'idée que la Chronique avait commencé par être un
court livret de propagande, composé à Gompostelle par
un clerc dévot à saint Jacques et indifférent aux chan-
sons de geste ; qu'elle avait ensuite été amplifiée en
France par un autre clerc, celui-ci indifférent à saint
Jacques et amateur de chansons de g-este.
Discussion de ces deux théories.
Mais, comme on le voit, la distinction de ces deux
auteurs n'est plus désormais qu'une hypothèse privée
du secours des autres hypothèses auxquelles elle était
d'abord liée. Si le lecteur a dû être un instant surpris
que nous exposions une théorie abandonnée par son
auteur, il en voit maintenant la raison : c'est que la
théorie nouvelle n'est qu'une refaçon, et comme une
survivance, de la première, et cette remarque nous sert
déjà à l'affaiblir.
Or, il nous importe de l'affaiblir, car elle domine
1. P. 423.
2. P. 424.
LA CHRQN1QUE DE TURPIN 59
encore chez de nombreux critiques et les autorise à
traiter la Chronique de Turpin comme une œuvre des
plus médiocres et les plus insignifiantes. A un premier
auteur appartiendrait tout ce qui concerne saint Jacques
et son sanctuaire ; à un second, tout ce qui concerne les
chansons de geste. Réclame pieuse d'abord, puis pure
fantaisie littéraire. Si cette interprétation est vraie, le
principal auteur de la Chronique n'est, comme le dit
Léon Gautier, qu' « un rhéteur de couvent copiant sans
intelligence et sans vie nos premières épopées natio-
nales1 ». « 11 a simplement voulu fournir une lecture
attrayante aux clercs de son temps qui nourrissaient
quelque défiance à l'égard des romans... Il est un homme
d'esprit qui eut simplement l'idée de traduire les jon-
gleurs en latin avec de certaines apparences hagiogra-
phiques 2. » Par une telle théorie, son œuvre est expli-
quée sans doute, et perd tout son mystère ; mais elle
perd aussi ce qui en fait, selon nous, la vraie signifi-
cation historique et la beauté.
Cette distinction des deux auteurs est-elle fondée ?
Maintenant que G. Paris a lui-même changé les dates de
leurs biographies hypothétiques, et que lui-même il a
changé la nationalité du premier auteur, maintenant qu'il
n'a plus guère de raison de chercher le second à Vienne
plutôt que dans l'une quelconque des autres églises
mentionnées par la Chronique, maintenant que les
deux auteurs supposés sont Français l'un et l'autre et
presque contemporains l'un de l'autre, ils tendent à se con-
1. Les épopées françaises, t. I, p. 119.
•1. Ibid., p. 11G-7.
(>0 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
f(^dre. Si Gaston Paris, approuvé par Dozy, maintient
pourtant qu'ils sont deux , quels sont donc ses arguments ?
1° « Nulle part *, l'auteur des cinq premiers chapitres
ne se donne pour Turpin, qu'il ne nomme qu'une fois et
en passant.
2° « Chez lui, point de noms propres de Sarrasins et
de Français, comme il y en a tant dans les autres cha-
pitres. 11 n'emprunte rien à la poésie épique française,
il ne décrit pas de combats, ne rapporte pas de discours,
comme l'autre le fait.
3° « L'auteur de ces cinq premiers chapitres est un
homme pieux, qui écrivait dans le double dessein de
donner quelques renseignements sur l'Espagne et de
glorifier saint Jacques, d'exhorter les fidèles à visiter
son tombeau, au lieu que l'autre, si l'on excepte un seul
chapitre (le XIXe) 2, oublie son tombeau, son église, ses
miracles, et cherche à amuser ses lecteurs par le récit
de batailles et de combats singuliers, ou à les édifier par
des dissertations théologiques et de pieuses historiettes. »
Pour fonder la thèse de G. Paris, il suffirait, nous
l'avouons, qu'une seule de ces trois observations fût
incontestable. Mais en est-il ainsi ?
1° Il est bien vrai que, si Ton écarte, arbitrairement
d'ailleurs, la lettre-préface de Turpin à Léoprand, les
cinq premiers chapitres se lisent sans qu'on puisse
4. Cet exposé est pris à Dozy (ouvr. crié, p. 373), qui traduit
ou résume ici, excellemment, le De Pseudo-Turpino de G. Paris,
p. 14-15 et p. 26-G.
2. Le XIXe dans l'édition Castets; G. Paris en son De Pseudo-
Turpino et Dozy le désignent comme le XXe, parce qu'ils se
réfèrent à la numérotation d'éditions plus anciennes.
LA CHRONIQUE DE TUBPIN &1
soupçonner que c'est Turpin qui est censé raconter.
Mais il en va de même en bien d'autres chapitres :
Turpin, fort discret, se met rarement en scène. Pour
trouver un eyo, Turpinus% il faut lire jusqu'au cha-
pitre XI ! ; quelques lignes après, en ce même chapitre XI,
on en trouve un second ; mais pour en trouver un -troi-
sième, il faut lire jusqu'au chapitre XIX, vingt pages
plus loin 2. Il est bien vrai d'autre part que la seule
phrase des cinq premiers chapitres où il soit parlé de
Turpin l'introduit à la troisième personne : « Galecianos
Karolus per nianus Turpini archiepiscopi regencravit. »
Mais le fait perd de sa gravité, si l'on remarque qu'il se
reproduit tout pareil au chapitre XXI : « Dum Karolus
portus eu m Ganalono et Turpino transiret* ...» Ici, en
ce chapitre XXI, c'est Turpin lui-même, de l'aveu de
tous, qui est censé tenir la plume. 11 parle de lui à la
troisième personne ; c'est le procédé de César en ses
Commentaires. — « Mais, dit G. Paris, Turpin n'est
nommé (ou ne se nomme) qu'une fois dans les cinq pre-
miers chapitres. » — Soit. Mais dans les vingt-huit
autres il ne se nomme que cinq fois : la proportion est
la même. G. Paris ne saurait alléguer davantage que les
cinq premiers chapitres ne le nomment qu' « en passant,
transeundo » •*, car les autres le nomment de même
« en passant » : nous le voyons, ici et là, employé à des
offices semblables : au chapitre II à baptiser les Galiciens,
i. Éd. Caslets, p. 16 et p. 17.
2. Ibid., p. 37.
3. //>«*., p. 42.
4. G. Paris, De Pneu do- Turpino, p. 14.
62 I>KS CHANSONS DL; GESTE ET COMPOSTELLE
comme ailleurs (chap. XI1) à remettre les péchés des
fidèles, ou à présider un concile (chap. XIX 2i, ou à
chanter la messe (chap. XXV et XXXII3), ou à donner
l'absoute aux morts (chap. XXIX4). Son rôle est le
même ici et là. En résumé, d'un bout à l'autre de la
Chronique, c'est Turpin qui raconte, mais en narrateur
modeste : il ne parle que rarement de lui-même, quatre
fois à la première personne, deux fois à la troisième, et
toujours pour redire comment il a rempli aux côtés de
Charlemagne son ministère de prélat ■'.
2° Quant au second argument de G. Paris, à savoir
que 1 auteur des cinq premiers chapitres « n'emprunte
rien à la poésie épique française », qu'est-ce donc que
lidée de mener Charlemagne en croisade, escorté de
Turpin. à la tête d'une armée immense, qu'est-ce, sinon
un emprunt à la poésie épique française? Ces cinq cha-
pitres, il est vrai, n'abondent pas en noms propres,
puisque, de tous les compagnons de Charlemagne en sa
première expédition, un seul, Turpin, est nommé. Mais
cette remarque convient aussi à d'autres parties de l'ou-
vrage, que l'on pourrait donc au même titre attribuer à
des auteurs différents. Soient, par exemple, les cha-
1. Ed. Castets, p. 16.
2. Ibid., p. 37.
3. Ibid., [>. 50 et p. 60.
4. Ibid . , p. 'iij.
5. Il définit ainsi son rôle, au chapitre XIX (p. 17) : « Dig-nis
monitis Christi fidelem populnm ad bellandum fortem et anima-
tum et a peccatis absolutum reddebam, et Sarracenos propriis
armis saepe expugnabam. «Mais, discrètement, il a évité le récit
de ses propres exploits.
LA CHRONIQUE DL TL'RIMN 63
pitres VI, VII, VIII. De grands événements de guerre
s'v déroulent, sur la route de Sahagun à Léon ; pour
raconter cette longue guerre, deux noms suffisent au
narrateur [ : Agoland du côté des païens. Milon d'Anglers
du côté des chrétiens2. Entre les récit des cinq premiers
chapitres et les autres, il n'y a nulle disparate ; mais,
au contraire, similitude de manière, de coloris, de style.
3° Enfin, G. Paris allègue que l'apôtre Jacques est
le protagoniste des cinq premiers chapitres, tandis
qu' « il semble oublié dans le .reste de l'ouvrage, si
Ton excepte un seul chapitre, le XIXe ». Mais d'abord le
dénombrement est imparfait. L'apôtre reparait au cha-
pitre XX, où il est dit que Gharlemagne tenait en Espagne
quatre cours annuelles, aux quatre jours les plus solen-
nels, savoir à la Noël, à Pâques, à la Pentecôte et die
sancti Jacobi \ L'apôtre reparaît au chapitre XXI. où il
est rappelé que l'Espagne fut conquise pour sa gloire, ad
Domini et apostoli ejus sancti Jacobi decus^. Il reparait
au chapitre XXXII, pour disputer aux démons lame
de Gharlemagne \
En outre, supposé même qu'il ne reparût qu'au
seul chapitre XIX, ne serait-ce pas assez? C est le cha-
pitre où Charlemagne, venu pour la seconde fois à la
1 . On peut y ajouter, si l'on y tient, le Rornaricus miles qui est
au chapitre VII le héros posthume d'une aventure miraculeuse.
2. Au chapitre IX. Turpio donne une liste de dix rois alliés
d' Agoland. Mais la g-uerre se poursuit aux chapitres IX et X, sans
qu'il éprouve le besoin d'introduire aucun nouveau nom de
chrétien.
3. Ed. Caste ts, pages 30-40.
\. Ibid.t p. 41.
:.. Ilml., p. 60.
(Ji LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
basilique de l'apôtre, la comble d'honneurs, lui confère
la dignité de métropole, lui soumet toutes les églises de
1 Espagne. Ce récit reflète les ambitions réelles de cette
église au xne siècle, car elle prétendait alors au droit de
convoquer des conciles nationaux et rêvait d'enlever à
Tolède la primatie l. Gomment expliquer, en l'hypothèse
de G. Paris, qu'un tel chapitre, celui où saint Jacques
est le plus magnifié, se trouve précisément en cette
partie de l'ouvrage où saint Jacques, dit-il, est « presque
oublié » ? G. Paris pouvait, à la rigueur, l'expliquer en
sa première théorie, quand il supposait que l'auteur,
venu à Compostelle en 1108, aurait reçu ce chapitre
tout fait du clergé de Compostelle. Mais maintenant
qu'il n'est plus question de ce voyage de l'an 1108,
ni d'un voyage quelconque de l'auteur en Galice, main-
tenant que cet auteur est par définition un clerc indiffé-
rent à saint Jacques, curieux seulement de chansons de
geste, comment expliquer qu'il ait écrit ce chapitre?
Pour montrer qu'il n'est pas de la même main que
les cinq premiers, G. Paris allègue une raison : il y
a contradiction, dit-il, entre « l'humilité » avec laquelle
il est parlé de Santiago au chapitre V et les préten-
tions exorbitantes qui se font jour au chapitre XIX2. Au
chapitre V, en effet, venant pour la première fois à
1 . C'est ce que dit fort bien G. Paris : « Le chapitre XIX a pour
but d'exposer les titres de Compostelle non à l'archiépiscopat,
mais à la primatie d'Espagne, que Diego Gelmirez [son premier
archevêque] revendiqua avec ardeur de 1120 à 1124, mais a
laquelle il ne renonça jamais et que ses successeurs eux-mêmes
essayèrent de s'arroger. » (Ro/nania, t. XI, p. 424.)
2. De Pseudo-Turpino, p. 20 et p. 29; Romania, t. XI, p. 423.
LA CHRONIQUE DE TURPIN (>•">
Santiago, Charlemagne se contente d y établir un évèque,
des chanoines de la règle de saint Isidore, et de donner
à l'église des cloches, des livres, des ornements pour
le culte. Au chapitre XIX, ce qu'il lui donne, c'est
l'Espagne entière. — Mais, à mon sens, la différence s'ex-
plique, si le tout est d'un seul auteur. Si un roman-
cier imagine deux séjours de Charlemagne à Compos-
telle, n'est-il pas naturel et presque nécessaire qu il les
raconte différemment, en sorte cru ils ne fassent pas
double emploi ? Lors de son premier séjour, Charle-
magne va au plus pressé : il crée l'évèché en pays
presque païen et le pourvoit du nécessaire. Une dizaine
d'années plus tard, quand de nouvelles victoires ont
consolidé ses conquêtes et surtout quand il a fondé
d'autres évèchés. il marque sa reconnaissance à l'apôtre
d'une façon plus éclatante encore : il lui soumet toute
l'Eglise d'Espagne. Il n'y a pas là contradiction, ni
même contraste, mais gradation.
La vérité est que, d'un bout à l'autre de l'ouvrage,
saint Jacques reste présent. C'est lui qui, au chapitre I, a
mis en branle les armées de Charlemagne, par cette
parole : « Va, et je serai ton auxiliaire, et en récompense
de tes travaux, j'obtiendrai pour toi du Seigneur la cou-
ronne céleste. » Ce qui est annoncé en ces termes, dès
la première page du livre, c'en est le dénoùment : la mort
de Charlemagne et son entrée au royaume de Dieu
grâce à l'intercession de l'apôtre. L'empereur attend,
le lecteur attend que cette promesse soit accomplie,
et puisqu'elle ne l'est pas encore au chapitre Y. c'est donc
que le livre ne se termine pas là, n'a jamais dû se
terminer là. 11 luit lire plus loin. Plus loin, quand
J. Bbdibr. — Les léyendes épi([ues. t. III. 5
66 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
Charlemagne a ajouté à ses premiers travaux pour l'apôtre
d'autres travaux encore et qu'il a subi à cause de lui la
grande douleur de Roncevaux, alors il meurt, et l'on voit
au chapitre XXXII le « Galicien sans tête » arracher aux
démons l'âme de son fidèle pèlerin, et « par son secours
elle est élevée au royaume céleste ». Alors seulement, en
ce chapitre XXXII, la promesse du chapitre I est accom-
plie ; alors seulement l'ouvrage estterminé. Du commen-
cement à la fin, Charlemagne champion de saint Jacques,
saint Jacques patron de Charlemagne, sont restés insé-
parables.
C'est donc vainement que l'on a cherché dans les cinq
premiers chapitres des caractères qui ne se retrouveraient
point dans les autres et qui permettraient de démembrer
la Chronique. Il n'en est point un seul, si particulier, si
bizarre soit-il, qui ne reparaisse dans tel des vingt-huit
autres chapitres, aussi particulier, aussi bizarre. En voici
deux exemples encore.
Au chapitre III, on lit 1 que huit rois de France ont
porté la guerre en Espagne, parmi lesquels (chose
étrange !) plusieurs successeurs de Charlemagne, à com-
mencer par Charles le Chauve. Comment, demande
G. Paris 2, Charles le Chauve peut-il être nommé, si c'est
Turpin qui parle? En ce même chapitre on lit encore
que certaines villes, maudites jadis par Charlemagne,
« sine hahitatore permanent usque in hodiernum diem ».
N'est-ce pas la preuve, demande G. Paris [\ « que lau-
1. Éd. Castets, p. 7.
2. Romania, t. XI, p. 423, n. 2.
3. Ibid.
LA CHRONIQUE DE TURPIN 67
teur de ces cinq premiers chapitres ne se donnait pas
pour contemporain de Charlemagne » ? — Mais voici
que, dans l'autre partie, au chapitre XI, on lit, à propos
d'Ogier le Danois : u De hoc canitur in cantilcna usr/uc
in hodiernum diem * ». N'est-ce pas la preuve, pourrions-
nous demander à notre tour, que Fauteur de ce chapitre
ne se donnait pas pour contemporain de Charlemagne?
Et pourtant, il vient lui-même de dire, quelques lignes
plus haut, qu'il est Turpin : ego Turpinus-.
Ou bien encore, soit le catalogue des cent villes d'Es-
pagne qui se lit au chapitre III. Gomment l'auteur,
demande G. Paris, a-t-il si bien pu savoir la géographie
de l'Espagne, s'il n'était pas un clerc attaché à une
église de ce pays ? — Mais, dans l'autre partie, celle que
G. Paris attribue et que chacun attribue à un Français,
voici, au chapitre IX '■>, une liste de rois sarrasins, où
figurent Texephin, roi des Arabes, Ali, roi du Maroc,
Ebrahim, roi de Séville, c est-à-dire trois princes musul-
mans qui ont réellement dominé en Espagne dans la
première moitié du xue siècle 4. Gomment l'auteur,
pourrions-nous demander à notre tour, a-t-il si bien pu
connaître 1 histoire de l'Espagne, s'il n'était pas un clerc
attaché à une église de ce pays ?
1. Éd. Castels. p. 18.
2. P. 17. Il est d'ailleurs invraisemblahle qu'il ait oublié par
trois fois qu'il était Turpin. Nous tâcherons plus loin d'expliquer
cette singularité.
3. Ed. Castets, p. 13.
i. (les identifications ont été faites par Dozy, ouvr. cité, p. 409
et suiv.
68 UES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTBLLE
III
La chronique a été composée par un seul écrivain, un
Français, vers l'an 1140-1150. Qu'il faut se réféker,
pour comprendre son intention, a lhistoire du pèleri-
nage de compostelle eta dautres écrits, solidaires de
la chronique.
Ainsi, de quelque côté que l'on se tourne, l'hypothèse
des deux auteurs déçoit. Les faits la contredisent. La
Chronique dite de Turpin a été composée par un seul
écrivain, un Français, qui écrivait entre les années 1126
et 1 165, plus précisément, comme on le verra plus tard,
vers 1140-1150.
Néanmoins, G. Paris a très heureusement orienté la
critique, puisqu'il a mis en un si fort relief la complexité
de la Chronique et dégagé les vraies données du pro-
blème, qui est d'expliquer comment cet auteur a pu s'in-
téresser à la fois aux choses de France et aux choses
d'Espagne, à la fois aux chansons de geste et aux tradi-
tions ecclésiastiques, à des églises aussi distantes et
aussi diverses que Santiago et Saint-Romain de Blaye,
que Saint-Denis et Vienne, à des personnages aussi étran-
gers l'un à l'autre que Jacques le Majeur et l'empereur
Charlemagne.
C'est ce mélange de préoccupations disparates qu'il
faut expliquer, et puisqu'elles semblent contradictoires,
la tentative de G. Paris fut légitime en son principe
d'essayer de les dissocier, en attribuant celles-ci à tel
auteur, celles-là à tel autre. Mais, nous le savons désor-
LA CHRONIQUE DE HT.I'IN 69
mais, le mélange est inextricable : un seul auteur en est
responsable.
Qu'il ait eu des préoccupations et des sources d'infor-
mation si diverses, la chose nous est restée jusqu'ici
mystérieuse, ou plutôt inintelligible, parce que jusqu'ici
nous l'avons considéré comme un isolé, qui aurait écrit
par fantaisie littéraire, au fond de sa cellule en quelque
couvent. Mais essavons une autre hvpothèse. Vovons s'il
ne serait pas possible de mettre ce clerc en communi-
cation avec le monde extérieur, et de trouver dans la vie
de son temps, dans la France du xiie siècle, des raisons
propres à expliquer qu'il ait pu s'intéresser à la fois à
toutes ces églises et aussi aux chansons de geste.
Bien des érudits depuis J.-V. Le Clerc, et G. Paris
l'un des premiers, en son De Pseudo-Turpino déjà ;
autour de lui, après lui. le P. Fita, Dozy, M. Ulysse
Robert, M. G. Baist, M. Ph.-Aug. Becker, l'ont entrevu
ou vu ' : que, pour interpréter la Chronique de Turpin,
il ne faut pas la lire seule. En plusieurs manuscrits, elle
est précédée ou suivie d'un ou de deux, trois ou quatre
autres opuscules. En presque tous les manuscrits, elle
est suivie de quelques fragments tout au moins de ces
autres opuscules. Ces textes qui l'encadrent pourront
peut-être l'expliquer. A leur lumière, il apparaîtra peut-
être ([lie, loin d'être issue du caprice d'un isolé, jamais
œuvre ne fut plus préparée, plus « conditionnée ».
Or, la nature vraie du rapport qui lie ces divers textes,
G. Paris l'a indiquée déjà, et précisément en cet article
de la Ro/nania que nous venons de discuter, mais sur-
1. En des travaux qui seront indiqués ci-après.
"0 LES CHANSONS DK. GESTE ET COMPOSTELLE
tout en un post-scriptum qu'il y ajouta en dernière heure,
après lecture d'un livre du P. Fita. Ainsi, comme il sera
mieux expliqué plus loin, voulant fonder sur l'examen
de ces divers livres une interprétation nouvelle de la Chro-
nique de Turpin, c'est à G. Paris encore, à ces quelques
lignes de son post-scriptum, que nous en devons le prin-
cipe ou l'idée. Il est vraiment beau, cet article du
tome XI de la Remania, où G. Paris, en présence des
critiques de Dozy, renie allègrement la plupart des idées
du De Pseudo-Turpino, son premier livre, construit une
seconde théorie, mieux adaptée aux faits, puis, à quelques
jours de là, en son post-scriptum, s'étant saisi d'autres
faits encore, modifie cette seconde théorie, en entrevoit,
en esquisse une troisième, selon nous plus vraie. Rien
ne montre mieux, de façon plus simple et plus émou-
vante, de quels efforts, de quels renoncements et de
quels renouvellements est faite la vie d'un grand décou-
vreur de faits et d'idées, et de combien de lentes approxi-
mations se compose cette chose toujours provisoire
que nous appelons la vérité historique.
La Chronique de Turpin est solidaire d'autres ouvrages,
qui sont comme elle des instruments du culte de saint
Jacques. Pour comprendre à la fois ces livres et la Chro-
nique de Turpin, rappelons d'abord ce qu'était ce culte.
Abrégé de l'histoire du pèlerinage jusqu'au XII0 siècle.
Les origines n'en sont pas très anciennes ; Mgr
Duchesne l'a montré en un article mémorable l. « De
1. Saint Jacques en Galice Annales du Midi, t. XII, 1900, p. 145).
LA CHRONIQUE DF. Tl'UPIN 71
tout ce (jiie l'on raconte sur la prédication de saint
Jacques en Espagne, la translation de ses restes et la
découverte de son tombeau, un seul fait subsiste, celui
du culte galicien. Il remonte jusqu'au premier tiers du
ixe siècle et s'adresse à un tombeau des temps romains,
que l'on crut alors être celui de saint Jacques. Pourquoi
le crut-on ? Nous n'en savons rien 1 . . . De tous les docu-
ments incontestés du culte de saint Jacques en Galice,
le plus ancien est un texte du martyrologe d'Adon, rédigé
vers l'an 860 2. »
Ce fut d'abord un culte local, propre au royaume astu-
rien. Il ne commença guère qu'au xe siècle à attirer des
pèlerins de France. Le plus ancien que l'on connaisse est
un évèque du Puv en Velay, Gotescalc, qui lit le voyage
en 951 3. D'autres assurément l'avaient précédé ; d'autres
le suivirent au Xe siècle 4 ; mais le pèlerinage dut rester
longtemps chose précaire. La route était peu sûre, les
Musulmans occupaient le pays sur plusieurs points de
son parcours. Par deux fois, en 988 et en 994, Almanzor
prit Compostelle et rasa l'église de l'apôtre. Des pèlerins
passaient les Ports, pourtant "'.
1. Art. cité, p. 179.
2. Art. cité, p. 160. Voici ce texte : « VIII. Kal. auy. Natale Jacobi
apostoli, fratris Johannisevangelistae, qui dtcollatus est ab Herocle
rege Hier osoly mis, ut Liber actuum apostolorum docet . Hujusbea-
tissimi apostoli sacra ossa ad Hispanias translata et in ultimis eoruni
finibus, videlicet contra mare Britannicum, condita, celeberrima
illarum gentium vénérations excoluntur. »
3. Gallia christiana, t. II, col. 694; instrumenta, col. 222.
4. Pur exemple, Raymond II, comte de Rouergue, qui fut lue sur
le chemin de Compostelle en 961 [Liber miraculorum sanctae
Fidis, éd. A. Bouillet, 1867, p. 41, note).
5. Pour suivre le développement du pèlerinage, voyez surtout
les Acla $anctorum des Bollandistes, t. VI de juillet, p. .'U-.">.
~'2 LES CHANSONS DE GESTE ET GOMPOSTELLE
Les témoignages se fonl plus nombreux au cours du
xie siècle. Ce fut L'époque héroïque du pèlerinage. C'est
alors que la route romaine commence à se peupler
d'asiles pour les voyageurs ; c'est alors qu'exercent leur
activité les saints que l'Eglise vénère parce qu'ils furent
de bons ingénieurs, réparant les chaussées, desséchant
les marécages, jetant des ponts sur les rivières et les
torrents, saint Dominique de la Calzada ', et ce Français,
saint Aleaume de Burgos, ancien moine de la Chaise-
Dieu \
Au début du xne siècle, le pèlerinage commence à
battre son plein. On lit 3 que, vers l'an 1 108, des ambas-
sadeurs arabes, envoyés à la reine Urraque et à son fils
Alphonse-Raymond, rencontrèrent aux approches delà
Galice des pèlerins en tel nombre que la route en était
encombrée : vix patehat liber callis. A cette époque, le
petit et obscur évêché d'Iria, devenu évêché de Compos-
telle, reçoit coup sur coup de prodigieux accroissements
de fortune et de puissance. Dès 1095, Urbain II l'avait
affranchi de la dépendance du siège de Braga '. En 1 120,
Calixte II l'élève à la dignité de métropole aux lieu et
place de l'église de Merida, institue légat du Saint-Siège
dans la province de Braga le premier archevêque de
1. Mort en 1109. Voyez les Acta sanctorum des Bollandistes,
t. III de mai, p. ICO.
2. Mort tMi 1097. Voyez les Acta Sanctorum Bolland., t. II de
janvier, p. 10.">7 : les Acta sanctorum ordinis Benedictini 1701),
t. VI, p. 89'). et VEspana sagrada, t. XX VII, p. 169.
3. Dans YHisloria compostellana^ au t. XX de VEspana sayrada
de Flore/..
4 . Voir YHistoria Composte llana, \>. 2-\.
LA CHII0K1QUE DE TURPIK 73
Compostelle, Diego Gelmirez, et soumet à Compostelle
les sièges de Coïmbre, de Lucena et de Mondonedo ;
puis, en 1121, le siège de Sala manque *. Ce n'est pas
assez, au gré du nouvel archevêque. Il faut lire, dans
YHistoria Compostellana, qui est le panégyrique de
Diego Gelmirez composé par trois clercs de son église,
le détail de ses énergiques entreprises po'ur exalter
saint Jacques plus encore, ad sublimant! um sanctum
Jacobum 2. « Puisque Home, disait-il, avait un pape et
Jérusalem un patriarche, n'était-ce pas faire injure à
saint Jacques, proche parent du Seigneur, que de laisser
son église en un état de dépendance ? » Ce qu'il reven-
dique pour elle, ce n'est rien moins que la primatie de
l'Espagne. En attendant, il domine comme un roi sur le
pays. C'est de ses mains qu'Alphonse VII vient recevoir,
devant l'autel de saint Jacques, ses armes de chevalier.
Il élève à son apôtre une basilique splendide 3. Il met en
campagne des troupes tantôt contre l'archevêque de
Tolède, et tantôt contre la reine Urraque ou contre la reine
I . On trouvera ces actes dans l'Historia Compostellana et dans
le Bullaire du pape Calixte H 1 1 19-1 1 24), essai de restitution, par
Ulysse Robert, 1891, t. I, p. 217-9, p. 331-2, p. 354, etc. Cf., sur
l'histoire de Santiago à celte époque, Pius Bonifacius Garas, Die
Kirchenge&chichte Spaniens, t. II, 1874 . p. 361 et suiv. ; Dozy,
ouvr. cité, t. I (1881), p. 398-407, Ulysse Robert, Histoire du pape
Calixte 11, Paris, 1891, notamment p. 183.
2. Diego Gelmirez, (ils d'un noble galicien, avait gouverné,
dès 1093, ['église de Compostelle en qualité de vicaire de l'évêque
Dalmace, auquelil succéda en 1100. Il vivait encore en 1139, date
OÙ s'arrête YHistoria Compostellnn.) .
3 . Du moins, il en achève la construction. Pour les dates,
voyez Le Codex de saint Jacques de Compostelle [Liber de miracu-
lis , éd. Fila, p. 59.
74 LES CHANSONS DE GESTE ET C.OMPOSTELLE
Thérèse de Portugal. Des galères équipées à ses frais
donnent la chasse aux Musulmans. Par la force de l'ar-
gent, il soutient à Home les revendications les plus ambi-
tieuses, et Rome en vient à redouter obscurément Com-
postelle comme une rivale1. Didacus episcopus, caput
Hispaniae, ainsi le qualifie Y Historia Compostellana. Qui
lui donne sa puissance ? Qui lui donne ses galères et ses
troupes, et les trésors de sa basilique, tant d'orgueil et
tant de gloire ? Le pèlerin qui chemine sur les routes,
courbé sur son bourdon.
(( La ville de Schant Yacoub, dit un chroniqueur
arabe 2, est pour les chrétiens ce qu'est pour nous la
Kaaba ; on y vient des contrées de Rome, et même de
plus loin. » Ony venait surtout de France. Camino fran-
ce's, c'est le nom qui désigne encore, en plusieurs régions
de l'Espagne, l'ancienne route de saint Jacques, et la
porte par où elle entrait dans la ville sainte s'appelait
Porta francigrena, s'appelle encore Puerta de Francos3.
Le pèlerinage de Compostelle fut surtout une grande
œuvre française. Quels en furent les ouvriers? Comment
surent-ils obtenir que l'apôtre lointain, le Galicien,
et, si l'on peut dire, l'étranger, devînt familier et
1 . Historia Compostellana, p. 257 : « Verebatur siquidem
Romana ecclesia ne Compostellana ecclesia, tanto subnixa apos-
tolo, adeptis juribus ecclesiasticae dignitatis, assumeret sibi api-
cem et privilegium honoris in occidentalibus ecclesiis, et sicut
Romana praeerat ecclesia et dominabatur ceteris ecclesiis propter
apostolum, sic et Compostellana ecclesia praeesset et dominare-
tur ecclesiis propter apostolum suum. Quod Romana ecclesia et
nunc nimium verebatur, et usque hodie veretur, etpraecavet in
futurum. »
2. Cité par.l.-V. Le Clerc, dans l'Histoire littéraire de laFrance
t. XXI, p. 287.
3. Le Codex de saint Jacques, éd. Fita, p. 45.
LA CHRONIQUE DE ÏTRPIN iD
cher aux gens de France à l'égal de leur saint Julien
de Brioude ou de leur saint Martin de Tours et de leurs
plus vieux patrons nationaux ? Le grand flot de pèlerins
qui depuis des siècles roulait de la France vers Rome et
vers Jérusalem, comment réussirent- ils à le diviser, à en
dériver un si fort courant vers le sanctuaire nouveau ? A
l'époque même des croisades, alors que tous les regards,
semble-t-il, devaient être tournés vers la Terre Sainte,
comment parvinrent-ils à maintenir, à accroître même la
gloire du tombeau galicien ? Il faut, on le pressent, qu'ils
aient su. par une propagande multiple, travailler les
cœurs. Quels furent leurs moyens d'action? Un livre
nous l'apprendra, composé pour le bien du pèlerinage, au
temps de sa plus grande vogue.
IV
Comparaison du livre de saixt jacques et de la curo-
nique de tl'rplx. lfis légendes épiques patronnées,
exploitées, propagées par les clercs, pour le bien
du pèlerinage.
Examen du Livre de saint Jacques, recueil des principaux
instruments de propagande en faveur du pèlerinage.
A sa première page se lisent ces vers ;
Ex re signatur, Jacobus liber iste vocatur;
Ipsum scribenti sit gloria sitque legenti,
et nous le désignerons donc sous ce titre : le Livre de
saint Jacques l.
1 . Il se peut que dans ce vers le mot Jacobus désigne le
seul livre I du recueil. Mais nous avons besoin d'un titre, fût-il
arbitrairement choisi, que nous puissions appliquer à tout le
recueil. Lesérudits modernes ont pris coutume de l'appeler Codex
Calixtinus, titre qui serait excellent s'ils ne l'employaient pas pour
7() LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
C'est un recueil des principaux monuments du culte
de l'apôtre. On en possède plusieurs exemplaires. Mais
le plus complet et le plus ancien est un beau manuscrit
sur parchemin, écrit après 1139 ', avant 1173 2, et con-
servé depuis cette époque aux archives du chapitre de
Compostelle. On l'apppelle le Codex Calixtinus K C'est
de lui que nous nous servirons pour analyser le Livre de
saint Jacques 4.
désigner tantôt l'ouvrage lui-même et tantôt un certain exemplaire
de l'ouvrage, celui que l'on conserve, aujourd'hui encore, à Com-
postelle. Pour éviter ce double emploi, nous réserverons à l'exem-
plaire de Compostelle le nom de Codex Calixtinus et nous inti-
tulerons l'ouvrage lui-même Le Livre de saint Jacques.
1. Voyez la page suivante, n. 2.
2. Il en existe une copie datée de cette année-là, voyez la
page 87, n. 1.
3. Le Codex Calixtinus a été souvent décrit. On en a publié
plusieurs éditions partielles, qui seront indiqués aux notes sui-
vantes. Il serait désirable qu'on l'imprimât enfin en son entier.
Une édition annoncée il y a vingt ans par M. Victor Friedel n'a
point paru. La meilleure description qu'on en ait est celle qu'en a
faite le P. Guido Maria Dreves, dans la préface du t. XVII de ses
Analecta hymnica medii aevi [Ilymnodia Hiberica, Liturgische
Reimofficien ans spanischen Brevieren ; im Anhange : Carmina
Compnstellana), Leipzig, 1894.
4. Voir sur le Livre de saint Jacques une étude des Bollan-
distes dans leurs Acta sanctorum, t. VI de juillet, p. 40 et suiv. ;
— un article de J.-V. Le Clerc au t. XXI, p. 271, de Yllistoire
littéraire de la France(cL le t. X, p. 352) ; — les travaux déjà cités
de G. Paris et ceux de Dozy ; — Léopold Delisle, Note sur le
recueil intitulé « De miraculis sancti Jacobi », dans le Cabinet his-
torique, t. XXIV, 1878, p. 1 ; — F. Fita, Recuerdos de un viage a
Santiago de Galicia, Madrid, 1880 ; — Ulysse Robert, Histoire
du pape Calixte II, Paris, 1891, p. 205 et suiv. ; — V. Friedel,
Etudes Compostellanes , au tome I des Otia Merseiana, the publi-
cation of the Arts Faculty of Universily Collège, Liverpool, 1899.
— M. V. Friedel a bien voulu nous communiquer une copie prise
par lui des quarante-trois premiers feuillets du Codex Calixtinus.
LA CHRONIQUE DK TURPIN i i
Le Livre de saint Jacques comprend cinq opuscules :
Livre I . — Le premier est une anthologie de pièces
liturgiques en l'honneur de l'apôtre. On y trouve des
extraits de saint Augustin, de saint Ambroise, de saint
Jérôme, de Bède le Vénérable, etc. ; mais surtout, auprès
de ces documents anciens, des pièces récentes, celles
qui servaient au xne siècle au culte de saint Jacques : des
panégyriques et des sermons, des offices, des hymnes.
C'est le plus long des cinq livres ; il forme à lui seul les
deux tiers de l'ouvrage '.
Livre II ou Livre des Miracles. — Vingt-deux miracles
de l'apôtre y sont recueillis, les uns donnés comme très
anciens et connus par des traditions ou des témoignages
antiques, mais la plupart comme récents et presque
contemporains : ce sont des bienfaits dispensés par
l'apôtre à ses dévots du xnc siècle 2.
Nous connaissons le reste, plus ou moins incomplètement, par les
publications désignées dans les notes qui suivent. Nous avons
aussilu de près l'un des dérivés du Codex Calixtinm, le manuscrit
13775 du fonds latin de la Bibliothèque nationale.
1 . Il occupe dans le Codex Calixtinus les fos 1-139 h. Il n'a pas
encore été publié en son entier. Plusieurs des sermons « ont été
imprimés à Cologne en 1618 et, depuis, on les a insérés dans la
Bibliothèque des Pères, imprimée à Lyon, t. XX, p. 1278-1293 ».
(Ulysse Robert, Histoire deCalixte II, p. 213. )Nous nous sommes
servi pour étudier ces sermons de la copie de M. V. Friedel et de
l'édition de Migne, Patrolojjin latina, t. CLXIII, col. 1377 et suiv.
— Les offices et les hymnes ont été publiés par le P. Dreves,
ouvr. citr.
2. Le Livre des Miracles occupe dans le Codex Calixtinus les
t '• I W)-155 h. Les Bollandistes l'ont publié dans leurs Acta sanc-
toruni, t. VI de juillet, p. 47-;>9, édition reproduite par Migne,
"S LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
Livre III ou Livre de la Translation. — On y raconte
comment saint Jacques prêcha l'Evangile en Espagne,
puis subit le martyre à Jérusalem, et comment ses sept
disciples emportèrent son corps sur une barque mer-
veilleuse qui vogua d'elle-même vers Iria en Galice ; .
les disciples le transférèrent à quelques milles du rivage,
aux lieux où devait plus tard s'élever Gompostelle *.
Livre IV. — C'est la Chronique de Turpin 2.
Livre V. — C'est un Guide des pèlerins, qui donne, à
la façon d'un Guide Joanne, des indications utiles aux
pieux voyageurs : le tracé des routes, le compte des
Patrologia latina, t. CLXIII, col. 1369-1376. (Voyez en outre
Potthast, à l'article Miracula sancti Jacohi apostoli.) Quant aux
dates, l'un de ces miracles est censé avoir été opéré « temporibus
beati Theodomiri », c'est-à-dire a une époque très reculée ;
d'autres ont eu lieu en 1080, 1100, 1101, 1102, 1103, 1104, 1105,
1100, 1107, 1108, 1110, 113IÎ ; d'autres sont datés seulement par
ces mots : nuper, ou nostrotempore. Un miracle est daté de 1139;
mais il a été ajouté après l'achèvement du livre II ; il forme, à la
fin du manuscrit, une sorte de post-scriptum.
1 . Dans le Codex Calixtinus, du f° 156 au f° 162 b. La Transla-
tion a été publiée par les Bollandistes, d'après un manuscrit du
xne siècle dans le Catalogus codicum hagiographicorum hiblio-
thecae régis Bruxellensis, Bruxelles, t. 1,1886, p. 66-69. P. Meyer
Ta réimprimée en partie, d'après le manuscrit 13775 de la Biblio-
thèque nationale, dans la Romania, t. XXXI (1902), pages 257-
261.
2. Au commencement du xvne siècle, les chanoines de Compos-
telle (à la suggestion d'Ambrosio Morales, dit-on), ont jugé que
la Chronique de Turpin était apocryphe, et, comme telle, indigne
de rester dans le Codex Calixtinus. Ils ont donc séparé de leur
précieux manuscrit les vingt-neuf feuillets où elle est écrite, etles
ont fait reliera part.
LA CHRONIQUE DL TURPIN 79
étapes, des conseils pratiques pour parer aux dangers du
voyage, des détails pittoresques sur les régions traver-
sées (par exemple, un petit vocabulaire basque), la liste
des rivières dont l'eau est saine, la description des plus
belles églises, Saint-Gilles et Compostelle, etc. Il donne
surtout l'indication des sanctuaires auxquels il convient
de s'arrêter, des reliques qu'on y vénère, des souvenirs
qui s'y attachent '.
La Chronique de Turpin nous apparaît donc ici enca-
drée entre une Translation de saint Jacques et un Guide
des pèlerins de saint Jacques ; aussitôt certaines de ses
particularités les plus singulières, celles qui tout à l'heure
nous surprenaient le plus, s'expliquent. Par exemple,
il apparaissait bien, quand on la lisait isolément, qu'elle
avait pour objet, sinon unique du moins principal, de
propager le culte de saint Jacques ; mais chacun s'étonnait
aussi de son insuffisance comme instrument de propa-
gande. Qui ne connaîtrait saint Jacques que par elle ne
saurait à peu près rien de la vie de l'apôtre, de ses actes.
Si la Chronique veut attirer des pèlerins vers le tombeau
galicien, pourquoi est-elle si sobre de renseignements sur
ce tombeau ?Elle nomme El Padron2, sans dire seulement
1. Le Guide des pèlerins a été publié sous ce titre : Le Codex
de saint Jacques de Composlelle | Liber de miraculis sancti Jacobi ,
Livre IV, publié pour la première fois en entier par le P. F. Fita,
avec le concours de Julien Vinson, Paris, 1882. Ce titreest fâcheux.
Les éditeurs ont appliqué à tort à l'ensemble du Livre de saint
Jacques le titre de Liber de miraculis sanctiJacobi, qui ne convient
qu'au livre II ; et, ils ont appelé à tort Livre IV le Guide des pèle-
rins, qui est en réalité le livre V etdernier. Le livre IV, comme
il a été expliqué à la note précédente, c'est la Chronique de
Turpin.
Éd. Castets, p. 4.
80 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPORTELLE
ce que c'est. Elle célèbre l'église de Compostelie, sans
dire seulement comment cette église possède le corps de
l'apôtre, quels miracles s'y produisent, quelles grâces on
gagne à la visiter, par quelles routes on y accède. Mais le
lecteur du Livre de saint Jacques n'aurait garde de
demander à la Chronique de tels renseignements : il
vient de les trouver dans les pages qui la précèdent, ou il
les trouvera dans les pages qui la suivent.
Ainsi elle ne perd point, semble-t-il, à être insérée
dans ce livre. Serait-ce que peut-être elle n'en fut dès
l'origine qu'un chapitre ? Réservant la question, exami-
nons de plus près le Livre de saint Jacques.
C'est une œuvre à la fois grossière et puissante.
*
Elle est grossière d'abord, par l'indiscrétion naïve de
ses boniments. Par exemple, l'un des prédicateurs du
livre I compare saint Jacques aux plus illustres médecins,
Hippocrate et Dioscoride, Galien, Macer, Vindicianus et
Serenus, et voici de quels accents, dignes du Dit de VEr-
berie, il célèbre son pouvoir de guérisseur :
m Non enim aliquibus medicamentis, vel electuariis, vel
confectionibus, vel siropis, vel diversis emplastris, vel pocio-
nibus, vel solucionibus, vel vomilibus, vel ceteris medicorum
antidotis, sed sola Dei gratia sibi a Deo impetrata multos
languidos, videlicet leprosos, freneticos, nefreticos, ma^iiosos,
scabiosos, paraliticos, arleticos, scotomaticos, flegmaticos,
colericcxs, eiier^umenos, devios, tremulosos, cephalar^icos,
LA CHRONIQUE DK TIKI'I.N NI
emigraaicos, podagricos, stranguriosos, dissuriosos, febrici-
tantes, calculosos, epaticos, fistulosos, lisicos, disenlericos, a
serpentibus laesos, hictericos, lunaticos, stomaticos, epit'oro-
sos, albuginosos, multisque morbis dolorosos intègre clemen-
tissimus Apostolus restituit *. »
Grossier par cet esprit de réclame, le Livre de saint
Jacques Test encore parla hardiesse puérile de certaines
de ses inventions, qui prétendent à lui assurer l'autorité
d'un livre sacré. En effet, le Livre de saint Jacques, par-
lant ici 2 de la mort de Louis le Gros en 11 37, là 3 d'un
miracle opéré par l'apôtre en 1139, se donne honnê-
tement pour ce qu'il est, pour une compilation faite en
1 140 au plus tôt. Mais il convenait d'autoriser des docu-
ments recueillis ainsi de la veille. Quand c'étaient des
extraits de Pères de l'Eglise ou de docteurs, de saint
Jérôme ou de Fortunat, à la bonne heure : ces textes
s'imposaient d'eux-mêmes au respect. Par malheur, ni
les Pères, ni Fortunat n'avaient jamais rien dit du tom-
beau de Compostelle, et pour cause Les détails de la
passion de l'apôtre sous Hérode, de quelle source le
Livre de saint Jacques les tirait-il ? et l'aventure de la
barque merveilleuse? et l'histoire des sept disciples ?
et les merveilles du temps de Charlemagne ? Les
miracles, quels en étaient les garants ? Tous ces récits
se présentaient comme anonymes, ces documents étaient
sans date. Pour les accréditer, les auteurs du Livre
1. Sermon sur la passion de saint Jacques, au f° 48 du Codex
( .' tli.rtinus. (Voyez Migne, Patrologia latina, t. CLXIII, col. 1397/
■2. Dans le Guide, éd. Fi ta, p. :i9-60.
3. A l'une des dernières pages du Codex Calixtinus.
J. BÉniFR. — Les légendes épiques, t. III. 0
82 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
de saint Jacques ont imaginé un système très compliqué,
très naïf, d authentifications, amusantes à force de com-
plication et de naïveté.
Le Livre se donne comme une édition revue, corrigée
et complétée, d'un recueil plus ancien, dont le premier
auteur serait un écrivain bien digne d'inspirer confiance
à chacun, Galixte, le papeCalixte II lui-même. Pourquoi
Galixte II ? Il avait été lié d'amitié avec le premier arche-
vêque de Compostelle, Diego Gelmirez ; c'est lui, on se
le rappelle, qui, devenu pape en 1119, avait élevé la cité
de l'apôtre à la dignité de métropole ; c'en fut assez pour
que bien après sa mort — il mourut en 1124 — les vrais
auteurs du Livre de saint Jacques, cherchant à placer
leurs élucubrations sous la signature d'un auteur respec-
table, aient choisi Galixte. Ils feignirent donc qu'en sa
jeunesse Galixte avait parcouru la terre à seule fin de
collectionner des documents sur l'apôtre. Le Livre de
saint Jacques s'ouvre en effet par cette lettre, première
pièce de la série d'inventions dont il nous faut décrire
l'ingénieux mécanisme :
« Incipit epistola beati Calixti papae*.
« Calixtus episcopus, servus servorum Dei, sahctissimo
conventui Cluniacensis basilicae, sedis apostolicae suae elec-
lionis, heroibusque famosissimis, Guillermo, palriarchae
Hierosolymitano, et Didaco Compostellanensi archiepiscopo,
cunctisque orthodoxis , salntem et apostolicam henedictionem
in Christo.
« Quand j'étais étudiant, leur dit-il2, comme j'avais aimé
1. Au f° 1 du Codex Calixtinus. On trouvera le lexte (incomplet)
dans la Patrologia latina, l. laud. Une meilleure édition en a été
donnée par M. Ulysse Robert dans le Bullaire du pape Galixte II,
t. II, p. 257.
2. Ce qui suit est une traduction abrégée par endroits.
LA CHRONIQUE DE TURPIK 83
l'apôtre dès mon enfance, j'employai quatorze années à par-
courir les terres et les provinces barbares, et tous les docu-
ments sur lui que je pouvais trouver, fussent-ils écrits sur de
viles matières, je les transcrivais avec soin, en vue de les réunir
un jour en un seul volume... 0 merveilleuse fortune! Des bri-
gands m'ont pris et m'ont dépouillé de tout mon avoir, mais
ils m'ont laissé mon Manuscrit. J'ai été jeté dans un cachot,
et j'ai tout perdu, sauf mon Manuscrit. Il m'est arrivé souvent
de tomber au plus profond des eaux (in pelagis mullarum
aquarum crebro cecidi) et j'ai failli y périr; mais de ces nau-
frages j'ai retiré intact mon Manuscrit. Une maison où j'étais
a brûlé, et tous mes biens avec elle; mais les flammes n'ont
pas touché mon Manuscrit. » — Ce n'est rien encore. Deux fois,
en des visions qu'il raconte, Jésus-Christ lui-même lui est
apparu, escorté de saint Jacques, et l'a encouragé à poursuivre
l'achèvement de son Manuscrit. Le voilà donc achevé, son
Manuscrit, et il l'envoie au saint couvent de Cluny, à Guil-
laume, patriarche de Jérusalem, à Diego, archevêque de Com-
postelle, pour qu'ils le corrigent au besoin. Et quiconque
aura osé dire du mal de son livre, qu'il soit anathème avec
Arius et Sabellius !
« Valete omnes in Domino. Data Lateranil iclus januarii. »
Grâce à cette fiction, qui circule de la première à la
dernière page du Livre de saint Jacques, les pièces qui
le composent ne sont pas simplement mises bout à bout
comme les morceaux dune anthologie . Le pape Calixte
se charge de les relier entre elles. Il a recueilli des écrits
dautrui : des offices et des hymnes (livre I), des miracles
(livre II), le récit de la Translation (livre III), la Chro-
nique de Turpin (livre IV) ; mais, à ce fonds primitif,
il a joint des écrits qu'il donne comme de son cru : çà
et là des remarques explicatives, des intitulés de cha-
pitres ; quatre sermons de lui au livre I ; au livre II, des
84 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOgTELLE
miracles dont il fui lui-même le témoin ; au livre III,
une petite préface etdes notesadditionnelles ; au livre IV,
un chapitre pour raconter la mort de Turpin et pour ins-
tituer une fête commémorative de Roncevaux ; et quant
au livre V, qui est le Guide des Pèlerins, il s'en donne lui-
même comme le premier auteur, en cette brève et naïve
préface : « Argumentum beau Calixti papae. Si veritas
a pcrito lectore nostris volu minibus requiratur, in hujus
codicis série, amputato haesitationis scrupulo, secure
intelligatur. Quae enim in eo scribuntur, multi, adhuc
vivenies, veraesse testantur [. »
- Les renseignements géographiques quedonhe le Guide,
en effet, n'avaient guère besoin de garants : chacun pou-
vait les contrôler de ses veux. Pour la Chronique, Turpin
couvrait Calixte, comme Calixte couvrait Turpin. Mais les
autres documents ? Ne se rencontrerait-il pas des scep-
tiques qui, au risque d'être frappés danathème comme
Arius et Sabellius, en contesteraient l'authenticité ? Le
pape Calixte, même escorté de l'archevêque Turpin, ne
pouvait suffire à tout.
Pour autoriser le récit de la Translation, on invoqua
donc un autre garant encore ; ce fut un certain pape
Léon, qui entre en scène pour écrire cette bulle :
Incipit epistola beati Leonis papae de translatione sancti
Jacobi apostoli, quae III Kl. Januarii celebratur.
Noseat Fraternilas Vestra, dilectissimi redores totiuschris-
tianitatis, qualiler ah Hyspania întegrum corpus beatissimi
Jacobi apostoli terrilorio Galetiae translation est. Post ascen-
sionem nostri Salvatoris ad celos..., etc.2.
\. Ed. Fita et Vinson, p. 2.
2. Voir le texte complet dans Fita, Recuerdos de un viaje a
Santiago, p. 120, ou ôansYEspana sagrada de Florez, t. III, appela-
LA CHRONIQUE DE TURPIN 80
Donc un prétendu Turpin certifie authentique la Chro-
nique : un prétendu Léon certifie authentiques les cer-
tificats du prétendu Turpin et du prétendu Calixte.
On n'est pas encore au bout. Le pape Calixte II, pre-
mier rhapsode de la compilation, c'est la fiction princi-
pale, mais non la seule. Il a envoyé son ouvrage, on se
le rappelle, pour être corrigé au besoin, aux moines de
Clunv. à Diego de Compostelle. à Guillaume, patriarche
de Jérusalem. Ceux-ci. par une fiction grefTée sur l'autre,
sont censés lavoir revisé en efï'et ' et complété. Une
fois Calixte mort, ils ont ajouté des miracles plus récents,
des suppléments au Guide, des hymnes nouvelles, attri-
buées celles-ci au patriarche de Jérusalem lui-même,
celles-ci à Aubri, archevêque de Bourges ', ou à Aymeri
Picaud, prêtre de Parthenay-le-Vieux, près Poitiers,
etc., tous personnages du xne siècle. C est ainsi que,
dans le Guide des Pèlerins, on trouve certains chapitres
signés Calixtus papa, d'autres signés Aymericus ou
Ai/mericus cancellarius 3 ; tantôt c'est Calixte qui est
censé écrire, tantôt un rédacteur plus récent.
dice 9. On possède deux versions plus anciennes de la lettre du
prétendu Léon. Mgr Duchesne les a publiées et commentées dans
les Annales du Midi, t. XII, p. 166-173.
1. Cela est indiqué à maintes reprises, ne serait-ce que par les
intitulés des chapitres tels que celui-ci : « Incipit of/iciurn fesli-
vmn sancti Jacobi, a beato Calixio dispositum. » Dreves, ouvr.
cité, p. 6 . Calixte, étant qualifié beatus, est donc donné comme
mort.
2. Mort en 1152 voyez Dreves, p. 208).
3. C'est sans doute le même personnage, réel ou fictif, qui
souscrit la bulle du pape Innocent II donnée ci-après.
86 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPÔSTELLE
Depuis la mort de Calixte, d'autres rédacteurs sont
donc intervenus pour mettre le livre « au courant ». Ne
faut-il pas qu'à leur tour ces additions récentes soient
munies d'un certificat qui les autorise ? Qui le donnera ?
C'est le pape Innocent II (1130-1143), qui authentifie
l'ensemble du Livre de saint Jacques par cette lettre,
aussi superbement apocryphe que les précédentes 1 :
Innocentius episcopus, servus servorum Dei\ universis
Ecclesiae fi Iris, sklutem et apostolicam benedictionem in
Chrislo.
Hune codicem, a domino papa Calixto prius editum, quem
Piclavensis Aimericus Picaudus de Partiniaco veteri, qui
etiam Oliverus de Yscani, villae sanctae Mariae Magdalenae
de Viziliaco, dicitur, et Girberga Flandrensis , socia ejus, pro
animarum suarum redemplione sanclo Jacoho Galecianensi
dederunt, verbis veracissimum, actione pulcherrimum, ab
heretica et apocriphapravitate alienumet inler eeclesiasticos
codices autenticum et carum foreauctoritale nostra testifica-
mus, exconinrunicans et anathematisans auctoritate Dei Patris
omnipotentis, et Filii et Spiritus Sancti illos qui ejus latores
in itineresancti Jacobi forte inquietaverint, vel qui ab ejus-
dem aposloli hasilica, postquam ibi obtatus fuerit, injuste
illud abstulerintvel fraudaverint. Amen, amen, amen. Valete.
Ego, Albericus legatus,praesul Hostiensis, addecus sancti
Jacobi, cujus servus sum, hune codicem legalem et carissi-
mum et per omnia laudahilem fore praedico.
Ego, Aimericus canceltarins, hune lihrum autenticum et
veracem fore ad honorem sancti Jacobi manu mea scrihendo
affirmo.
\. Cette lettre a été souvent publiée; M. Castets, par exemple
Ta imprimée en appendice à son édition de la Chronique de
Turpin (p. 66).
LA CHRONIQUE DE TURPIN 87
Ego, Girardus de Sancta Cruce cardinalis hune codicem
preciosum ad decus sancti Jacohi penna mea scrihendo corro-
bore).
Ego, Guido..., ele ' .
Si je me suis bien fait entendre, le Livre de saint
Jacques nous est donné comme un recueil d'anciens écrits
authentiques, dus à Bède, saint Augustin, Turpin, etc. ;
le pape Galixte les aurait rassemblés le premier et enri-
chis de ses propres gloses ; après la mort de Galixte, des
réviseurs et notamment Aymeri Picaud sont censés avoir
complété son ouvrage.
Ou, en d'autres termes, un pseudo-Léon authentique la
Translation. — Un pseudo-Turpin authentique l'Histoire
1. Le P. Dreves (ouvr. cité, p. 11) a montré que, si « les indices
de fausseté surabondent dans cette lettre », on y trouve du moins,
parmi les signataires, des cardinaux authentiques, notamment
Gregorius Papareschi], neveu d'innocentll, qui n'apparaitdansles
documents qu'en 1138. La fausse bulle est donc postérieure à 1138.
11 est possible d'ailleurs(voyez Dreves, pages 13-14) qu'elle ait été
ajoutée à une date relativement récente, pour authentifierle seul
Codex Calixtinus. — On est tenté de penser que l'on n'aurait pas osé
abuser du nom d'Innocent II de son vivant et par suite que le Codex
Calixtinus est de date plus récente que 1143. Mais il serait
imprudent de se fier à un tel raisonnement pour dater notre manu-
scrit. Eu eiïVt, plusieurs hymnes du recueil (voyez Dreves, ouvr.
cité, p. 192, p. 103, etc. sont attribuées à Guillaume, patriarche
de Jérusalem, qui est aussi l'un des destinataires de la lettre du
prétendu Galixte. Or, Guillaume Ier, patriarche de Jérusalem de
1139 à 1145, ne mourut que le 27 septembre 1185. Nous savons,
d'autre part, que le Codex Calixtinus était déjà écrit et déposé à
Compostelle en 1173 au plus tard, date où un moine de l'abbaye
de Ripoll l'y a vu et eu a pris copie. On a donc abusé du nom de
ce patriarche de son vivant même ; dès lors, il se peut qu'on ait
abusé aussi du nom du pape Innocent de son vivant môme.
88 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOST ELLE
de Charlemagne. — Un pseudo-Calixte authentique la
bulle du pseudo-Léon et la Chronique du pseudo-Turpin.
— Un pseudo-Innocent authentique le recueil du pseudo-
Calixte et authentique, par surcroît, les additions des
derniers rédacteurs de l'ouvrage, notamment celles
d'Aymeri Picaud, qui est peut-être, à son tour, un
pseudo-Aymeri Picaud l.
Importance du Livre de saint Jacques. Son origine fran-
çaise et probablement clunisienne.
Par l'esprit de réclame qui l'anime et par son carac-
tère de supercherie, le Livre de saint Jacques est donc
une œuvre grossière, et nous l'avons assez marqué. 11 est
temps d'en marquer maintenant la puissance, et nous
osons dire la grandeur.
D abord, si Ton cherche à reconnaître derrière tant
d'auteurs supposés les auteurs vrais, voici ce qu'on trouve.
Tels critiques, Léopold Delisle par exemple, remar-
quant que plusieurs des hymnes sont attribuées au
Poitevin Aymeri Picaud et qu'une passion de saint
Eutrope, vénéré en Poitou, tient beaucoup de place
dans le Guide, ont voulu faire un sort à Avmeri Picaud,
qui semble bien, en effet, avoir mis la dernière main
à 1 ouvrage, et ont attribué au Livre de saint Jacques
« une origine principalement poitevine ». Tels autres
critiques, Ulysse Robert par exemple2, remarquant que
1. Ce personnage est inconnu par ailleurs, et c'est son obscu-
ii Lé qui le défend contre l'hypothèse qu'il ne serait qu'un person-
nage fictif voyez Brèves, ouvr. cité, p. 13-14).
2. Vie du pape Calixte H, p- 212,
LA CHRONIQUE DF TURPIN 89
plusieurs des miracles de l'apôtre sont localisés dans le
Lyonnais et les deux Bourgognes, ont voulu donner au
Poitevin Avmeri Picnud un collaborateur bourguignon.
Mais, comme on le voit, c'est la reprise du procédé par
lequel G. Paris s'efforçait tout à l'heure de déterminerl'o-
riginede la chronique du faux Turpin : certains traits, de
provenance compostellane, prouvaient, disait-il, que
l'auteur était un clerc de Compostelle : et certains autres
qu'il avait eu un collaborateur, moine à Vienne : et cer-
tains autres qu'il avait eu un autre collaborateur, moine
à Saint-Denis. Et G. Paris avait raison de former ces
hypothèses, sous la réserve qu'il aurait fallu en allonger
la liste. Le Livre de saint Jacques est déjà d'origine bour-
guignonne, poitevine, galicienne, viennoise, saint-diony-
sienne ; mais, faisant une grande place à Saint-Romain
de Blaye, ne serait-il pas d'origine santonne ? faisant une
grande place à Saint-Gilles de Provence, ne serait-il pas
aussi d'origine provençale ? En effet, il est tout cela à la
fois, et la multiplicité même de ces hypothèses et le bien-
fondé apparent de chacune d'elles indique la solution
vraie du problème. C'est que le Livre de saint Jacques
n'est pas une œuvre individuelle et arbitraire, mais col-
lective et concertée. Il peut bien n'avoir eu qu'un seul
rédacteur, qu'il nous est loisible d'appeler Avmeri
Picaud. si nous le voulons, ou de tout autre nom. Mais
ce rédacteur a voulu servir vingt églises, toutes inté-
ressées à la gloire de Compostelle. La vérité, elle est
dite en cette phrase, qui se lit à la première page du
Coder Calixtinus :
m Hune codicem prius Ecclesia Romana diligenler suscepît.
Sçribitur enim in complu ri bas loris, in Borna scilicef. in
90 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
Hierosolimitanis oris , in Gallia, in Theutonica, in Frisia,
et praecipue apud Clunîacum '. »
Oui, l'Eglise romaine a bien accueilli ce livre, et il fut
compilé en divers lieux 2, mais principalement à Cluny.
Cette origine clunisienne me semble du moins très
probable. Les moines de Cluny, aux xie et xu° siècles,
ont peuplé l'Espagne de leurs colonies. On est étonné,
quand on lit YHistoria Compostellana. de la place qu'ils
y tiennent, et, quand on feuillette leur cartulaire, de la
place qu'y tiennent leurs affaires d'Espagne. C'est eux
qui avaient organisé au xie siècle les croisades bourgui-
gnonnes outre les Pyrénées. Le prédécesseur de Diego
Gelmirez avait été moine à Cluny. « Diego Gelmirez
lui-même, quoique Galicien de naissance, était Français
de cœur. Réformer son clergé sur le modèle de celui
de France, telle fut sa préoccupation constante 3. Pour
atteindre ce but, il envoyait des ecclésiastiques galiciens
étudier en France, et notamment à Cluny4, et s'entourait
de clercs français5. » C est l'abbé de Cluny qui, en 1095,
avait sollicité auprès d'Urbain II le pallium pour l'évêque
de Compostelle'' ; c'est à la prière de l'abbé de Cluny,
1. Il semble que ce soit la leçon du Codex Calixtinus (voyez
Friedel, art. cité, p. 82). D'autres manuscrits portent: Hune codi-
cem fieri Ecclesia, etc.
2. Les lieux énumérés, Rome, Jérusalem, etc., sont là pour
exprimer par avance la fiction des voyages du faux Calixte.
3. « Et quoniam ecclesia beati Jacobi rudis et indisciplinata
erat temporibus illis, applicuit animum ut consuetudines ecclesia-
rum Franciae ibi plantaret. » (Hist. Compostellana, p. 255)
4. Hist. Compostellana, p. 346.
;i. Dozy, ouvr. cité, t. II, p. 393.
6. Dozy, p. 402.
LA CHRONIQUE DE TURP1N ÏJ 1
supplicantc... Pontio, Cluniacensi abbate, que Calixte II,
en 1 120, avait conféré à Compostelle la dignité demétro-
pole ', et ce n'est pas sans raison que la coquille de saint
Jacques orna le blason des abbés de Cluny. Quant au
Livre de saint Jacques, c'est à Cluny, on la vu, que le
prétendu Calixte l'adresse en premier lieu, sanctissimo
convcnlui Cluniaccnsis ecclesiae, et le P. Dreves a fait
cette remarque 2 que les personnages nommés comme
auteurs des hymnes en l'honneur de saint Jacques sont
pour la plupart des clercs français, et qui furent en rela-
tions plus ou moins étroites avec Cluny.
En tout cas, l'œuvre est française: Xos, gens gallica...
gens nostra gallica, dit le Guide des pèlerins* ; gens gal-
lica, optima scilicet, dit la Chronique de Turpin.
COMPARAISON DU LIVRE DE SAINT JACQUES
ET DE LA CHRONIQUE DE TURPIN
Similitude de leurs caractères.
Clunisien probablement, et sûrement français, sorte
de livre officiel lancé par les organisateurs attitrés du
pèlerinage, le Livre de saint Jacques veut atteindre des
publics divers et surprend par la variété des moyens de
propagande qu'il met en œuvre. Il s'adresse, il va sans
dire, aux pèlerins d'abord, à ceux qui déjà sontengagés sur
i. Bullaire du j>;tpp Calixte II éd. Ulysse Robert), t. I, p. 217
2. Dreves, ouvr. ci/é, p. 15.
3. P. 20 et p. 48.
92 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
la route ou décidés au voyage, mais à bien d'autres lec-
teurs encore. 11 est fait (Calixte le dit et le répète) en par-
tie pour être chanté à l'autel ou lu dans les églises, mais
en partie aussi pour être lu par les clercs au réfectoire ' ;
pour être lu au loin, dans les abbayes les plus diverses,
partout où Ton espère recruter des zélateurs. Il s'agit de
persuader, d'émouvoir, d'édifier, de récréer tour à tour.
Pour prouver la grandeur de l'apôtre, voici ses actes
depuis le jour où il fut choisi par Jésus sur la mer de
Galilée, \oici sa passion, sa translation; et, pour prou-
ver l'étendue de ses bienfaits, voici le recueil de ses
miracles, ceux du Champ de l'Etoile, accomplis aux
temps lointains de l'évêque Théodemir, et les récents,
ceux qu'il ne cesse de prodiguer à ses dévots ; et voici
les témoins de sa gloire : tant de docteurs l'ont célébré,
depuis saint Augustin jusqu'à Bède, tant de poètes
depuis Fortunat jusqu'à Fulbert de Chartres! et voici les
chants que chantent ses pèlerins, les offices en son hon-
neur, les proses et les « conduits », toutes les splen-
deurs de son culte. Ainsi, nos hagiographes se font tour
à tour liturgistes, musiciens, historiens, poètes, prédica-
teurs.
Géographes aussi. Le Livre de saint Jacques ne célèbre
pas le seul saint Jacques, et c'est ici l'un de ses carac-
tères les plus remarquables. Il s'agit de lier à la for-
tune du sanctuaire galicien la fortune de vingt sanc-
1. Cela est dit en ce passage, par exemple, du livre II : « Qua-
propter praecipimus ut codex iste inter veridicos et authenticos
codices deputetur et in ecclesiis et refectoriis diebus l'estis ejus-
dem apostoli aliisque, si placet, clilig-cnter legalur » [Acta sanct.
Boll., t. VI de juillet, p. 46).
LA (HROMiJl'i: DR TURP1N
93
tuairés, el la méthode, oserait-on dire, de nos auteurs
apparaît surtout dans leur façon de dessiner les routes
vers Compostelle. Le Guide en décrit quatre.
S* Martin
de Tours
S? Jean d'Angély
Ostabat
Ro.nceva.ux
Puente-la
Reina
Bordeaux
50 100 150 200
Les routes de saint Jacques en France.
La première, dit-il, vientd'Arles,passeparSaint-Gilles,
Montpellier, Toulouse, el traverse les Pyrénées au port
de Jaca ou Somport.
La seconde passe par Notre-Dame du Puy, Sainte-Foy
de Conques, Saint-Pierre de Moissac.
La troisième par Sainte-Marie-Madeleine de Vézelav,
Saint-Léonard en Limousin, Saint-Front de Périgueux.
94 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
La quatrième par Saint-Martin de Tours, Saint-Hilaire
de Poitiers, Saint-Jean-d'Angély, Saint-Eutrope de
Saintes et Bordeaux.
Les routes II, III et IV se réunissent à Ostabat pour
franchir le col de Gize (Roncevaux) et se réunissent à la
route I, à Puente la Reina, au sud de Pampelune. A
partir de là, il n y a plus qu'une route, par Burgos, Léon,
Astorga, etc. *.
Or, ces itinéraires, la nature ne les impose qu'en
partie, et les étapes du moins pourraient être d'autres
sanctuaires. Ces combinaisons géographiques sont cal-
culées et intéressées. Elles tendent à capter les visiteurs
des diverses églises, sans les en détourner pourtant, en
les y attirant plutôt. C'est pourquoi le Livre de saint
Jacques fait tant de place aux sanctuaires autres que
celui de Compostelle. Auprès des miracles de l'apôtre
localisés à Compostelle, en voici d'autres localisés à
Toulouse, ou dans le Lyonnais, ou en Bourgogne. Voici,
dans le Guide, une Passion de saint Eutrope de Saintes2,
aussi développée que celle de saint Jacques de Galice.
De même les actes et la translation de saint Léonard,
vénéré en Limousin, sont rapportés en grand détail 3.
L'église de Saint-Gilles est décrite '* avec presque autant
de minutie que la basilique de Santiago •'. Les titres de
Sainte-Croix d'Orléans, de Saint-Trophime d'Arles, de
Sainte-Foy de Conques (; sont analysés avec précision.
1. Ed. Fita, p. 2. Ces itinéraires sont repris et précisés dans le
reste de l'ouvrage.
2. Ibicl., p. 36-43.
3. Ihid., p. 29-31.
4. Ibid., p. 22-27.
5. Ibid., p. 45-61.
0. Ibid., p. 32, 20, 28.
LA CHRONIQUE DE TURPIN 95
Il apparaît que les auteurs du Livre de saint Jacques ont
visité ces églises, recueilli sur chacune d'elles des notes,
formé des « dossiers ». De la sorte, ils les traitent en
auxiliaires, non pas en rivales. Ils leur montrent qu'elles
sont des buts sans doute, mais aussi des étapes, et qu'à
se considérer comme telles, loin d'y perdre, elles
gagneront au contraire.
Leur travail fut intéressé assurément%et habile, mais
non pas arbitraire. Au temps où ils écrivent, — cette
remarque est à la fois évidente et essentielle, — vers
1150, les traditions et les légendes qu'ils rassemblent
vivaient déjà, accréditées dès longtemps à Compostelle
et sur les routes qui menaient à Compostelle. Vers 1150,
la gloire de l'apôtre galicien était consacrée déjà, sa
basilique achevée ; les hospices bâtis pour ses pèlerins
étaient bondés. Ces églises, ce ne sont pas les auteurs
du Livre de saint Jacques qui, les premiers, les ont
attachées les unes aux autres par le lien réel des routes
et par le lien mystique des légendes. Ces miracles
qu'ils racontent étaient déjà illustres, et localisés aux
mêmes lieux. Ce récit de la translation de l'apôtre, ils
lavaient trouvé déjà rédigé '. Ces offices, déjà on les célé-
brait ; ces hymnes, déjà on les chantait. Leur livre est
un inventaire dressé en pleine prospérité. Recueillant
les titres de l'apôtre, ils n'ont eu que faire d'en inventer
de nouveaux. Ils se sont appliqués plutôt à faire un tri
parmi leurs richesses, à rejeter peut-être des légendes
de moins bon aloi, et par exemple, s'ils rapportent une
lettre du pape Léon relative à la découverte du tombeau
1. C'est « probablement le plus ancien document espagnol du
culte galicien » Duchesne, art. cité, p. 164).
96 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
galicien, nous en avons deux textes plus anciens, et plus
grossiers : ils l'ont récrite pour la rendre plus vraisem-
blable '. Leur part d'invention n'a consisté qu'à imaginer
les fictions du pseudo-Calixte et du pseudo-Innocent,
c'est-à-dire le système des authentifications propres à
mieux autoriser les documents et les légendes qu'ils com-
pilaient. Mais ces documents, ces légendes, existaient
avant eux. Les ^instruments de propagande qui sont les
leurs avaient déjà servi.
Or, le grand fait, c'est qu'au nombre de ces instru-
ments de propagande déjà éprouvés et consacrés par le
succès, ils ont compté les chansons de geste ; c'est que,
dans le Guide, Charlemagne, Roland et leurs romanesques
compagnons tiennent autant de place que les saints
évêques et confesseurs, et c'est que dans leur recueil
la Chronique du faux Turpin précède immédiatement le
Guide.
Osons considérer cette Chronique comme un simple
chapitre du Livre de saint Jacques et constater qu'elle
offre précisément les mêmes caractères que les autres
chapitres. Dans la Chronique aussi, il ny a guère rien
d'inventé que la fiction qui l'attribue au faux Turpin.
Ici comme dans les autres chapitres, on n'emploie guère
que des légendes déjà connues et qui intéressent tantôt
Compostelle, tantôt d'autres églises solidaires de Com-
postelle ; et, comme les autres moyens de propagande, le
recours aux chansons de geste avait déjà fait ses preuves.
1. Duchesne, a/7 cité, pages 167-171. Sous sa forme la plus
ancienne, cette lettre est, dit Mgr Duchesne, « un faux d'une
effrayante barbarie ».
LA CHRONIQUE DE TURPIN 97
La fiction qui a conféré à Turpin la dignité d'histo-
riographe de Charlemagne nous surprenait naguère.
Maintenant que nous connaissons Calixte, historiographe
de saint Jacques, nous voyons la convenance de cette
fiction et son utilité : comme Calixte couvre et protège
les légendes hagiographiques, Turpin couvre et protège
les chansons de geste.
Naguère, il nous était incompréhensible que le faux
Turpin s'intéressât à la fois à Santiago et aux églises de
Vienne, d'Aix-la-Chapelle, de Saint-Denis, d'Arles, etc.,
et qu'il fût' si bien renseigné sur elles. Nous le com-
prenons désormais, sachant pourquoi le faux Calixte
s'intéresse à la fois à Santiago et à tant d'autres églises,
et comment il s'est renseigné sur elles.
Nous nous étonnions naguère que le faux Turpin
.connût les chansons de geste aussi bien qu'un jongleur
de métier. Nous en sommes maintenant moins surpris :
comme le faux Calixte a demandé aux clercs des notes
sur les saints de leurs églises, le faux Turpin a demandé
aux jongleurs professionnels des notes sur les person-
nages de leurs romans.
Portée du fait que le Livre de saint Jacques exploite les
chansons de geste. Charlemagne et les héros dés chan-
sons de geste pèlerins de saint Jacques : beauté et
caractère populaire de cette conception.
Notes d'une grande précision. Le faux Turpin connaît
les chansons de Roland, de Mainet, d' Aspremont, sans
J. Bbdibr. — Les lëyendes épiques, t. III. 7
98 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
doute celle d'Aubcri le Bourguig non, et plusieurs chan-
sons, perdues pour nous, celles qui concernaient Fouré
et Ferragu. 11 enrôle, pour les mener à Compostelle et à
Roncevaux, jusqu'à des personnages qui, selon les
poèmes en langue vulgaire, n'ont jamais franchi les
Pyrénées, un Aubri le Bourguignon, un Garin le Lor-
rain, un Arnaud de Beaulande. Il semble qu'il ait
voulu attacher sur tous les hauberts la coquille de
saint Jacques.
Cette invention — Gharlemagne premier pèlerin de
saint Jacques, les héros des chansons de geste chevaliers
de saint Jacques — est développée par le faux Turpin
avec une insistance singulière. Mais si elle surprend par
ce caractère d'exagération et d'outrance, elle frappe
aussi par sa grandeur. L'idée est belle de grouper dans
les Landes de Bordeaux les héros de toutes les gestes,
appelés des quatre coins de l'horizon poétique, de les
acheminer tous, épris d'un même désir, vers le tombeau
de Galice, et de les ramener par Roncevaux, afin que
l'apôtre, à cette dernière étape de leur pèlerinage, leur
donne à tous à la fois leur récompense, la joie d'être
martyrs. L'idée est belle de ce crépuscule des héros,
qui renaissent ensemble à la lumière éternelle. L'idée
est belle de distribuer leurs dépouilles, leurs reliques,
sur les routes de Compostelle, pour qu'ils en soient les
gardiens, pour qu'ils protègent, eux les pèlerins triom-
phants, ceux de l'Eglise militante : ils sont leurs
modèles sur ces routes, leurs patrons, leurs intercesseurs.
Idée récente, dit-on. Sans doute, puisque la vieille
Chanson de Roland, celle du manuscrit d'Oxford,
l'ignore. Mais idée qui procède pourtant de la vieille
LA CHRONIQUE DE Tl RPIN W>
Chanson de Roland. Charlemagne et ses pairs chevaliers
de saint Jacques, c'est l'invention nouvelle; mais déjà,
dans la vieille chanson, ils étaient les chevaliers de Dieu.
Ils meurent à Roncevaux au retour du pèlerinage de
Galice, c'est l'invention nouvelle ; mais la donnée est
ancienne, héritée, qu'ils meurent à Roncevaux au retour
d'une croisade, et déjà la vieille Chanson de Roland est,
à de certains égards, une Passion de martyrs. Et si
nouvelle que puisse être par rapport au Roland d'Oxford
l'idée d'approprier les légendes héroïques au pèlerinage
de Compostelle, nous la trouvons pourtant en pleine
vigueur à cette haute date de 1 150, et ce ne sont pas les
auteurs du Livre de saint Jacques qui les premiers l'ont
arbitrairement conçue.
Non plus qu'ils n'ont inventé saint Eutrope de Saintes,
ils n'ont inventé saint Roland de Blaye. Les rapports
que la Chronique de Turpin, que le Guide marquent
entre les chansons de geste et les sanctuaires, comment
croire que ces compilateurs les auraient supposés à
plaisir, au risque de compromettre saint Jacques ?
D'ailleurs, s'ils les avaient supposés, prenons garde
qu'ils seraient des poètes admirables. Les mêmes clercs
qui ont fabriqué ces apocryphes, la lettre risible de
Turpin à Léoprand, et la bulle risible de Calixte II, et la
bulle risible d'Innocent II, si c'étaient eux qui avaient
imaginé en même temps de lier les chansons de geste
aux sanctuaires et les pairs de Charlemagne aux pèle-
rins du xn° siècle, si c'étaient eux qui avaient trouvé
pour les morts de Roncevaux les tombes magnifiques
de Saint-Seurin et des Aliscamps, prenons garde qu'ils
seraient les créateurs des plus beaux mythes. Et nous,
100 LES CHANSONS DE GESIR ET COMPOSTELLE
à notre tour, les critiques, qui, de M. Jullianà M. Beeker,
croyons remarquer des relations entre les légendes
épiques et les routes de pèlerinage, si c'était nous qui
les imaginions arbitrairement, ce ne seraient pas des
chimères d'érudits, ce seraient des inventions de poètes,
et telles que les grands poètes n'en trouvent qu'à leurs
minutes sublimes. Mais il en va autrement. Ce ne furent
pas aux temps anciens des clercs à des fins de réclame
grossière, ce ne sont pas de nos jours des érudits en
quête de paradoxes et de systèmes, qui auraient su
inventer de telles choses. Clercs d'autrefois, érudits
d'aujourd'hui, ils n'ont eu qu'à constater des faits, et,
pour les constater, qu'à regarder sur les routes, qu'à
entrer dans les églises de ces routes. Les véritables
créateurs, quels furent-ils? Non pas tel clerc, avide de
procurer à son église de faux titres ou de fausses reliques,
non pas tel jongleur désireux de rimer un roman nou-
veau, mais bien maints clercs et maints jongleurs, et
maints chevaliers et maints marchands, tous ceux qui
passèrent par ces routes, émus des mêmes pensées : le
peuple. Ici on touche le tuf, la création populaire.
Et qui le conteste, sinon cette seule école d'érudits qui,
parlant sans cesse d'une poésie « populaire, anonyme?
spontanée, collective », en cherchent désespérément des
manifestations aux temps de Ghilpéric ou de Charles
Martel, mais qui la nient quand, au xie et au xne siècle,
elle ag-it sous leurs veux.
LA CHROMQUE DE TÛRPIK 1 <> 1
Les sources de la Chronique de Turpin.
Les légendes des routes.
Il me semble, en effet, certain que les légendes du
Guide et de la Chronique de Turpin ne sont que pour
une petite part des inventions arbitraires de clercs.
A la racine, il y a souvent d'humbles anecdotes de
pèlerins. Au début de la Chronique, saint Jacques sème
dans les cieux un chemin d'étoiles : est-ce le faux
Turpin qui a inventé cette légende, ou le peuple? et la
voie lactée ne s'appelle-t-elle pas, aujourd'hui encore,
en bien des régions, le chemin de saint Jacques ? —
Voici un autre récit de Turpin !. A la veille d'une
bataille, comme la nuit venait, les barons de Charle-
magne enfoncèrent dans le sol, selon leur coutume,
leurs lances de frêne et s'endormirent. Au réveil, un
certain nombre d'entre eux virent que leurs lances
avaient pris racine et s'étaient couvertes de feuilles.
Ils les coupèrent au ras de la terre et combattirent.
La bataille linie. quand on releva les morts, ils se trouva
que ceux-là avaient seuls reçu la grâce de mourir de
qui les lances avaient verdoyé : par ce miracle Dieu signi-
fiait qu'il choisissait d'avance ses martyrs. Or les
racines de ces lances, restées dans la terre, poussèrent
des rejetons. La plaine, dit Turpin. se couvrit d'un
bois de frênes, que Ion voit encore sur les bords du
rio Cea, non loin du monastère de Sahagun. Est-ce là
une invention du faux Turpin, ou plutôt ne faut-il pas
1. Kd. Castets, chap. VIII, p. 11.
\0'2 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
croire qu'il a vu en effet ce bois, plus beau que les
bois sacrés de Dodone et de la Porte Capène, et ne faut-
il pas croire que d'autres voyageurs, sur les bords du
rio Cea, l'avaient vu avant lui1? — De même pour
l'oratoire de Charlemagne, près de Montjardin, où
avaient péri les chevaliers dont Dieu avait marqué les
hauberts d'une croix rouge 2. — Est-ce Turpin, le pre-
mier, qui a imaginé la légende du lac, au fond duquel
dort une ville maudite par Charlemagne 3, et ne faut-il
pas croire que bien avant lui les pèlerins connaissaient
ce lac et cette légende? — Le Guide rapporte qu'au
sommet des Pyrénées, près d'une haute croix de pierre
jadis dressée par Charlemagne, les pèlerins avaient
coutume de planter à leur tour chacun une petite croix
de branchages, et de saluer l'apôtre Jacques d'une pre-
mière oraison : « On voit, dit-il, mille croix en ce lieu4. »
Le premier qui s'y agenouilla, pensant à Charlemagne,
et qui lia le souvenir du roi au souvenir de l'apôtre,
celui-là est le premier créateur de la Chronique de
Turpin et des poèmes français qui en dérivent.
Le disant, j'ai le sentiment de démontrer l'évidence,
et je sais pourtant à quelles résistances je me heurterai.
Là est néanmoins le grand caractère du Livre de saint
Jacques. Il recueille les légendes des routes, et ce sont
1. Il y en avait un autre sur les bords de la Charente, entre
Saintes et Taillebourg (éd. Castets, chap. X, p. 15). Le Guide des
Pèlerins connaît aussi le bois de Sahag-un (éd. Fita, p. 6 et p. 44).
2. Éd. Castets, chap. XVI, p. 26.
3. Ed. Castets, chap. III, p. 7.
4. Éd. Fita, p. 15.
LA CHRONIQUE DE TIRF1N 103
tantôt des légendes ecclésiastiques et tantôt des légendes
de chansons de geste, et parfois elles se rencontrent à
la même étape : Blave est en même temps le sanctuaire
de Roland et le sanctuaire de saint Romain ; les églises
des Aliscamps gardent à la fois les reliques des sept
plus anciens prélats des Gaules et celles des morts de
Ronce vaux. Routes merveilleuses, où se dressent ici,
près d'Arles, au faubourg de Trinquetaille, la colonne
de marbre que rougit le sang de saint Genès l, et là,
près de Gellone, le castelet du vieux moine épique Guil-
laume. Routes vénérables, et vraiment voies sacrées, où
le voyageur honore tour à tour, à Sainte-Croix d'Orléans,
le calice dont se servait saint Euverte quand une main
mystérieuse apparut sur l'autel, imitant les gestes du
célébrant -, et plus loin, à Saint-Seurin de Bordeaux,
le cor que brisa le souffle de Roland 3. Routes émouvantes,
et livre émouvant, celui qui, les décrivant, recueille les
prières qu'elles entendirent4, et les cris de marche des
pèlerins : « Outrée ! » « Susée 5 ! » (ce sont aussi les
cris des croisés 6), et qui mêle au plus hautes tradi-
tions des églises de France les plus belles légendes des
chansons de geste. Livre ingénieux, celui qui place à
1. Éd. Fila, p, 21.
2. lbid.t p. 32.
3. Ibid., p. 43.
4. Les hymnes du livre I, les prières auxquelles le Guide éd.
Fita, p. 7-8) fait allusion pour les fondateurs des hospices, pour
les constructeurs des roules et des ponts.
;j. « Cunclae genlest linguae, tribus — Illuc vunt clamantes Sus-
eja ! Ultreja! » (Dreves, ouvr. cité, p. 196; cf. p. 211 et p. 214).
6. Sur les mots « outrée n el «< susée », vovez G. Paris, dans la
Roman ia, t. IX, p. 44.
104 LES CHANSONS DE GESTE KT COMPOSTELLE
Saintes, à Estella, à Sahagun, sur le même ruban de
route, et dans le même décor, tantôt les prouesses de
Charlemagne et de ses barons, tantôt les miracles naïfs
que l'apôtre accomplit pour ses humbles pèlerins :
miracles de l'âne de Pampelune, du pendu de Toulouse,
miracle du pèlerin mort au Port de Cize et que saint
Jacques, déguisé en chevalier, emporte sur son destrier
jusqu'à la « montjoie » de Compostelle 1. Livre dont les
auteurs sont le risible Turpin sans doute, et le risible
Calixte, mais dont les auteurs sont aussi, et bien plutôt,
les hommes qui créèrent les plus nobles légendes fran-
çaises. Livre plein de supercherie sans doute, mais aussi
de sincérité et de foi. « La foi, dit excellemment J.-V. Le
Clerc ~, donne à cet amas d'écrits incohérents une sin-
gulière unité. C'est la foi qui place, au bout de chaque
longue route à travers tant de nations et tant de langues
différentes, le tombeau d'un saint; à la fin de chaque
narration merveilleuse, ce refrain solennel, que Ion n'en-
tend point retentir sans quelque émotion : A Domino
a.ctum est istud et est mirabile in oculis nostris 3. »
Le faux Innocent n'avait donc pas si grand tort, quand
il osait qualifier de « véridique » \eLivre de saint Jacques:
« Verbis veracissimus, disait-il, inter ecclesiasticos codices
authenticus. » Ces épithètes, certes, on peut les reprendre
en leur sens profond, les accepter; et puisque ce livre
recueille des pensées, des sentiments qui émurent tant
1. Tous les récits auxquels nous faisons ici allusion se lisent au
livre II [Liber de miracutis) .
2. Dans Y Histoire littéraire de la France, t. XXI, p. 286.
3. Psalm. 117, 23.
LA CHRONIQUE DE TURPIN 105
de cœurs, on peut vraiment le dire « véridique » et
« authentique » entre tous. Il ne nous présente, dit-on,
que des « faits de seconde époque ». Soit. Il nous suffît
que ces faits appartiennent à la période qui va de 1 100 à
1 150 environ, et qu'ils soient donc aussi anciens que nos
plus anciennes chansons de geste, Roland seul excepté.
Preuves de fait que la Chronique de Turpin n'est qu'un
chapitre du Livre de saint Jacques.
« La Chronique de Turpin n'est pas, comme l'a cru
G. Paris, un ouvrage complet en soi et qui se serait formé
par couches successives; il fait partie intégrante du Livre
de saint Jacques . » Ainsi s'est exprimé bien avant nous,
avec sa décision et sa netteté ordinaires, M. Ph.-Aug.
Becker '. Mais bien avant lui. un autre critique, G. Paris
1. En son admirable petit livre, Grundriss der altfranzôsisclipn
Literatur, I, Nationale HeldendichLung Heidelberg, 1907), p. 45.
Il ajoute que « l'auteur est Aymeri Picaud, lequel a achevé vers
1 147, peut-être vers 1160 seulement, ou plus tard encore, le Codex
Calixtinus, qui doit être considéré comme le manuscrit archétype
de l'ouvrage ». M. Becker n'a pas dit sur quoi il se fonde pour
proposer ces dates : 1147 ou 1160. L'étude du Livre de saint
Jacques est h peine ébauchée aujourd'hui. La tache la plus
urgente serait d'imprimer le Codex Calixtinus. Il est très possible
qu'il soit, comme l'ont supposé G. Paris, M. Becker et d'autres,
le manuscrit archétype; en tout cas, c'est à lui, semble-t-il, que
remontent tous les manuscrits étudiés jusqu'à ce jour soit de la
Chronique, soit du Livre des Miracles, etc. S'il était imprimé, on
pourrait attendre avec plus de patience l'édition critique de la
Chronique de Turpin, promise depuis longtemps i voyez la Zeit-
schrifl fur romanische Philologie, t. V, p. 422 par M. Gotttïied
Baist. Sur ces difficiles questions, une étude d'ensemble de
106 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
lui-même, l'avait dit déjà en son article du tome XI
de la Rotnania, et c'est à quoi nous faisions allusion
plus haut, quand nous disions qu'il avait ébauché,
en regard de ses deux théories antérieures, une théorie
M. Baist, à défaut de son édition, serait la bienvenue. — Quant à
la date du Livre de saint Jacques, de récents critiques (par
exemple M. G. Bruckner, Das Verhàltnis des Rolandsliedes zur
Turpinschen Chroni/c, 1905, p. 24) ont adopté, à tort, selon nous,
une opinion de M. J. de Jaurgain (La Vasconie, t. I, 1898, p. 235),
que voici. Dans le Guide (p. 13-14) le prétendu Calixte excom-
munie plusieurs seigneurs de la région pyrénéenne, coupables
d'exploiter les pèlerins. Ces seigneurs sont ainsi dénommés :
Raymundus de Solis et Vivianus de Acromonte et vicecomes
de Sa/icto Michaele... et Arnaldus de Guinia. M. de Jaurgain les
identifie à Vivian II de Gramont (de 1170 environ à 1215), à
Arnaud II de Laguinge (de 1168 à 1178), à Bernard-Sanche de
Cize, vicomte de Soûle et seigneur de Cize (de 1170 à 1178 : ce
serait le vicecomes de Sancto Michaele), et à « Raymond II-Guil-
laume de Soûle, qui succéda comme vicomte de Soûle à Bernard-
Sanche de Cize, son neveu à la mode de Bretagne, en 1178 ».
« Il ressort de l'identification de ces personnages, écrit M. de Jaur-
gain, que le Codex fut écrit entre 1 170 et 1177, car, à cette dernière
date, d'après Roger de Hoveden, Richard Cœur de Lion réprima
les exactions dont les pèlerins étaient victimes à Sorde et au pays
de Cize. » — D'abord, en supposant justes ces identifications, il
faudrait resserrer les dates proposées: le Codex ne pourrait avoir
été écrit qu'entre 1170 et 1173, puisqu'un moine de l'abbaye de
Ripoll (voyez Léopold Delisle, art. cité) en prit copie en 1173, à
Compostelle. Mais, en 1173, il n'existe pas de Raymundus de Solis
(en 1 177 non plus, d'ailleurs), puisque le vicomte de Soûle s'appelle
Bernard-Sanche jusqu'en 1178. En outre, en désignant d'une part
le vicecomes de Sancto Michaele, d'autre part Raymundus de Solis,
le Guide a évidemment en vue non pas deux seigneurs qui
régissent l'un après l'autre la même vicomte, mais deux seigneurs
qui régissent dans le môme temps deux terres différentes. Si,
renonçant aux identifications de M. de Jaurgain, on en cherche
d'autres, on trouve bien dans le même temps, vers 1130-1134, un
LA CHRONIQUE DK TL'RPIN 107
nouvelle, selon nous plus vraie '. Malheureusement "2. il
ne la proposée que sous toutes réserves, en passant, et
n'en a point tiré, pour l'interprétation historique et litté-
raire de la Chronique, les conséquences qui en dérivent.
Pourtant il l'a proposée, et c'est pour nous une grande
force. Mais est-elle vraie? Nous l'avons supposée telle en
ce qui précède, et nous l'avons prouvée telle, croyons-
nous, mais pour des raisons intuitives. A des raisons de
cet ordre, il est permis de résister. Voici donc des preuves
plus concrètes.
Arnaud Ier de Laguinge voyez de Jaurgain, ourr. cité, t. II,
p. 303) el un Vivian Ier de Gramont voyez de Jaurgain, t. II, p. 82 ;
mais il n'y a pas, à ces dates, de Raymond de Soûle. On est réduit,
faute de mieux, à supposer que Fauteur du Guide, qui imagina
de faire lancer par le pape Calixte ces excommunications pos-
thumes, a pu imaginer aussi les noms des prétendus excommu-
niés. S'il en fut ainsi, le passage est impropre à fournir un
élément de datation. — Peut-être arriverait-on à des résultats
meilleurs en étudiant les pages 8 et 59-60 du Guide.
1. Voyez la Romania. t. XI 1882;, p. 425 : « Le Turpin tout
entier sauf bien entendu la première partie serait-il l'œuvre
d'Aimeri Picaud? G. Paris reconnaissait en Aimeri Picaud l'au-
teur du Codex Calixtinut]. Bien ne s'oppose absolument à ce qu'on
le fasse descendre jusque vers 1150. » Et dans le Posl-scriptum
• p. 426 : m En lisant les détails donnés dans le livre du P. Fita
sur le manuscrit d'Aimeri Picaud et en relisant ensuite le Turpin,
je me sens de plus en plus porté à attribuer à Aimeri lui-même
la composition, au moins en partie, delà Chronique (sauf les cinq
premiers chapitres . » G. Paris donne à l'appui de cette supposi-
tion trois remarques : il en est une celle qui est tirée du mol
aucona, commun à la Chronique et au Guide qui sera utilisée plus
loin. En un autre article Remania, t. XI, p. 483), G. Paris répète :
« La Chronique de Turpin n'a peut-être pas été rédigée avant
1150. »
2. Empêché par sa théorie des deux auteurs, et par ses hypo-
thèses sur le rôle des abbayes de Saint-André de Vienne et de
Saint-Denis.
108 LES CHAiNSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
1° Si l'on retranchait la Chronique de Turpin du Livre
de saint Jacques, on en retrancherait du même coup à peu
près tous renseignements sur l'histoire de l'apôtre et de
son sanctuaire depuis 1 époque de sa translation jusqu'au
xii° siècle. L'activité de saint Jacques subirait une longue
éclipse. Qui a bâti son église ? Qui a fondé l'évêché de
Compostelle? Sur quels titres anciens cet évêché se
fonde- t-il pour revendiquer la primatie? Seule la Chro-
nique de Turpin répond à ces questions. Ainsi nous cons-
tations plus haut que les autres livres du recueil éclairent
la Chronique ; nous constatons ici qu'en retour la Chro-
nique complète les autres livres. De là une raison de
croire que la Chronique et les autres livres ont été com-
posés les uns pour les autres.
2° Le plus ancien manuscrit connu de la Chronique
est le Codex Calixtinus, qui contient aussi les autres
livres. Plusieurs manuscrits joignent au texte de la
Chronique des morceaux plus ou moins longs des autres
livres. Presque tous donnent le chapitre où le pape
Calixte raconte l'invention des restes de Turpin et établit
une fête commémorative de la bataille de Roncevaux.
En résumé, les manuscrits anciens sont presque tous
d'accord pour nous donner la Chronique de Turpin comme
un chapitre ou comme un extrait du Livre de saint
Jacques *.
1. Il nous semblait très absurde, quand nous lisions la Chronique
isolément (voyez ci-dessus, p. 66), que Turpin parlât de Charles
le Chauve, et encore de villes dépeuplées depuis le temps de
Charlemagne usf/ue in hodiernum diem,et encore d'une chansonde
geste sur Ogier, qui se chante, disait-il, usque in hodiernum diem.
Turpin ne se serait pas ainsi « coupé » par trois fois. Mais peut-
LA CHRONIQUE DE TTRP1N
100
3° G. Paris ' a remarqué que la Chronique de Tu r pin
(p. 62) et le Guide emploient, au sens de jaculum, le
même mot aucona, « qui ne se trouve d'ailleurs, semble-
t-il, dans aucun autre texte latin du moyen âge » \.
4° On peut multiplier les rapprochements de pensée et
d'expression entre la Chronique et le Guide. Un exemple
suffira :
CHRONIQUE DE TURPIN
éd. Castets, p. 54.
Apud Belinum sepelitur Oli-
verus et Gandelbodus rex Fri-
siae, et Ogerius rex Daciae, et
Arastagnus rex Britanniae, et
Garinus dux Lotharingiae, et
alii multi.
GUIDE DES PELERINS
éd. Fi ta, p. 43.
Villa quae dicitur Belinus
visitanda sunt corpora sancto-
rum martyrum Oliveri, Galdel-
bodi régis Phrisiae.Otfferii régis
Daciae, Arastagni régis Britan-
niae, Garini ducis Lotharingiae,
et aliorum plurimorum.
5° Mais voici des concordances, non moins remar-
quables, entre la Chronique et les livres I et III du
recueil.
a) Turpin raconte la mort de Roland à peu près comme
Calixte, au livre I, raconte la mort de saint Jacques :
être est-ce Calixte qui émaille ici de ses propres réflexions le texte
qu'il transcrit. On peut supposer que, dans des manuscrits plus
anciens, des signes particuliers avertissaient que c'étaient des
gloses de Calixte. A moins que les rédacteurs de l'ouvrage n'aient
estimé de tels signes superflus et compté que leurs lecteurs, habi-
tués aux interventions fréquentes de Calixte dans les autres
livres, ne se méprendraient pas ici.
1. Bomania, t. XI, p. 426.
2. Sur quelques exemples romans de ce mot, voyez une note
de Fr. Michel, en son édition de l'Histoire de lu guerre fie Navarre
en 1277, par Guillaume Anelier, 1856, p. 367.
110
LES CHANSOINS DE GESTE ET COMPOSTELLE
CHRONIQUE DE TURPIN
éd. Castets, p. 49.
In hac confessione et prece
beati Rotholandi martyris, ani-
ma beata de corpore egreditur,
et ab angelis in perenni requie
transfertur, ubi régnât et exul-
tât sine termino, choris sancto-
rum martyrum dignitate merito-
rum conjuncta.
SERMON DE CALIXTE
Coder Calixtinus f° 43. Cf.
Migne, Patrologia latina,
t. 163, col. 1402.
Postquam magnus Jacobus..,
martyr invictus, Herodis gla-
dium tolerasset, aima ejus ani-
ma... ad suum lela revertitur
auctorem; angelis plaudentibus,
tandem obvia conscendit. Cor-
pus telluri, spiritum paradisi
sedibus reddidit, ubi régnât et
exultât dignitate meritorum,
angelorum cetibus aggregatus.
b) Le faux Turpin fait l'oraison funèbre de Roland en
vingt vers élégiaques (p. 49) :
Templorum cultor, recreans modulamine cives,
Vulneribus patriae fida medela fuit...
Culmen honoratum, decus almum, lumen opimum,
Laudibus in cujus militât omne decus.
Pro tantis meritis hune ad caelestia vectum
Non premit urna rogi, sed te net aula Dei.
Il ne s'est guère mis en frais : sa pièce est un centon
de Fortunat. Mais, au livre I, le faux Calixte a employé
par deux fois, pour célébrer saint Jacques, le même pro-
cédé et parfois les mêmes vers :
Migne, Palrol., col. 1398.
Templorum cultor, recreans modulamine cives,
Vulneribus patriae rida medela fuit.
Culmen honoratum, decus almum, lumen opimum,
Laudibus in cujus militât omne decus...
LA CHRONIQUE DE Tl'KPlN
111
Migne, PalroL, col. 1 102 :
Pi i» meritis Jacobum sic ad caelestia vectum
Non premit urna rogi, sed tenet urna Dei '.
c) Une légende, celle de l'olivier de saint Torquatus.
est rapportée de façon à peu près identique dans la Chro-
nique de Turpin et au livre III :
CHRONIQUE DE TURPIN
éd. Castets, p. 6.
Accintina, in qua jacet beatus
Torquatus, Chrisli confessor,
beati Jacobi cliens, ad cujus
sepulchrum arbor olivae divini-
tus florens maturis fructibus
onustatur per unumquemque
annum in solempnitate ejus-
dem, scilicet idus Maii.
livre m
{De translations s. Jacobi)
Romania, t. XXXI, p. 2o7.
Apud Accintinam urbem, ad
sepulcrum s. Torquati, rétro ec-
clesiam, annuatim arbor olivae
divinitus florens maturis fructi-
bus oneratur, e quibus oleum
ilico elicitur, unde lampades
ante ejus altare venerandum
accenduntur.
Dans la mesure où il est démontrable que l'acte IV
de Britannicus fut écrit en fonction des autres actes, il
est ainsi démontré, croyons-nous, que la Chronique de
Turpin, chapitre IV du Livre de saint Jacques, fut écrite
en fonction des autres chapitres.
1. Comparer encore l'éloge de Roland par Charlemagne (Chro-
nique de Turpin, p. 51] à l'éloge de saint Jacques par Calixte
fMigne, col. 1397-8). Le parallèle que fait Turpin des apôtres
Pierre, Jacques et Jean se retrouve dans un sermon de Calixte
' Migne, col. 1 3 ^ : > .
I 12 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
Y
Conclusion. Sens et valeur que notre interprétation
rend a la chronique de turpin.
Mais est-il sûr, dira-t-on, que nous connaissions la
Chronique sous sa forme première? Avant que le Guide
des pèlerins ait été rédigé tel que nous l'avons, d'autres
libelli analogues devaient tracer aux pèlerins leurs itiné-
raires. N'est-il pas possible de même qu'il ait existé
de la Chronique une version plus ancienne perdue pour
nous? Puisque les auteurs du Livre de saint Jacques ont
remanié et récrit la bulle du pape Léon, ne peuvent-ils
pas aussi avoir récrit une plus ancienne Chronique de
Turpin? — Certes, la supposition est permise; mais, si
on l'accepte, notre thèse ne pourra qu'y gagner. Plus
on vieillira la Chronique de Turpin, plus notre thèse y
gagnera. Vieillir la Chronique, ce sera simplement
reporter vers une date plus reculée la constatation de
ce fait que les organisateurs du pèlerinage de Compostelle
ont trouvé naturel et légitime d'exploiter les légendes
épiques pour le bien de leur entreprise, et de traiter les
chanteurs de geste en agents que l'on patronne et qui
servent. Car séparer la Chronique de Turpin de la route
de saint Jacques, revenir à l'idée qu'au fond de quelque
monastère, tel que Saint-André de Vienne, un clerc
amateur de chansons de geste l'aurait imaginée par un
caprice tout individuel et tout littéraire, nul n'y songera
plus, je crois. N'a-t-il pas suffi de la reporter sur les
chemins de saint Jacques pour que cette pauvre chose
obscure, mesquine, morte, reprît vie, sens et dignité?
LA CHRONIQUE DE TURP1N \ 13
Comme les autres chapitres du Livre de saint Jacques,
elle marque un point d'arrivée, l'aboutissement de plus
anciens efforts de propagande, un moment de la vie du
pèlerinage. Elle témoigne qu'il s'est produit sur ces
routes, par l'œuvre à la fois des clercs et des laïques, che-
valiers, pauvres pèlerins et poètes de métier, un travail
continu, ample et divers, ne disons pas de pensée cléri-
cale, mais de pensée chrétienne, de poésie, au sens le
plus large et le plus cher du mot. Sans doute les clercs
ont donné un coloris plus clérical aux légendes des
routes. Mais ils n'ont pas voulu par un caprice arbitraire
se les annexer, accaparer les chansons de geste ; ils ont
voulu seulement les autoriser davantage.
C'est ainsi que les contemporains, sinon toujours les
critiques modernes, ont compris la Chronique de Turpin,
et c est ce qui en explique le succès. Les clercs du
xn° siècle, au témoignage de Guibert de Gembloux, s'en
disputaient les copies pour les recopier à leur tour1.
1. Voici la lettre de Guibert, abbé de Gembloux antérieure à
1187), d'après Dozy \ouvr . cité, t II, p. 430, qui Ta publiée le
premier : « Xec solumpraedicto sedet alio modo peregrinationem
meam pluribus et scio et gaudeo et nunc prodesse, etin posterum
profuturam. Nam ex leclione librorum quos de miraculis sancti
Jacobi apostoli et de prodigiis circa corpus béati Martini...
ostensis, de bellis quoque in Hispania a Karolo Magno gestis et
martyrio Rollandi ducis sociorumque ejus, et ex relatu vel auditu
caeterorum quaeapud vos chez les moines de Marmoutiers] com-
morans transcripsi, tantus admiration! s afiectus, tanta virtutis
aemulatio nonnullis nostrorum excitatur, ut et exemplaria certa-
ti m ad transcribendum a complu ribus rapiantur, et in veneratio-
nem sanclorum de quibus sermo est, et ad eorum suffragia pro-
merenda leg-enlium et audientium mira devotione moveanlur.
Auditui meo et propria e experientiae de his, ut vulgariter loquar,
credo. »
J. Bédibr. — Les léyendes épiques, t. III. 8
114 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
Aussi en avons-nous plus de cinquante manuscrits ', et,
en français ou en provençal, sept traductions du
xme siècle. Le sentiment commun des clercs, une lettre
souvent citée du prieur du Vigeois'2 l'exprime bien : il
connaissait, dit-il, les prouesses de Charlemagne et de
Roland par les chansons de geste ; il se réjouit de pou-
voir désormais, grâce à cette chronique latine, donner
aux poèmes des jongleurs plus de créance. Gautier Map 3
la cite en son De nugis curialium et Gervais de Tilbury 4
en ses Otia imperialia ; Philippe Mousket, Aubri deTrois-
Fontaines l'exploitent largement. Les clercs la proposent
aux peintres-verriers pour la décoration des églises :
vitrail de Saint-Denis, vitrail de Chartres. La châsse de
Charlemagne à Aix-la-Chapelle est décorée de scènes
prises à Turpin, et la Vif a Caroli, composée à Aix-la-
Chapelle pour propager le culte du nouveau saint, juxta-
pose des chapitres tirés d'Eginhard à des chapitres tirés
de Turpin.
Ainsi clercs et laïques ont accepté d'un même cœur
les fictions du Livre de saint Jacques.
1. Voyez Potthast. M. G. Baist (Zeitschrift fur rornanische
Philologie, t. V, p. 422i en estime le nombre à plus de soixante.
2. Voyez Léon Gautier, Les épopées françaises, t. I, p. 101.
3. Monumenta Germ. hist., Scriptores, t. XXVII, p. 60.
4. Ibid., p. 368.
B. — LES CHANSONS DE GESTE
QUI EXPLOITENT
ET COMPLÈTENT LA CHRONIQUE DE TURP1N
La Chronique de Turpin marque un point d'arrivée.
Voici qu a son tour elle va servir de point de départ.
Voici que plusieurs chansons de geste l'exploiteront.
Que ces chansons aient été composées « sous l'influence
du faux Turpin », rien de plus assuré et rien de plus
connu déjà. Mais nous voudrions montrer — et là sera
la nouveauté de notre étude — qu'à ces poètes qui s'ins-
pirent du faux Turpin, le faux Turpin n'a pas suffi.
S ils lui ont emprunté des données topographiques et des
légendes, ils en connaissent aussi que le faux Turpin
avait ignorées ou négligées, et ils les ont prises là où le
faux Turpin lui-même avait pris les siennes : sur les che-
mins de saint Jacques.
1 . La Chanson de /'Entrée en Espagne.
Deux romans, l'Entrée en Espagne et la Prise de
Pampelune, forment le prologue, composé après coup,
de la Chanson de Roland :
Caries li reis, nostre emperere magnes,
Set anz tuz pleins ad estet en Espaigne. . .
De ces « set anz tuz pleins » Y Entrée en Espagne
raconte les cinq premiers ; la Prise de Pampelune les
deux derniers.
116 LKS CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
l*' Entrée en Espagne est un très long- poème, de seize
mille vers environ, conservé dans le manuscrit XXI de
Bibliothèque Saint-Marc à Venise. Il a été composé, sans
doute dans la première moitié du xive siècle, par un
rimeur de Padoue1, en ce langage hybride, tout littéraire
et artificiel, qu'on appelle le « franco-italien » 2.
Charlemagne vient attaquer les Sarrasins d'Espagne,
à la tête de ses armées. Pendant cinq ans, il combattra
autour de trois villes : Najera, Nobles, Pampelune.
Le bon duc Naymes; fidèle, comme il convient, à son
personnage de « Nestor de l'épopée française », Roland
toujours preux et Olivier toujours sage, et Ganelon déjà
fourbe, et Turpin, et Samson, et Ogier, et les autres, c'est
la troupe des héros connus. Embuscades et sièges, mes-
sages insolents, combats singuliers et batailles rangées,
c'est la série des thèmes habituels. Mais l'action ne se
déroule pas toujours dans le camp de Gharlemagne.
Roland, irrité d'un affront, quitte l'armée, franchit la
mer, et pendant des milliers de vers, le poète le promène
en « Persie » et en d'autres pays d'Orient, à travers des
aventures merveilleuses et très fastidieuses. Roland peut
d'ailleurs s'y attarder autant qu'il lui plaît. Quand il
retourne enfin vers Gharlemagne, l'ayant laissé campé
devant Pampelune, il l'y retrouve toujours campé ; et
quand le poète, au bout de ses seize mille vers, renonce
1. Voir Antoine Thomas, Nouvelles recherches sur l\< Entrée
de Spagne », Paris, 1882.
2. M. Antoine Thomas a publié ce roman dans la collection de
la Société des anciens textes français: Ventrée d'Espagne, chan-
son de geste franco-italienne, publiée d'après le manuscrit, unique
de Venise, 2 volumes, Paris, 1913.
^ENTRÉE EH ESPAGNE ll~
à achever son roman et abandonne la partie, Charle-
magne est toujours campé devant Pampelune1.
C'est un poème en l'honneur de Charlemagne, mais
aussi de saint Jacques. Si l'empereur tente de conquérir
l'Espagne, c'est qu'il a promis à l'apotre de délivrer son
tombeau et de rendre libre la route qui y mène,
la stree
Qui as bons peregrins stoit tolueet vehee 2.
Les barons français rappellent cette promesse à tout
propos et à satiété :
9137 Venus somes conquerre Aragon et Castelle
Et dou baron saint Jaques eslargir la sentelle 3. »
C'est saint Jacques qu'ils invoquent dans leurs périls et
qu'ils remercient après leurs victoires*; ils jurent «parcel
apostre qu'alonspor aquiter'' », et les hommes de Roland
entrent dans la cité de Nobles au cri de : « Chevalier
saint Jaques ! 6 »
C'est que le rimeur exploite la Chronique de Turpin.
Il le dit à maintes reprises. L'archevêque u Trepin.
t. Ou pourra lire dans la Bi/jliotftèque de V Ecole des Charte*
(4e série, t. IV, 1858, p. 211 une analyse détaillée du poème, due
à Léon Gautier.
2. Edition A. Thomas, vers 36-7.
3. Cf. les vers 1868, 2589-91, 9004, et bien d'autres passages
analogues.
4. Voyez les vers 1788, 2134. 2568, 3417, 4608,7221,9474,9795,
10104, etc.
5. Vers 1341 .
6. Vers 9806, 10130.
IIS LES CHANSONS DE GESTE ET C.OMPOSTELLE
aostre doctor », comme il l'appelle1, est sa principale
autorité2. Comme saint Jacques est apparu à Charle-
magne pour lui ordonner de conquérir 1 Espagne, pareil-
lement l'archevêque Trepin a daigné apparaître au poète
pour lui ordonner d'écrire sa chanson de geste :
46 « Savez por quoi vos ai Festorie commencée?
L'arcivesque Trepins, qui tant feri de spee,
En scrist mist de sa main Fistorie croniquee;
N'estoit hien entendue fors que da gient letree.
Une noit en dormant me vint en avisée
L'arcevesque meïsme, cum la carte aprestee ;
Comanda moi edist, avant sa desevree,
Que por Famor saint Jaques fust l'estorie rimee,
Car m'arme en seroit sempres secorue et aidée. »
Il a en effet emprunté à la Chronique de Turpin
maintes légendes :î : l'apparition de saint Jacques à
Charlemagne, le duel de Roland et de Ferragu, etc.
Mais, si les héros de son roman se préoccupent du che-
min de saint Jacques, lui-même, à vrai dire, s'y inté-
resse moins. Il ne le connaît guère ', ce qui n'est point
1. Vers 2825.
2. Il nomme en outre, comme garants de ses récits (v. 2780 ,
deux t< bons cierges », Jean de Navarre et Gautier d'Aragon,
inconnus par ailleurs.
3. Il la cite complaisamment comme sa source, même hors de
propos (par exemple au v. 5545).
4. Roland, dans son poème, combat Ferragu devant Najera,
parce qu'il en est ainsi dans la Chronique de Turpin ; mais, parce
qu'il plaît au rimeur que ce combat se livre aussitôt après que Char-
lemagne a franchi « le port d'Espaigne », il transfère hardiment
Najera (voyez v. 4521-6, 4683-5, etc.) au pied des Pyrénées; et
sur la route de Saint-Jean-Pied-de-Port (mentionné au v. 10075;
à Pampelune, où jamais ville ne s'éleva, il dresse hardiment
L'ENTRÉE EN ESPAGNE 119
pour surprendre de la part d'un romancier qui écrit au
fond de l'Italie et pour le plaisir d'un public italien. 11
se borne à mettre en œuvre la Chronique de Turpin,
selon une formule dès longtemps consacrée.
Mois tel des épisodes qu'il emprunte à la Chronique
est sans doute plus ancien qu'elle. Par exemple le duel
de Roland et de Ferragu de Najera. Du moins d'autres
chansons de geste avaient célébré dès le xmc siècle ' , et
dès le xne, le même « Fernagu de Nazze ». Comme les
divers textes connus s'accordent à placer le duel de
Roland et de Fernagu à Najera, et comme Najera se
trouve sur la carte « ou droit chemin de saint Jacques »,
c est donc vraisemblablement une antique légende de ce
chemin.
D'autre part, il est une légende au moins que l'auteur
de l'Entrée en Espagne n'a tirée ni de la Chronique de
Turpin, car on ne l'y trouve pas, ni de son imagination,
car on la trouve ailleurs : la légende de la Prise de Nobles.
Offensé par Charlemagne, Roland l'a quitté le jour d'une
bataille et s'en est allé attaquer Nobles, ville sarrasine.
Quand il revient et qu il veut faire hommage à l'empe-
reur de la ville conquise sans sa permission, Charle-
magne, irrité, le frappe de son gant au visage. La Chan-
son de Roland fait par deux fois allusion à ce récit, au
deux places fortes, Najera et Nobles. Son imprécision géogra-
phique est grande : s'il prend au faux Turpin, pour s'en servir
dans un dénombrement de troupes païennes voyez v. TiToetsuiv. ,
un certain nombre de noms de villes, il les énumère pêle-mêle, au
gré de son caprice.
1. Histoire poétique de Charlemagne, p. 263.
120 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
vers 198, puis en ce passage où Ganelon rappelle le
méfait de Roland :
1773 » Asez savez le grant orgoill Rollant :
Ço est merveille que Reus le soefret tant.
Ja prisl il Noples sanz le vostre cornant.
Fors s'en eissirent li Sarrazins dedenz.
Sis cumbatirent al bon vassal Rollant ;
Puis od les ewes lavât les prez del sanc :
Pur cel le fist ne fust aparissant.
Le récit de Y Entrée en Espagne ne saurait être un
simple développement de ces quelques vers, car il donne
en plus un trait essentiel (Roland frappé au visage),
lequel se retrouve dans la Karlamagnussaga et dans
Jehan de Lanson. Comme la montré G. Paris, la Prise
de Nobles était un ancien récit épique, plus ancien que
la Chanson de Roland.
Qu'est-ce que Nobles ? Peut-être Orthez, dont le
château a porté le nom de Xobile '.
Un grand « chemin Romiu » était celui qui venait
d'Auch, traversait Luccarré, Lescar, Orthez, et se diri-
geait de là vers Saint-Jean-Pied-de-Port 2.
2. La Chanson de la Prise de Pampelune.
La Prise de Pampelune 3 fait suite à Y Entrée en
1. Voyez P. Raymond, Dictionnaire topographique du départe-
ment des Basses-Pyrénées, au mot Moncade. Cf. Léon Gautier, La
Chanson de Roland, Tours, 1872, note du v. 177").
2. Voyez P. Raymond, Dictionnaire topographique, au mot
Romiu (lé chemin).
3. La Prise de Pampelune (6.113 vers alexandrins), conservée
dans le manuscrit V de la Bibliothèque Saint-Marc, à Venise, a été
LA PRISE DR PAîtfPELUNK 121
Espagne. C'est un roman de très basse époque. Son
auteur. Nicolas de Vérone, personnage assez bien connu
par ailleurs ', l'a rimé au plus tôt vers l'an 1350 -\
Malgré son déplorable langage franco-italien, Nicolas
de Vérone est un bon poète. 11 y a dans son roman de
l'adresse et de la verve, une certaine force pathétique,
de beaux épisodes, du moins de cette beauté mélodra-
matique qui convient au genre, quelques figures très
vivantes : tel le vieux roi mahométan qui veut tuer son
fils devenu chrétien ; il surprend endormi le renégat ;
trois fois il brandit sur lui le couteau, mais il n'a pas le
cœur de frapper ; il s'enfuit en pleurant; — tels le bon
et plaisant Estout, et Guron de Bretagne, qui meurt en
apportant la nouvelle d'un haut fait de guerre, comme
le coureur de Marathon. Ces personnages, Nicolas de
Vérone les a d'ailleurs presque tous empruntés à Y En-
trée en Espagne, n'ayant prétendu qu'à achever ce roman.
Il se préoccupe, plus que n'avait fait l'auteur de Y Entrée
en Espagne, de donner un rôle brillant à ses compa-
publiée par Ad. Mussafia, Vienne, 1 864. Voyez les études de
Paulin Paris Histoire littéraire de la France, t. XXVI, 1873, p. 360-
372 . de Léon Gautier {Les épopées françaises, t. III, p. 455-481),
de M. F. Castets (aux notes de son édition de la Chronique de
Tuipin, 1880, p. 79-87).
1. Sur sa biographie, voyez, outre l'ouvrage déjà cité de
M. A. Thomas Xouvelles recherches sur /' a Entrée rie Spagne »,
1882:, un article de M. V. Crescini dans les Atti del Istituto
Venelo di scienze, lettere ed arti, 7e série, t. VIII, et une note de
Paul Meyer dans son mémoire intitulé De l'expansion de la
langue française en Italie Atti del congresso internazionale di
scienze storiche, Rome, 1903; tirage à part, 1905, p. 32).
2. Sur cette date, voyez un article de M. Antoine Thomas dans
la Romania, t. XVIII 1889), p. 160.
122 LES CHANSONS DE GESTE ET GOMPOSTELLE
triotes, les Lombards, si souvent tournés en dérision
dans les chansons de geste '. Pour le reste, il se con-
tente d'épouser les intentions de son devancier. Il fait
prendre entin à Charlemagne l'imprenable Pampelune,
puis le mène à la conquête d'autres villes. Gomme dans
Y Entrée en Espagne, Charlemagne combat pour la plus
grande gloire de saint Jacques. Comme dans VEntrée
en Espagne, il s'agit de « conquir le zamin dou saint
galician a » — ainsi s'expriment nos chevaliers en leur
jargon italien ; — ils veulent « franchir le seint apostre » 3,
« recobrier sa glise » 4 ; ils ne se lassent pas de le
répéter, ils veulent
tournier en franchise
Le zamin et la voie dou buen saint de Galise :i.
u Saint Jacques ! » est leur mot de passe dans les
embuscades ° ; et, quand ils montent à l'assaut, leur
cri d'armes est « Saint Jacques î " »
Mais la Prise de Pampelune diffère de VEntrée en
Espagne par un caractère non remarqué jusqu'ici, bien
1. Dexirrier, roi des Lombards, mène une armée au secours
de Charlemagne, et c'est grâce à son aide que Charlemagne prend
enfin Pampelune. Cette préoccupation patriotique était d'ailleurs
déjà indiquée dans Y Entrée en Espagne, où Roland est « senator
de Rome » et conduit en bataille une troupe de vingt mille
Romains.
2. Vers 1411.
3. Vers 5537.
4. Vers 1432.
5. Vers 1 fc34. Cf. les vers 195-7, 308-10, 2230-1, H655-7, etc.
6. Vers 1485-7.
T. Vers G087.
LA PRISE DE PAMPELUNE 123
digne île remarque pourtant : la précision géographique.
Pour dompter les Sarrasins, Charlemagne et ses pairs
ne vagabondent pas à travers des régions incertaines ;
ils suivent, étape par étape, la voie même que suivaient
les pèlerins de saint Jacques.
Le poète maintient l'action sur cette route — la droite
rue, comme il l'appelle, ou \e camin ferré (v. 793), le
cemin antif (v. 941), la voie batue (v. 1758); un moment
les chrétiens sont rejetés hors de cette route et c'est le
plus grave échec qu'ils subissent :
1817 . . .Se tost n'ont secors, mais ne recobreront
Le camin de Lapostre. . .
Le Chemin de l'apôtre, on peut le tracer sans nul
risque d'erreur. C'est la route romaine que l'Itinéraire
Antonin détermine parles noms de Tritio (Tricio), Libia
Leiba), Segasamunclo (Cerezo de Rio Tiron,) Virovesca
[Briviesca ), Segesamone (Sasamon), Lacobriga Carrion),
Camala (Sahagun), Lance [Cen*o de Lancia), Ad Legio-
nem NIL geminam [Léon*). C est la route immuable,
que donnent toute pareille le Guide des pèlerins du xir
siècle, les chansons des pèlerins du xvue et les cartes rou-
tières modernes. La voici, telle que la décrit le Guide2 :
1. Voyez Antonio Blâsquez, Nuevo estudio sobre el ltinerario
de Antonino, dans le BoleLin de la R. Academia de la hisloria,
l. XXI 1892), p. ",4-128 : notamment, p. 111. Cf., au t. II [Supple-
mentum) du Corpus, la carte des voies romaines dressée par
Kiepert et Fr. Coello.
2. Les noms imprimés en petites capitales sont ceux des dietae
dt'si^nées par le Guide, p. 3 Les noms imprimés en italiques sont
ceux des cours d'eau indiqués aux pages 8-1 du Guide. Je renier-
124
LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
Dl SOMPORT A PlJENTE LA ReINA.
BORCIA
Portus Asperi
Hospitale s. Christinae
Canfrancus
Jacca
Aragonus, flumen
Os tu riz
Thermas
Mons Reellus
Pons Reginae
Borce
Soin port
Sta Cristina
Can franc
Jaca
Passage de V Aragon
?
Tiermas
Monreal
Puente la Reina.
b) Du Port de Cize a Puente la Reina,
Villa s. Michaelis
Portus Ciserei
Hospitale Rotolandi
Villa Runcievallis
BlSCARETUM (BlSCARELLUs)
Resogna
Arga et Rima, //.
Pampilonia
Pons Reginae
Saint-Michel
Port de Cize
Ibaneta
Roncevaux
Viscarret
Larrasoana
Passage de VArga
Pampelune
Puente la Reina
c) De Puente la Reina a Compostelle.
Rivus Salât us
Stella
Aiega, //.
Arcus
Grugnus
Ebra, //.
Passage du R. Salado
Estella
Passage de VEga
Los Arcos
Logroîio
Passage de V Ebre
cie MM. Lucien Galloiset Rarrau-Dihigo qui m'ont aidé à identifier
plusieurs de ces noms. Voyez la carte ci-jointe. On n'y a inscrit
que des noms fournis par le Guide.
Le Chemin de Saint-Jacques des Pyrénées à Compostelle.
(d'après le Guide des pèlerins du xn" siècle).
la prisk di-: pauplli m.
125
Villa Rubea
Nagera
Sanctus Dominicus
Radicellas
Belfuratus
Francavilla
Nemus Oquae
Altaporca
Burgas
Alterdalia
F'urnellos
Castrasorecia
Pons Fiteriae
Pisorga, fl.
Frumesta
Carrionus
S ANCTUS FACUNDUS
Ceiu, fl.
Manxilla
Aisela, fl.
Porma, fl.
Torio, fl.
Legio
Rernesgua, fl.
Orbega
Osturga
Raphanellus
Portus Montis Iraci
Sicca Molina
Ponsferratus
S il. fl.
Carcavellus
Caa, fl.
YlLLAFRANCA
Rurdua (corriger Burbia?)
Vallis Carceris
Castrum Sarracenicum
Villa Us
Villaroya
Xajera
S10 Domingo de la Calzada
Redecilla del Camino
Belorado
Villafranca
Montes de ( >ca
Atapuerca
Bu a go s
Tardajos
llornillos del Camino
Castrogeriz
Itéra del Castillo
Passage de la Pisuerga
Fromista
Carrion de los Condes
Sahagun
Passage du Rio Cea
Mansilla de las Mulas
Passage de l'Esla
Passage du Rio Porma
Passage du Torio
Léon
Passage de la Bernesga
Puente Orbigo
Astorga
Rabanal del Camino
Puerto Irago
Molina Seca
Ponferrada
Passage du SU
Cacabelos
Passage de la Cua
VlLLAIBANCA
Passage de la'Burhia
Valcarce
•)
•>
126
LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
Hospitale in cacumine monlis
Februarii
Portas monlis Februarii
Linar do Rege
Triacastella
Villa s. Michaelis
Barbadellus
Pons Mineae
Sala Reg-inae
Palatium Régis
Campus Levurarius
S. Jacobus de Boento
Castaniolla
Villanova
Ferreras
CoMPOSTELLA
Hospital?
Monte Zebrero
Linares
Triacastela
Barbadelo
Passage du Mi no.
Sala Regina
Palaz de Rey
Leboreiro
Boente
9
Villanova
Ferreiros
Santiago de Compostela
Nous suivrons cette route, guidés parCharlemagne. Car
tel est le plan de la. Prise de Pampelune : Charlemagne con-
quiert une ville païenne, en baptise les habitants, s'ache-
mine vers une autre ville ; il la conquiert, en baptise
les habitants, s'achemine vers une autre ville ; et ainsi
de suite.
1. Pampelune. Charlemagne la prend au début du
poème. Il y est venu, selon V Entrée en Espagne, par
Blaye et Saint-Jean-Pied-de-Port.
2. La Stoille. A Pampelune, il déclare un jour qu'il
se mettra le lendemain en route vers La Stoille (Estella) :
1442 « Seignour, dist Zarllemagne, « demain sens nul termin
Veul alier ver La Stoille ao nom le roi divin. »
Il envoie en avant-garde Roland avec vingt mille
hommes. Roland part « avant la mie nuit » (v. 1476),
et, au soleil levé (v. 1489). aperçoit les murs d'Estella.
LA PRISE DE PAMPELUNE \2~
C'est une étape de io kilomètres que ses cavaliers
peuvent avoir fournie en ces quelques heures. Il ne ren-
contre pas de résistance ; les Sarrasins ont fui à Mont
Garzin (v. 1533, v. 1601 ), où ils ont fait leur jonction
avec une armée de renfort venue de Saragosse.
3. Mont Garzin. C'est donc a Mont Garzin, au-delà
d'Estella pour qui vient de Pampelune ', que les chré-
tiens se heurtent à cette double armée sarrasine. Char-
lemagne y est attaqué par des païens aux faces cachées
sous des masques hideux. Finalement les chrétiens sont
vainqueurs et font prisonnier Altumajour. qui se con-
vertit et leur livre Estella et Mont Garzin.
Mont Garzin v. 1601 | ou Mont Garçin v. 1821) est
la même forteresse que la Chronique de Turpin * appelle
Mons Garzlni, que la Karlamagnussaga, la compilation
i. Cette localisation de Mont Garzin au delà d'Estella ressort
avec évidence du récit de Nicolas de Vérone, puisque Roland
est venu d'une traite de Pampelune à Estella, sans avoir rencon-
tré un seul Sarrasin sur sa route, et puisque ses vingt mille
hommes et les cinquante mille Sarrasins campés depuis plusieurs
jours à Mont Garzin n'auraient pu se rencontrer au même lieu
sans s'apercevoir mutuellement. Pourtant on voit plus loin
(v. 2016, 2030-6 etc. le même Nicolas de Vérone placer Mont
Garzin entre Pampelune et Estella : si bien que l'armée païenne
de Mont Garzin se trouve Gnalement enserrée entre les troupes
de Charlemagne, qui viennent de Pampelune, et celles de
Roland, qui retornent d'Estella. Ce sont donc deux données
contradictoires et inconciliables. Comme Mont Garzin ne peut
être à la fois à l'Est et à l'Ouest d'Estella et qu'on est obligé de
choisir, je choisis la donnée qui s'accorde avec l'identification
de Mont Garzin que je propose ci-après. Il est constant, en tout
état de cause, que Nicolas de Vérone s'est ici embrouillé : de là
l'indication que ce n'est pas lui qui a le premier disposé le
théâtre de l'action. Je tirerai plus loin parti de cette remarque.
2. Ed. Castets. chapitre xvi.
128 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
de David Aubert ' et la Chanson de Gui de Bourgogne 2
appellent Montjardin. Ces textes, et notamment la
Chronique de Turpin, la placent dans la région de Pam-
pelune ; mais personne, que je sache, n'a encore pro-
posé une identification de ce lieu. C'est, selon notre
poème, un mont boisé (un pui foilu, v. 1647), qui
domine un oscur vallon (v. 2078), et qui commande
la route d'Estella à Logrono. Ce ne doit pas être un
lieu imaginaire, et il s'agit de trouver dans ces
parages, bien que les cartes courantes de l'Espagne ne
s'y prêtent pas, un nom analogue. Or c'est le nom tel
quel de Mon jardin qu'on lit à sa place alphabétique
dans le Dictionnaire des postes d'Espagne3, et l'on y
voit que ce village est placé précisément à l'endroit
requis, en plein sur la route d'Estella à Logrono. Les
bonnes cartes de Navarre 4 marquent en effet une hau-
teur, appelée Monjardin, à sept kilomètres à l'ouest d'Es-
tella, entre Estella et Villa de Los Arcos. Les diction-
naires géographiques décrivent Montjardin comme une
hauteur boisée, fort escarpée, sauf en sa pente ouest,
qui confine à la vallée d'Egra'\ Ce nom français en
1. Histoire poétique de Charlemagne, p. 265.
2. V. 1855.
3. « Monjardin, fuerte, ayuntamiento Villamayor, Partido judi-
cial Estella, Provincia Navarra : conduccion Pamplona â Logrono,
estafeta y peaton Estella » (Diccionario geogràfico postal de Espana,
Madrid).
4. Voir, p. ex., Mapa del reyno de Navarra, construido sobre
el mapa de D. J. de Horta y otros, por D. Tomâs Lopez, Madrid,
1772. J'offre ici mes remerciements à M. Barrau-Dihigo, qui m'a
aidé à retrouver Monjardin sur les cartes anciennes.
5. Voir l'article Monjahdin dans le Diccionario geogrà/ico-
historico de Espana por la Real Academia de la historia, Seccion I,
LA PRISE DÉ PAMPELUNE 129
pleine terre navarraise est si singulier qu'on est tenté
d'abord de le croire appliqué, par quelque fantaisie, à
un château récemment construit. Il n'en est rien : ce
lieu, primitivement appelé Deyos, porte le nom de Sant
Esteban de Monjardin, attesté par des chartes, depuis
11431 peut-être, depuis 1181 en tout cas 2. C'est un
lieu qui fut célèbre 3, où des traditions espagnoles, qui
peuvent remonter assez haut4, placent une ancienne for-
teresse sarrasine •'. Ce nom français attaché à un mont
qui se dresse sur le camino francés lui a-t-il été imposé
par les pèlerins de saint Jacques ? Ce qui est sûr, c'est
qu'il le porte depuis le xne siècle.
4. Le Groing. Après avoir réduit Estella en leur
puissance, les chrétiens
2il6 S'en istrent de la ville sens nule destourbance
E tant esploiterent ou la Jesu sperance
Qu'au Groing furent venus...
C'est Logrono, à 40 kilomètres d'Estella. Ils y
reçoivent la soumission des habitants et retournent à
Estella (v. 2458 ss.), où Charlemagne est resté, pour y
baptiser Altumajour, le seigneur converti des deux cités.
t. II, Madrid, 1802 ; et dans le Diccionario geogràfico-estatistico-
historico de Espafia por Pascual Madoz, Madrid, 1850.
1. Pascual Madoz, ouvr. cité.
2. P. Joseph de Moret, Annales ciel reijno de Navarra, 1766,
t. II, p. 488.
3. P. Joseph de Moret, Annales del reyno de Navarra, 1766,
t. II, p. 408.
4. P. Joseph de Moret, Investir) aciones historicas de las anligur-
dades del reyno de Navarra, 1766, t. I, p. 571.
5. Moret, Annales, t. I, p. 322.
J. Bbdier. — Les légendes épiques, t. III. 9
130
LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
C'est alors seulement, maintenant qu'il est maître de
Logroiio, que Charlemagne envoie des messagers au roi
païen de Saragosse. Le poète savait donc que c'est à
Logrono que s'embranche la route romaine qui, suivant
le cours de l'Èbre, se dirige par Galahorra vers Sara-
gosse.
5. Bors. Charlemagne a envoyé ses messagers, Basin
et Basent, puis Guron, à Saragosse ; ils sont tués par les
Mansi//a
Astorçja
O-
Sahagùn Carr/'oi
—O
Burgos
Monjarc/in
L ogrono
Ca/ahorra
C vers. Sarragosse )
L'Itinéraire de Charlemagne dans la « Prise de Pampelune ».
païens, et l'empereur en ressent une grande douleur ;
mais, dit le poète, bientôt il fut un peu réconforté,
3867 Car ceus dao bors d'Espagne seul de lour voluntié
Rendrent ao roi Zarllon la ville e la poesté ;
E quand tretous furent laviés e batizé,
Le roi garni les terres selong che li fu a gré.
Qui sont ceus dao hors d'Espagne ? Si l'éditeur de la
Prise de Pampelune, Ad. Mussafîa, avait suivi du doigt
sur la carte la route nécessaire de Charlemagne, elle
LA PRISE DE PAMPELUNK 131
l'eût conduit de Logrono à Burgos : il aurait donc
imprimé Bors .
Arrivé à Burgos, le poète quitte pour un temps la
route de Saint-Jacques. Pour récompenser Altumajour,
le bon convers d'Estella, qu'un usurpateur avait jadis
chassé de Cordes (Cordoue), Charlemagne dirige ses
troupes vers cette ville, qu'il veut lui rendre. Ce détour
se comprend : s'il se propose d'affranchir le chemin du
« seint Galizian », il est bon, en effet, que Charlemagne
refoule au loin les Sarrasins.
Voilà donc qu'il s'aventure, à la suite de Charle-
magne, vers Cordoue, et il semble bien se douter que la
distance est grande. Mais, lui qui sait dénombrer, etdans
leur ordre exact, les villes et bourgades de la via Com-
postellana, sorti de cette route, il est dépaysé et il est
clair qu'il n'a que les notions les plus vagues sur la géo-
graphie du reste de l'Espagne. Il a pris l'idée d'un siège
de Cordoue à la Chanson de Roland ou à quelque autre
roman : mais où se trouve Cordoue ? il n'en sait rien ' .
1. De Burgos à Cordoue, pas un nom propre qui marque les
étapes de l'armée chrétienne. Marsile envoie de Saragosse à Cor-
doue un secours par terre, et aussi (v. ±085-91 une flotte, qui
prend la mer à Saragosse même. Campé devant Cordoue, Roland
cherche à s'emparer de quelque bourg où il puisse se ravitailler.
Un Sarrasin, qui connaît bien, au dire du poète (v. 4144), le
pays d'Espagne, mais qui, en fait, semble aussi mal informé
que le poète lui-même, enseigne à Roland un château, nommé
Toletelle, bourg fondé par des exilés de Tolède, lequel est joustc
la. mer (v. 4150 , et à trois lieues de Cordoue (v. 4153, v. 4180 .
C'est la seule indication topographique que sache donner Nicolas
de Vérone pour toute cette expédition : elle est doublement
fausse.
I ->2 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
Aussi a-t-il hâte de regagner la voie romaine :
5670 Quand Zarllon oit suen erre aprestié sens demour,
Il dist a Isoriés : « Dreciés ma oriflour
\ ers le cemin seint Jaque, a non le Griatour.
— Yoluntier » dist celu. Adontsens plus séjour
Se départi de Cordes notre emperier alour.
6. Cai*ion.
5678 Quant Zarlles e sa giant e sa grand gientilise
Purent partis da Cordes tretous sens coardise,
Se drezerent enscemble sens fer autre devise
Tout droit vers le cemin dou buen seint de Galise,
E tant esploiterent pour sen e pour maistrise
Che a la voie vindrent ch'avoient tant requise
E virent Carion e la tour noire e bise.
Isoriès dist a Zarlle : « Par Dieu che tout justice,
Sur le cemin seint Jaques somes, sens gaberise.
Vés la Charion, ou est ja moût ocise
De la giant crestiaine pour alier en servise
De Dieu et de Tapostre... »
C'est Carriôn de los Condes.
7. Seint Fagon. Charlemagne a dressé sur les murs
de Carrion le gonfanon royal ; il a baptisé les habitants
de la ville et les traite avec bonté. La nouvelle s'en
répand par le pays et provoque d'autres soumissions :
5768 Adonc par ceste couse se rendi Seint Fagon,
c'est-à-dire Sahagûn.
LA PRISE DE PAMPELUNE 133
8 et 9. Maseleet Lion. Après Saint-Fagon, se rendent
(v. 5769) Masele et Lion, c'est-à-dire Mansilla de las
Muas et Leôn.
10. Storges. Alors Charlemagne apprend par un
espion qu'un roi païen, Estourgant, fera forte résistance
dans Storges. Aussitôt,
5825 Tout droit encontre Storges Temperier Zarllemagne
Se dreça ou sa gient de Franze e d'Alemagne...
et le poème se termine par le récit de l'assaut et de la
prise d'Astorga.
Il convient de rechercher où le poète a pris cet iti-
néraire. Comme l'auteur de l'Entrée en Espagne, il a
exploité la Chronique de Turpin. Il le déclare lui-même
(v. -v)Gi9, etc.j, et en effet son personnage d'Altumajour
est emprunté à la Chronique, de même que son récit
de la bataille des Sarrasins masqués. On est donc d'abord
tenté de croire qu'il a tiré de la même source les don-
nées topographiques de son roman ; auquel cas la Prise
de Pampelune nous fournirait seulement un témoignage
de plus sur la mode qui a engagé les chanteurs de geste
à fonder leurs romans sur cette Chronique. Examinons
ce qu'il en est au juste.
Le faux Turpin raconte (chapitres xrv-xvm) une expé-
dition qui mène Charlemagne de Pampelune a Monjar-
din, à Najera, à Cordoue, et il en est de même dans la
Prise de Pampelune K Mais les autres noms, le poète
les doit-il au faux Turpin ?
1.. Exception faite pour Najera, qui ne se trouve pas mentionnée
dans la Prise de Pampelune.
13i LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
Il pouvait lire, au chapitre in de la Chronique, un
dénombrement de cent villes d'Espagne, où se trouvent
ces noms : « ... Cappara, Austurga, Ovetum, Legio,
Karrionem, Burcas, Nageras, Kalagurria, Urantia,
Stella. Kalathaus, Miracula, Tu te la, Saragocia, Pampi-
lonia, Baiona, lâcha...
S'il avait recouru à cette liste, comment aurait-il pu
remarquer que les villes y sont énumérées dans l'ordre
inverse, à partir de Compostelle? éliminer d'une main
sûre celles qui sont désignées ci-dessus par des carac-
tères italiques et qui ne sont pas sur la route qui l'in-
téressait? y ajouter, à leur place vraie, ces trois noms
que le faux Turpin ignore : Logrono, Sahagun, Mansilla?
Ce n'est donc pas au faux Turpin qu'il doit le tracé
de la route de Gharlemagne. L'aurait-il pris au Guide
des pèlerins (p. 5-6 de l'édition Fita)? Mais il manque
dans ce Guide le nom de Monjardin. Il faudrait donc
supposer qu'il aurait pris Monjardin à la Chronique de
Turpin, les autres noms au Guide.
La conclusion est nécessaire. L'homme qui le pre-
mier a combiné l'action de la Prise de Pampelune ou
bien avait fait lui-même le voyage de Pampelune à
Compostelle, ou bien avait pris des notes sous la dictée
d'un pèlerin qui l'avait fait ; ou encore, ce qui revient à
peu près au même, il avait sous les yeux un Guide du
pèlerin de Compostelle plus complet que celui que nous
possédons. Allons plus loin : le public auquel il desti-
nait son poème se composait de gens qui avaient suivi,
ou qui suivaient, ou qui allaient suivre cette route. Sans
quoi, comment s'expliquer le plan singulier de ce roman?
et que les péripéties de l'action y correspondent à des
étapes de pèlerins ?
LA CHANSON d'aGOLANT 135
Or il est fort improbable que Nicolas de Vérone ait le
premier agencé l'action de la Prise de Pampelune. On
peut le voir au fait qu'il s'est égare un instant sur la
route, entre Pampelune et Monjardin l. De plus, l'un
au moins des épisodes de son poème, le meurtre par
Marsile des messagers de Charles, Basant et Basilie,
était déjà connu de 1 auteur de la Chanson de Roland.
3. La Chanson dWgolant.
Un feuillet de parchemin, écrit à la fin du xme siècle,
et conservé aujourd'hui à la Bibliothèque de l'Univer-
sité de Cambridge -, nous donne un court fragment (cent
soixante vers) d'une chanson de geste par ailleurs incon-
nue. Paul Me ver a publié et étudié ce texte 3. « La
langue et la versification, dit-il, conduisent à placer la
rédaction du poème au plus tôt vers la fin du xne ou au
commencement du xur3 siècle. » L'action se passe en
Espagne, avant la bataille de Roncevaux : ce roman
appartient donc, comme Y Entrée en Espagne et la Prise
de Pampelune, au cycle des récits qui forment le pro-
logue de la Chanson de Roland. Le fragment décrit le
commencement d'une bataille : Charlemagne divise ses
troupes en cinq corps, qu'il confie à ses principaux barons.
Son adversaire est le roi sarrasin Agolant. Le principal
incident est un combat singulier entre Agolant et Ogier.
Les personnages, Estout, Lambert de Bourges, Gaifier
1. Voyez ci-dessus, p. 126, note.
2. Sous le n° addit. 3303.
3. Dans la Romania, t. XXXV (1906), p. 22-31.
13G LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
de Bordeaux, Hoel de Nantes, etc., se retrouvent tous
(sauf deux, Guérin d'Anseùne et Bernart de Brabant)
dans la Chronique de Turpin. Même l'un d'eux, le roi
Arestant (v. 30), ne se retrouve que là : c'est YAras-
tagnus, rex Britanniae, de la Chronique.
« La chanson, demande Paul Me ver, est-elle le
poème ou l'un des poèmes que l'auteur des premiers
chapitres de la Chronique dite de Turpin a eus sous les
yeux, ou, inversement, le trouvère à qui est due notre
chanson a-t-il suivi Turpin? » 11 rejette cette seconde
hypothèse ; à son estime, « la chanson de geste repré-
sentée par le fragment de Cambridge est le rajeunisse-
ment d'une chanson beaucoup plus ancienne, sans doute
en assonances, que l'auteur de la Chronique de Turpin a
eue sous les yeux ». « Que ce remaniement ait été fort
libre, ajoute-t-il, je l'admets volontiers... ; mais il n'en
est pas moins très probable que le fond doit être
emprunté à un très ancien poème. »
L'autre hypothèse, pourtant, celle qui considérerait
la chanson représentée par le fragment de Cambridge
comme un simple dérivé de la Chronique de Turpin,
pourrait, à notre sens, se défendre aussi bien ]. Ici
1. <( Il faut sans hésiter la rejeter », écrit P. Meyer. Mais il
ne donne de cette opinion d'autre raison que celle-ci : « L'épisode
important que relate notre fragment, à savoir le combat d'Agolant
et d'Ogier, n'existe pas dans Turpin. Nous n'avons donc aucune
raison de supposer que notre chanson dérive de Turpin. » Pour-
tant, supposé que notre poète n'ait pas eu d'autre source que
Turpin, n'aurait-il pas été obligé, puisqu'il voulait écrire une
chanson de geste, de raconter des combats, soit d'Ogier contre
Agolant, soit d'autres héros chrétiens contre d'autres héros
GUI DE BOURGOGNE 1 M7
comme en plusieurs autres cas, nous sommes au rouet.
Il faut se borner à constater que cette Chanson d' Affo-
lant, qu'elle ait inspiré la Chronique de Turpin ou
qu'elle s'en soit inspirée, en est inséparable.
4. Gui de Bourgogne.
On se rappelle la donnée fantasque et séduisante de ce
roman i : Charlemagne et ses compagnons ne sont pas
restés en Espagne « set anz tuz pleins », mais vingt-sept.
Ils s'obstinent au siège de villes imprenables. Ils ont
vieilli sous le haubert :
Lor escu sont plus noir qu'arrement en mortier,
Lor chevaus desferez et ont toz nus les pies...
Cependant, en France, leurs fils ont grandi. Las d'at-
tendre ces pères qui guerroient au loin et qu'ils ne con-
naissent pas, un jour ils se réunissent sur la grève de
Seine et ils élisent un nouveau roi, Gui de Bourgogne.
païens? Les plus grandes batailles de Charlemagne sont à l'ordi-
naire rapportées par Turpin en deux ou trois phrases. Tout poète
qui l'exploite est bien forcé de le développer, et d'imaginer des
épisodes de guerre.
1. Il compte 4.303 alexandrins dans l'édition F. Guessard et
H. Michelant {Collection des anciens poètes de la France), 1859.
Gui de Bourgogne ne peut être antérieur à 1211, comme l'a montré
M. AntoineThomas (Romania, t. XVII, p. 280 .Voir la Bibliographie
des chansons de geste de Léon Gautier et ajouter : W. Feustell,
Beitrâge zur Textkritik des « Gui de Bourgogne », dissertation
de doctorat de Greifswald, 1898.
138 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
Mais, à peine élu, leur jeune seigneur Gui leur ordonne
de s'équiper tous et mène en Espagne la jeune armée à
la rescousse delà vieille armée. La rencontre des « enfants
de France » et des vieux, quand les deux troupes chré-
tiennes, s'apercevant lune l'autre, s'agenouillent, leurs
prouesses rivales, leur hostilité pleine de tendresse, ce
sont de beaux thèmes chevaleresques.
Le poète ingénieux, spirituel et hardi, qui a librement
« trouvé » ce conte, n'avait pas, comme l'auteur de la
Prise de Pampelune, le souci de la route des pèlerins *.
Pourtant, même ce roman conçu en dehors de la tra-
dition subit la tradition en quelque mesure. Le conteur
met en œuvre des éléments que la Chronique de Turpin
et les légendes de la route imposaient à son imagination.
Il connaît en effet ces légendes de la route, la prise
de Noble et le roi Forré (v. 6-7), le miracle des lances qui
prennent racine (v. 319), l'etl'ondrementde Luiserne, etc.
1. Il décrit seulement de façon assez précise l'itinéraire des
« enfants de France » :
312 Tuit ensamble chevauchent, douce France remest.
De ci que a Bordele pansèrent de l'errer.
La trespassent Gironde a barges et a nez ;
Par le milieu des Landes se sont acheminé,
Et costoient Belin, une povre frété.
De ci que a la Faue (?) ne se sont aresté ;
Li enfant la trespassent, s'ont le chemin trové.
Iluec virent le bois que Karles fist planter ;
Jusc'a Ais en Gascoigne ne se sont aresté...
Il énumère à deux reprises (v. 81-80 et v. 1853-65), mais sans
ordre, les villes conquises par Charlemagne, d'ordinaire sur la
route des pèlerins : Bordeaux, Dax, Monjardin, Astorga, Logrono,
etc. D'autres fois il mène ses héros à travers des contrées fantas-
tiques, vers Montorgueil, Augorie, Maudrane, etc.
GUI DE BOURGOGNE 139
En une scène amusante, il déguise Charlemagne en
pèlerin, pour lui faire espionner une cité sarrasine :
1285 Karles vesti la guige, mist le chapel el chief,
Les housiaus a liez desi au col du pié,
L'escherpe cordowane a ce son col lacié ;
Il a pris le bordon, grant et gros et antier.
Karles se regarda, si vit blanchir ses pies ;
En sa main tint li rois un quenivet d'acier,
En plus de trente leus en fait le sanc glacier ;
Après les a boutés en un tas de fumier ;
Moût par furent hideus, quant les en a sachiez...
Il entre dans la ville ennemie, traînant la hanche,
s'aidant de son bourdon de frêne. Les personnages
déguisés comme lui foisonnent dans les chansons de
geste : faux pèlerins dans Anseïs de Cartage, dans Aye
d'Avignon, faux pèlerins sans nombre dans Jehan de
Lanson. Les preux légendaires s'affublant de Y « es-
cherpe », des coquilles et du large chapeau de saint
Jacques : ce thème dut ravir d'abord des publics de vrais
pèlerins. Puis, tourné en lieu commun, il reparut dans
des poèmes qui n'ont, comme Gui de Bourgogne, que des
relations indirectes et lointaines avec le pèlerinage de
Compostelle.
A la fin du roman, comme Charlemagne assiège Lui-
serne, un ange lui apparaît dans la nuit :
4094 A tant es un bel angre qui gete grant clarté,
Aussi corn s'il tenist un grant chierge alumé.
a Karles », ce dist li angres, « dirai toi vérité :
Ne sui pas hons terestre, ains sui esperités ;
Ce te mande li Sires qui en crois fu penés
Que ailles en Galisce por saint Jake aorer;...
1 40 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
Je ne te puis plus dire que ne m'est commandé ;
Mais cil que nous servons et iver et esté
Gart ton cors et ta vie et ton riche barné ! »
A tant s'en va li ancres et Karles est remez ;
De ce ot moult grant joie que Dieus li ot mandé.
Au lendemain, Charles s'accoutre en pèlerin, ainsi
que Naimes, Ogier le Danois, et quatre autres de ses
barons :
4173 Venus est a Saint Jake, il et sa baronie ;
Faitei a s'orison, s'offrande a establie,
et c'est au retour de Compostelle qu'il prend la route de
Roncevaux :
4301 S'iront en Reinchevaus a lor fort destinée.
Ainsi, dans ce roman comme dans les autres, par la
force de la tradition, Charlemagne et les combattants de
Roncevaux sont des chevaliers de saint Jacques.
5. Anseïs de Cartage.
Le roman d" Anseïs de Cartage *, tel que six manu-
1. Anseïs von Carthago, liera usgegeben von Johann Alton, Tûbin-
gen [Bibliothek des literarischen Vereins in Stuttgart, CXCIV),
1892. Le roman compte 11607 vers décasyllabiques. On trouvera,
aux notes de l'édition Alton, l'indication des travaux antérieurs à
1892. Voir un mémoire de G. Paris, Anseïs de Carthage et la
Seconda Spagna, publié d'abord en 1893, recueilli dans les il/é/a/u/es
de littérature française du moyen âge publiés par Mario Roques,
1. 1, 1910, p. 169. (G. Paris y examine principalement la question de
ANSEÏS DE CARTAGE 141
scrits nous l'ont conservé, date des environs de l'an 12001.
Mais sous la forme rimée où nous l'avons, il n'est,
semble-t-il bien, qu'un remaniement d'un plus ancien
poème perdu 2, en vers assonances ;.
Charlemagne a vengé le désastre de Roncevaux ; il a
conquis toute l'Espagne. Mais, contrairement au récit de
la Chanson de Roland, son ennemi Marsile a échappé à
sa poursuite. Il s'est enfui outre mer, dans la cité de
Morinde. Un jour, à Saint-Fagon (Sahagunj, Charle-
magne annonce qu'il veut ramener enfin ses armées en
France : il laissera en Espagne un roi chrétien. Lequel
savoir « si la rédaction italienne s'appuie sur le poème que nous
avons ou sur une forme antérieure »). Voir aussi une étude de
M. Karl Voretzsch, intitulée Anseïs de Carthage, supplément à
Védition Alton Romania, t. XXV, 1896, p. 562, et t. XXVII, 1898,
[». 241), et dans l'Histoire poétique de Charlemagne, édition de
1905, p. 537, une note de Paul Meyer.
1. Date proposée d'abord par Paul Meyer voyez l'éd. Alton,
p. 480. Grôber (Grundriss der romanischen Philologie, t. II, 1,
p. 545 estime qu1 Anseïs a été composé « dans le premier quart du
xinc siècle, au plus tôt ».
2. Le poète ledit du moins en son prologue ¥.6-16 et le répète
aux vers 302 et suivants :
Hui mais orrés canchon enluminée,
Onques par home mieudre ne fu cantee ;
Trop a lonc tans esté emprisonee :
Bien ait de Dieu k'ensi l'a retrouvée !
Chil jougleor i font mal oubliée
Ki la rime ont corumpue et faussée ;
Mais jou le rai a droit port ramenée.
3. G. Paris (art cité, p. 175 a remarqué que le couplet qui com-
prend ies vers 342-358 est assonance; il peut être considéré, dit-
il, « comme un reste du poème primitif .
1 i'2 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
de ses barons veut accepter le trône périlleux? Ils sont
tous harassés, « recréants » ; ils se taisent. Alors un
nouvel Aymerillot s'agenouille devant l'empereur. C'est
un tout jeune chevalier, un Breton, fils de Rispeu et
cousin de Salomon, Anseïs. Il s'offre à être « roi d'Es-
paigne et de Cartage » (c'est-à-dire sans doute de Car-
thagène et le poète semble vouloir signifier par là que
la domination chrétienne s'étend jusqu'aux confins les
plus reculés de l'Espagne).
En la <( grant place lee » de Saint-Fagon, aux lieux
mêmes où naguère le père d'Anseïs a été tué en bataille,
Charlemagne couronne donc le jeune baron et lui confie
son épée, Joyeuse. Si jamais Anseïs a besoin de son
secours, qu'il l'appelle ; il viendra.
Charlemagne a repassé les monts. Anseïs s'établit
dans une ville, qui est sa capitale, et que l'on ne sait
identifier : Morligane. Bientôt, sur le conseil de ses
barons, il cherche à prendre femme. L'un de ses conseil-
lers, le vieil Ysoré, ouvre un avis que tous approuvent.
Le Sarrasin Marsile a une fille très belle, Gaudisse ;
qu'Anseïs l'épouse, les haines anciennes seront apaisées.
Anseïs y consent et charge le vieil Ysoré lui-même d'al-
ler en ambassade demander sa fille à Marsile.
Tandis qu'Ysoré franchit la mer, le jeune roi com-
met une faute, d'où résulteront les pires malheurs.
Ysoré, à son départ, a confié sa fille, Leutisse, à sa
garde. En des circonstances qui le font presque inno-
cent, Anseïs déshonore la jeune fille. Au retour de son
ambassade, Ysoré apprend quel outrage lui a été fait. Il
dissimule sa colère, feint de pardonner à Anseïs, et
retourne au royaume de Marsile, sous prétexte de
ANSEÏS DE CARTAGE 143
ramener au jeune roi sa fiancée sarrasine. Mais, le cœur
plein de haine et de rancune, venu chez Marsile, il
l'excite au contraire contre les chrétiens, le décide à ras-
sembler une armée immense, qui viendra reconquérir
l'Espagne. Lui-même renie la foi du Christ.
Gomme on le prévoit, le sujet du roman sera la longue
lutte deMarsile, assisté d'Ysoré le renégat, contre Anseïs.
Batailles et sièges sans nombre. Mais, comme il arrive si
souvent dans les chansons de geste, ce roman guerrier
est en même temps un roman d'amour :
6 Li ver en sont rimé par grant maistrie
D'amors et d'armes et de chevalerie.
Gaudisse, la belle princesse, a accompagné son père
Marsile dans son expédition : elle aime le jeune roi
chrétien ; en secret elle souhaite recevoir le baptême; elle
a envoyé au bel et preux Anseïs sa manche, en signe
d'amitié. Entre deux batailles, Anseïs l'enlève au camp
de son père ; elle se fait baptiser ; il l'épouse. Cependant
les païens lui font une rude guerre, le traquent de ville
en ville, jusqu'au jour où, réduit aux dernières extrémi-
tés, il se résout à appeler à l'aide Charlemagne. L'em-
pereur décide ses barons, non sans peine, à une nouvelle
guerre. Lui-même est très vieux maintenant ; un ange
lui a annoncé que ce serait là sa dernière campagne. Il ne
peut plus chevaucher ; il se fait traîner sur un char :
9354 Fors sont les roes et bien fait li limon ;
D'ebenus sont desore li archon ;
De fin argent fu cloés environ.
144 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
Il franchit les Pyrénées, délivre la ville où Anseïs
est assiégé, pardonne au jeune roi la faute presque invo-
lontaire qui a failli lui faire perdre son royaume, l'aide
à le reconquérir. Le vieil Ysoré est fait prisonnier et
meurt en renégat comme il a vécu. Anseïs rentre en pos-
session paisible de sa terre. Charlemagne retourne en
France, ramenant prisonnier Marsile, qui refuse obstiné-
ment le baptême et qui est mis à mort, à Laon. De là
Charlemagne se retire à Aix-la-Chapelle : le terme que
Dieu lui a marqué et promis est venu ; il meurt.
Gomme les romans précédemment étudiés, celui-ci
encore se fonde sur la Chronique de Turpin. Le poète en
a tiré plusieurs épisodes 1 ; pour lui, comme pour le faux
Turpin, Charlemagne est d'abord le champion de saint
Jacques. Il est tenu, par devoir, de secourir Anseïs,
parce que c'est aussi secourir l'apôtre :
8485 Car le cemin li covient aquitier
Del bon apostle k'on doit glorefîier.
D'ailleurs un ange descend du ciel exprès pour lui
rappeler ce devoir :
9304 « Karles, dors tu? » dist Tangles beneïs.
« Jhesus te mande, li rois de paradis,
1 . L'épisode des pauvres moins bien traités que les gensd'église
à la cour de Charlemagne, au grand scandale du roi païen Marsile
(Anseïs, v. 11463-11501), est une adaptation du chapitre XIII de
la Chronique de Turpin. Les vers 9592-3 « A Pampelune dont
li murs est ceiis Vint l'emperere... » sont une allusion au cha-
pitre II de Turpin (De mûris Pampiloniae per semet ipsos
lapsis). Etc.
ANSEÏS DE CARTAGE 145
Ke tu secores ton baron Anseïs
Et si aquite la terre et le païs
Et le cemin ke tu as Dieu promis
Del bon apostle ki doit estre servis.
Va, si encauche les paiiens maleïs,
Car encor iert el voiage garis
Mains hon, qui fust et damnés et péris. »
Ces expéditions sont conçues comme des guerres
saintes entreprises pour la gloire de saint Jacques et le
profit de ses pèlerins ; ceux qui meurent en ces guerres
sont sauvés. Anseïs de Cartage est donc inspiré de la
Chronique de Turpin, et la chose est bien connue.
Mais, ce qu'on n'a jamais fait encore, considérons la
topographie du roman ; nous constaterons une fois de
plus un fait singulier : le personnage principal n'est ni
Charlemagne, ni Anseïs, ni la belle Gaudisse, c'est
le chemin de saint Jacques.
Remarquons d'abord le même contraste que dans la
Prise de Pampelune : toutes les fois que le poète mène
ses héros hors du chemin de l'apôtre, il trahit sa grande
ignorance de la géographie l ; et si tôt qu'il les y ramène,
il se montre bon géographe.
Dans la Prise de Pampelune, Charlemagne conquérait
1. Anseïs domine sur toute l'Espagne. Pourtant le poète, hors
du chemin de Compostelle, ne sait nommer que quatre villes :
Cartage Carthagène ?), Conimbre iCoïmbre), dont il fait mal à
propos un port de mer, Tolète (Tolède, qu'il ne nomme qu'une
fois, v. 562o\ et Morlig-ane, qu'il se représente comme située à
l'intérieur des terres, à une quinzaine d'heures de cheval de
Coïmbre v. 1860 et suiv. , et que l'on ne sait identifier.
J. BéoiBR. — Les légendes épi<iues. t. III. 10
146 LES CHASSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
une ville, puis une seconde, puis une troisième, etc.,
toutes placées sur la route des pèlerins, et chacune de ses
conquêtes le rapprochait de Gompostelle.
Dans Anseïs de Cartage, Anseïs luttant contre les
Sarrasins, perd une ville, puis une seconde, puis une
troisième, etc., toutes placées sur la route des pèlerins,
et chacune de ses défaites l'éloigné de Compostelle ;
mais Charlemagne vient à son secours, reconquiert une
de ces villes, puis une seconde, puis une troisième, etc.,
et ce roman est ainsi bâti qu'il nous fait parcourir trois
fois la route de Compostelle :
de l'Est à l'Ouest, en suivant le mouvement de retraite
d' Anseïs,
puis de l'Ouest à l'Est, en suivant la marche de Char-
lemagne ;
de l'Est à l'Ouest enfin, pour le retour de Charlemagne
en France.
Voici le détail.
1° Anseïs se réfugie d'abord à Luiserne (v. 3538,
etc.), ville qu'on n'a pas réussi jusqu'à présent à identi-
fier. Nous demanderons plus loin à notre poète de nous
renseigner sur elle. Pour l'instant, que le lecteur veuille
bien admettre, par convention, qu'elle se trouve quelque
part sur le chemin de Compostelle à l'ouest d'Astorga.
2° Affamé dans Luiserne, Anseïs l'incendie et fuit
droit vers le mont de Ravenel, en combattant sur la
route :
4775 Atant montèrent le mont de Ravenel.
Si l'on cherche ce nom à l'Index des noms propres de
l'édition Alton, on trouve.' « Ravenel : en Espagne »,
ANSEÏS DE CARTAGE 147
ce qui est vague, liavenel est évidemment le Rapha-
nellus du Guide des pèlerins (éd. Fita, p. 10), aujour-
d'hui Rabanal del Camino, « sur un versant qui monte
au Col de Foneebadon » *.
3° De là, les Français voient au loin Astorga :
4776 Estorges voient ki sist en un monchel ;
Li murs n'est pas de cauc ne de quarel,
Ains est de tere, haut en sont li crestel,
Et la tors fors del plus maistre castel.
Rabanal est en etFet à une vingtaine de kilomètres
d Astorga, qui est bâtie en amphithéâtre sur une colline,
et close de murailles romaines. Anseïs soutient dans
Astorga un long siège. C'est là qu'il épouse la prin-
cesse Gaudisse. Puis, ne pouvant plus s'y maintenir,
il bat en retraite le long du « grand cemin ferré »
(v. 1697), vers un autre refuge.
4° Il est poursuivi par les païens, dont l'itinéraire
est ainsi décrit :
7739 Tant ont aie li félon pautonier
Ke contre vespre, quant solaus dut baissier.
A Lion vindrent. si font lor très drecier.
C'est, d'Astorga à Léon, une étape de quarante kilo-
mètres environ.
5° 7749 Or fu Marsiles herbegiés a Lion.
A le maisele vinrent nostre baron.
i. Vivien de Saint-Martin.
148 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
L'éditeur d'Anseïs, en son Glossaire, traduit maisele
par « maison de campagne, propriété ». C'est un nom
géographique, Mansilla, à quinze kilomètres de Léon ;
Manxilla, dit le Guide des pèlerins (éd. Fita, p. 10).
6° 7751 Au matin lievent, n'i font arestison,
Si s'aûnerent Franchois et Borgoignon ;
Tant ont aie k'il voient Saint Fagon,
c'est-à-dire Sahagun, à quarante kilomètres de Man-
silla. Charlemagne dans le roman (v. 11179) jure « par
le cors saint Fagon ». Son sanctuaire était l'un des plus
vénérés de la route. Le Guide des pèlerins en parle à
deux reprises * : « Inde visitanda sunt corpora beatorum
martyrum Facundi et Primitivi, quorum basilicam Garo-
lus fecit, juxta quorum villam sunt prata nemorosa, in
quibus infixae hastae lancearum pugnatorum fronduisse
referuntur ; quorum solemnitas V. kal. decembris coli-
tur. »
7° Les Français ne s'arrêtent pas à Saint-Fagon,
parce que la ville n'est pas fortifiée ;
7765 Mais tant alerent le pas et le troton
Caslesorls voient sor le tolon,
Ki fu freinés entor et environ
De mur espès de piere et de mollon.
Ce nom de Castesoris a semblé à plusieurs critiques
désigner une « ville fantastique ». L'éditeur, en son
Index, le glose par « forteresse en Espagne », ce qui
1. Éd. Fita, p. 6 et p. 44.
ANSEÏS DE CARTAGE 1 i9
est exact et prudent. Il est clair que c'est la Castraso-
recia du Guide des pèlerins1, Gastrojeriz sur toutes les
cartes. Anseïs s'enferme dans cette place forte et résiste
à l'ennemi. C'est de Castesoris qu'il envoie ses messa-
gers appeler Charlemagne.
8° Charlemagne, traîné sur son char d'ébène et d'ar-
gent, s'avance à sa rescousse. Ayant pris l'oriflamme à
Saint-Denis (v. 9450) et traversé Paris (v. 9461), puis
Poitiers (v. 9488, 9499), puis Blaye (v. 9500), il fran-
chit la Gironde, grâce à un miracle : l'eau « se part en
deux )> et une biche blanche guide l'armée.
9° Il campe « es landes de Belin » (v. 9548), par-
vient à Aix en Gascogne, c'est-à-dire à Dax (v . 9560),
où le roi Y von se décide à l'accompagner.
10° 9585 Au matinet, quant jors est aparus,
Est l'emperere d'Ais partis et meus,
Et Fos s'aroute, quant très ont destendus.
Parmi Gascogne ontlor cemins tenus ;
A Sorges passent, si ont les Pors veùs.
C'est-à-dire qu'après avoir passé par Saint-Jean-de-
Sordes, ils voient au loin les Pyrénées.
11° 9590 Rainchevaus passent a forche et a vertus ;
En Navare entrent et passent puis agus
1*2° 9594 A Pampelu ne vint Karles, li bons rois
9635 Navare passent u a maint desrubant ;
En Espaigne entrent, ki fu a l'amirant ;
Tant va li rois le pais trespassant
K'un jor de feste saint Martin le vaillant
Caslesoris alerent avisant.
1. Éd. Fita, p. 6.
loO LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
C'est dans Castrojeriz, on se le rappelle, qu'Anseïs
attend l'empereur. Avant d'y parvenir, les chrétiens
ont à fournir une dernière étape :
9640 A quatre Hues decha eu un pendant
Se sont logié sor une aiguë corant ;
Endroit le none se vont très bien lojant :
Par l'ost alerent les forniaus atornant,
A lor pains cuire les vont bien estorant ;
Très puis chele eure i ot il gent manant :
Forniaus l'apelent puis cheli jor passant.
Forniaus, « ville d'Espagne », dit l'éditeur. Nous
avons là une légende étymologique inventée pour expli-
quer le nom d'Hornillos del Camino. Hornillos est à
seize kilomètres de Castrojeriz, ce qui correspond bien
aux « quatre liues » du texte. Entre Forniaus et Caste-
soris, les Français ont « une aiguë passée » (v. 10144),
qui est un des affluents de l'Aria nzon.
Charlemagne a rejoint Anseïs. De là, il va prendre
Conimbre, et quitte un temps le chemin de Saint-
Jacques. Mais il y rentre pour assiéger Luiserne.
L'ayant détruite, il va vénérer l'apôtre à Compostelle :
11318 Nostre emperere s'est a la voie mis,
Cevaucant va li rois par le pais
Et fait refaire mostiers et edefis...
Droit a Saint Jaque est Karles revertis,
L'ofrande fait, au saint congié a pris.
• Puis il retourne à Castesoris (v. 11330) et rentre en
France par la même voie.
ÀNSEÏS DE CARTAGE 151
Ce roman est donc en quelque sorte un routier du
pèlerin de Saint-Jacques. Maintenant, si Ton veut bien
s'en rappeler la donnée essentielle, c'est l'histoire d'un
roi chrétien qui a déshonoré la fille d'un de ses vassaux ;
celui-ci, pour se venger, appelle en Espagne une armée
musulmane, et, devenu renégat, met le pays à feu et à
sang. G. Paris a reconnu le premier l'origine de ce récit :
« on ne peut, dit-il, en méconnaître la parenté avec la
célèbre légende du roi Rodrigue et de Florinde, ou la
Gava, la fille du comte Julien '. » La plus ancienne version
s'en trouve chez l'historien Abdelakem, mort en 870 :
« Aux confins de l'Espagne vivait [vers l'an 707] un
chrétien, nommé Julien. Il était seigneur de Ceuta et
d'autres villes d'Espagne, et aussi de terres voisines de
Tanger. 11 était vassal du roi Rodrigue, qui régnait à
Tolède et envoya sa fille à Rodrigue pour quelle fût élevée
à sa cour. Mais Rodrigue déshonora la jeune fille. L'ayant
appris, Julien envoya un message àTàrik, émir de Mousâ,
à Tanger, lui permettant de favoriser un débarquement
des Arabes à Gibraltar ; ce qui eut lieu. Tàrik conduisit
ses troupes contre Cordoue. Rodrigue le combattit près
de Sidonia ; mais il perdit la bataille et fut tué. »
On trouve à peu près le même récit dans une compi-
lation arabe du xi° siècle et chez plusieurs historiens
arabes du xme. Si l'on passe au contraire aux récits d'ori-
gine chrétienne des commencements de l'invasion arabe,
i. Histoire poétique de Charlemagne, p. 277 et p. 494. Cf. Milâ
y Fon ta nais, De la poesia heroïco-popular castellana, Barcelone,
1874, p. 107 et suiv. ; Alton, éd. d'Anseïs, p. 479 et suiv., et
Menendez y Pelayo, Tratado de los romances viejos, Madrid
(t. CCX1II de la Bihlioleca chisica), 1903, p. 133.
152 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
les plus anciens chroniqueurs espagnols ne disent rien
de Julien et de sa fille ; pour eux, ce sont les fils détrônés
de Vitiza qui ont appelé les Musulmans. La version arabe
ne s'introduisit que tard dans les chroniques chrétiennes :
le plus ancien auteur espagnol qui mentionne Julien est
le moine de Silos, au commencement du xne siècle *.
La légende ne se rencontre que chez des écrivains
arabes, puis chez des écrivains espagnols. Pas un texte
français, chronique ou roman, qui la connaisse, hormis
la Chanson d'Anseïs. Nous laisserons au lecteur le soin
de conclure, nous bornant à marquer, entre ces faits et
les faits que nous a révélés l'examen d'Otinel 2, des
analogies saisissantes. A la base du roman d'Otinel,
une légende italienne, recueillie sur place, à Serravalle,
par un poète français qui suivait la route de Gênes ;
à la base du roman d'Anseïs, une légende espagnole,
recueillie sur place, vers Sahagun ou Burgos, par un
poète français qui suivait la route de Santiago.
La Chanson d'Anseïs nous fournira eucore un ensei-
gnement curieux. En examinant la topographie du
roman, nous avons à dessein réservé tout à l'heure ce
qui concerne la ville de Luiserne. Nous lui consacrerons
maintenant une petite étude.
6. La ville légendaire de Luiserne.
Les récits. — De nombreuses chansons de geste 3
4. Florez, Espanasagrada, t. XVII, p. 278.
2. Voyez notre t. II, p. 255 et suiv.
3. ha Chevalerie Vivien, Elie de Saint-Gilles, Aiol, les Enfances
LA VILLE LÉGENDAIRE DE LUISERNE 153
célèbrent la ville de Luiserne, en Espagne. L'action des
Enfances Vivien s'y déroule. Mais surtout elle est
l'Ilion de nos vieux romanciers : Charlemagne l'assiège
durant des années. C'est pour s'en emparer qu'il promet
à Dieu d'édifier autant d'églises qu'il y a de lettres dans
l'alphabet, et les diplômes de fondation de ces églises
relatent ce vœu l. Il la ruine enfin grâce à un miracle,
que les textes racontent diversement. Voici le résumé
de ces fictions :
Selon Gui de Bourgogne, Charlemagne s'obstinait
depuis dix ans sous les murs de Luiserne, quand un
ange lui apporta l'ordre de s'en éloigner avec quelques
compagnons et d'aller à Compostelle « pour saint Jake
aorer », tandis que ses troupes continueraient le siège.
Lui parti, le jeune Gui de Bourgogne, à la tête des
« enfants de France », prend la ville imprenable. Les
Ogier, etc. Voyez Ernest Langlois, Table des noms propres
contenus dans les chansons de geste.
1. Voyez le Myreur des histores de Jean des Preiz, dit d'Outre-
meuse, éd. Borgnet, t. II, p. 532 : « Après est assavoir que
Charle, quant il conquist Espagne et ilh assegat Luserne, ilh
vowat, entre les altres, que ilh fonderoit et feroit edifiier, sour
cascon des XXIV lettres de l'alphabete, une engliese, dont la
promiere aroit A, et la seconde auroit B In nomine sancle et
indlvidue Trinitatis féliciter amen. Karolus primus, digna Dei
providentia Romanorum imgerator semper augustus, ac Franco-
rum et Allemanorum rex, ad perpétuant Dei memoriam religiosis
personis abbati et conventui sancti Philiberti Tholosani, ordinis
sancti Benedicti, gratiam nostram cum gaudio et tranquillilate
perpetuis. Sane quoniam devola devotione nobis tacta nuper nos,
ante Lusernam sedentes, votum Deo fecimus ex necessitate super
constructione et edificatione unius ecclesie vel monasterii super
qualibel liltera XX1HI0V litlerarum alphabeti seu elementi per nos
imposterum facientes »
1 5 l LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
chrétiens s'y installent ; mais Roland, qui a contribué
à la victoire, dispute à Gui de Bourgogne l'honneur de
faire remise à Charlemagne de la cité conquise. Aussi
Charlemagne trouve-t-il à son retour ses barons divisés
par la discorde ; pour les apaiser, il ordonne à tous
d'évacifer Luiserne et il supplie Dieu de la réduire en
tel état que désormais personne ne puisse plus la con-
voiter. Aussitôt elle s'effondre :
Dont n'eûssiés vos mie demie liue alee
Que la citez est toute en abysme coulée
Et par desus les murs tote d'eve rasée,
Si est assés plus noire que n'est pois destempree
Et li mur sont vermeil comme rose esmeree :
Encor le voient cil qui vont en la contrée *.
D'après Anseïs de Cartage, Charlemagne a tenu
sept ans le siège devant Luiserne. Il l'a prise enfin, et
l'a donnée, avec tout le reste de l'Espagne, au jeune roi
Anseïs ; puis il est retourné en France.
Après son départ, Anseïs, attaqué par les Sarrasins,
s'enferme dans Luiserne et s'y défend (v. 3289 et suiv.).
Ne pouvant s'y maintenir, il y met le feu et fuit
vers un autre refuge. Les Sarrasins la rebâtissent, la
repeuplent, et, vers la fin du roman, Charlemagne est
obligé de l'attaquer à nouveau. Elle est très forte ; les
murs en sont « vermeils » (comme dans Gui de Bour-
gogne) ; des « viviers » profonds l'entourent :
11256 Li mur en sont plenier
Et plus vermeil ke carbons en foier.
Les tors sont hautes, ke resemblent clocier ;
Grans sont les motes et parfont li vivier.
1. Éd. Guessard et Michelant, p. 130.
LA VILLE LÉGENDAIRE DE LUISERNE 15*)
Charlemagne ordonne l'assaut. Mais pitié lui prend
de ses hommes. Il se jette contre terre, les bras en
croix, et appelle contre la ville la vengeance de Dieu.
Dieu la renverse :
11305 Ja mais li lius ne sera abités....
11311 Paien sont mort, n'en est nus escapés.
Par la proiere Karlon, c'est vérités,
Fondi Luiserne, tous est li lius gastés :
Encor le voient li pèlerin asés
Ki a saint Jaque ont les cemins an-tés.
Prise est Luiserne et Sarasin ochis,
Fondu i sont li mur d'araine bis.
Xostre emperere s'est a la voie mis ;
Cevaucant vait li rois par le pais
Et fait refaire mostiers et edefis ;
Sovent castoie le bon roi Anseïs.
Droit a saint Jaque est Karles revertis.
La plus ancienne relation de ce miracle se lit dans la
Chronique de Turpin. En son chapitre III, après avoir
dressé le fabuleux catalogue des villes conquises par
Charles en Espagne, Turpin dit : « Mais la cité de Luiserne
qui siet en un val qui a nom Vauvert (Lucerna quae est
in Valle Viridi), ne put il prendre jusques au dernier an ;
car elle estoit trop forte et trop garnie. En la parfin
Passegia et fu en tour quatre mois ; mais quant il vit
que il ne la pourroit prendre par force, il fist sa prière a
Dieu et monseigneur saint Jacques. Lors chaïrent les
murs et demoura sans habiteùrs. Et une grant eaue, ainsi
comme estanc, leva emmi la cité, noire et obscure et
horrible ; si nooient dedans grans poissons tous noirs qui
jusques aujourd'hui sont veùs noer parmi cel estanc { ».
1. Traduction insérée dans les Chroniques de Saint-Denis.
156 LES CHASSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
Selon une interprétation vraisemblable de Gaston Paris,
ces grands poissons noirs sont les Sarrasins de Luiserne,
métamorphosés par la malédiction de Charlemagne i.
Quelques fausses identifications de Luiserne. — Qu'est-
ce que Luiserne ? Plusieurs érudits déjà se sont mis à
la recherche de la cité mystérieuse. D'après le P. Fita,
le lac de Lucerna serait celui de la Sierra de Gredos :
ce qui n'a nulle vraisemblance, pour maintes raisons
que Dozy a suffisamment exposées2.
M. Alfred Nordfelt veut identifier Luiserne à Lucena
del Puerto, sur le Rio Tinto, en Andalousie3 : conjec-
ture faite à tout hasard, sans autre appui que la ressem-
blance des deux noms, et qui n'a guère dû satisfaire son
auteur lui-même tt.
Dozy retient ces deux données du pseudo-Tupin, que
Lucerna y est dite in Valle Viridi et qu'elle y est nommée,
dans le catalogue des villes d'Espagne, immédiatement
après Palencia : or, dit-il, « il y a réellement dans le
voisinage de Palencia un grand lac connu sous le nom
de Nava et aussi un endroit dépeuplé qui s'appelle
Valverde ; c'est donc bien à ces localités qu'appartient
la légende ' ». Mais cette conclusion est arbitraire :
i. Histoire poétique de Charlemagne, p. 270, note 1. G. Paris
rapproche de cette légende une histoire des Mille et une nuits
(Histoire du jeune sultan des Iles-Noires).
2. Voyez Dozy, Recherches sur l'histoire et la littérature de V Es-
pagne, 3e édition, 1881, t. II, p. 386.
3. Au glossaire de l'édition des Enfances Vivien.
4. Il y a plusieurs autres Lucena en Espagne, par exemple
Lucena près d'Alcala la Real.
.*). Dozy, ouvr. cité, p. 385.
LA VILLE LÉGENDAIRE DE LUISERNE 157
car il n'est pas malaisé de découvrir une vallis
viridis en maints pays, et d'autre port, dans la liste
désordonnée du pseudo-Turpin, de nombreuses villes
voisinent qui ne voisinent pas dans la réalité : rien n'au-
torise donc à chercher Lucerna aux abords de Palencia
plutôt qu'en une autre région quelconque. Du moins, au
contraire de ses deux émules, Dozy a-t-il tenté de tirer
parti des données du pseudo-Turpin : et c'est le procédé
nécessaire. Mais le pseudo-Turpin, Dozy ne l'a que trop
éprouvé, ne suffît pas.
Le roman c/'Anseïs, point de départ d'une identifi-
cation nouvelle. — Il faut partir du roman d'Anseïs de
Cartage. Il place Luiserne près de la Galice (v. 3835,
3934, 3972 f, et il précise : quand Anseïs et sesbaronsen
sortent, poursuivispar les Sarrasins, ils fuient vers l'Est :
4775 Atant montèrent le mont de Ravenel :
Estorg-es voient ki sist en un monchel,
c'est-à-dire qu'ils gagnent Rabanal del Camino ; de là
ils aperçoivent Astorga, à une vingtaine de kilomètres
plus loin.
Ayant éprouvé l'exactitude topographique de l'auteur
d'.4/zseïs, et voyant qu'il plaçait Luiserne à une journée
1. On peut remarquer que Luiserne est pareillement en relation
avec le sanctuaire de Compostelle dans Gui de Bourgogne (voyez
ci-dessus et dans ce passage du roman en prose des Enfances
Vivien : « Le grant chemin de saint Jacques chevauchierent les
grans ostz de France et tant vont pour abreiger que il voient
Luiserne a senestre main. » (Ed. C. Wahlundet H. von Feilitzen,
p. :2Ti .
158
LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
du cheval environ de Rabanal, je regardai la carte vers
Ponferrada, et j'eus l'audace de me dire : Luiserne est
là, dans la vallée du Sil, nécessairement. Par malheur,
sur les meilleures cartes, je ne trouvais que ceci :
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Rabanal
Kilomètres
0 10 20
30
Les environs de Ponferrada.
Aucun nom qui rappelât Luiserne. Mais Luiserne
est, par définition, une ville ruinée, disparue déjà au
xne siècle, abîmée sous les eaux. Les cartes me
montraient dans la région indiquée un lac, le lac de
Carucedo : c'est le seul que le poète d'Anseïs ait pu
voir dans la région. Je n'hésitai pas — tant j'avais foi
en lui — à y reconnaître les « viviers parfonts » dont
il entoure Luiserne. Mais quel moyen de justifier ma
crédulité ? et quel rapport entre Luiserne et Carucedo ?
4. Le témoignage cTAnseïs de Gartage rapproché
du témoignage du pseudo-Turpin. — Reprenons le
texte de la Chronique de Turpin, insuffisamment ex-
ploité par Dozy. Turpin ne dit nulle part que Luiserne
LA VILLE LÉGENDAIRE DE LUISERNE 159
soit aux environs de Rabanal, ni qu'elle soit sur la
route de Compostelle, et ce n'est donc pas lui qui a
pu fournir au poète d'Anseïs l'idée d'une telle locali-
sation. Si ce poète n'avait connu Luiserne que par la
Chronique de Turpin, il aurait été aussi empêché de la
localiser que le furent Dozy, le P. Fita et M. Xordfelt ;
mais il en savait plus long" que Turpin n'en dit, et c'est
pourquoi le rapprochement de son témoignage et du
témoignage de Turpin nous donnera l'identification
vraie.
Le pseudo-Turpin fait de Luiserne ces trois mentions,
qui se lisent à quelques lignes de distance les unes des
autres :
A. Au cours de l'énumération des villes conquises
par Gharlemagne, on lit : «... Palencia, Lucerna
Ventosa quae dicitur Karcesa quae est in Valle Viridi,
Cappara.... » Et la difficulté est de savoir si dans ce
passage les mots qui suivent Lucerna jusqu'à Viridi se
rapportent ou non à Lucerna ].
B. Venu au terme de cette énumération, Turpin dit :
« Toutes les villes susdites, Charlemagne les prit soit
sans coup férir, soit par bataille et par grand art,
i. Les traducteurs anciens et les éditeurs et commentateurs
modernes de la Chronique ont hésité, faisant à l'ordinaire de
Lucerna, de Ventosa et de Karcesa deux ou trois villes diffé-
rentes. Par exemple, Aubri de Trois-Fontaines (Mon. Germ.
hist., SS., t. XXIII, p. 716) sépare Lucerna de Ventosa ; ainsi
fait Jean d'Outremeuse (éd. Borg-net, t. III, pages 158, 334, 406,
etc. . Dozy (ouvr. cité, p. 386 et p. cv) distingue trois villes
Lucerna, Ventosa, Karcesa ; M. Castets (Revue des langues
romanes, '1892, p. 336) identifie Ventosa h Karcesa, etc.
160 LES CHASSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
practer praefatam Lucernam, quae est in Y aile Viridi :
celle-ci, il la détruisit par miracle » (suit le récit du
miracle, que nous avons transcrit ci-dessus).
C. A la fin du même chapitre III, Turpin nomme
des villes dépeuplées parce que Charlemagne lésa mau-
dites : Lucerna Ventosa, Cappara, Adania '.
Le passage B disant que Lucerna se trouve in Valle
Viridi, il en résulte qu'on ne peut interpréter le passage
A que de Tune ou de l'autre de ces deux manières :
Ou bien il faut entendre : Lucerna, Ventosa quae
dicitur, quae est in Valle Viridi d'une part et Karcesa.
quae est in Valle Viridi d'autre part, faisant de Lucerna
Ventosa et de Karcesa deux localités toutes deux
placées in Valle Viridi.
Ou bien on doit ponctuer : Lucerna Ventosa, quae
dicitur Karcesa, quae est in Valle Viridi, en rapportant
à Lucerna tous les mots qui suivent.
C'est cette seconde interprétation qui est la vraie ~,
comme le montreront bientôt des textes que l'on
verra ci-après. Pour l'instant, il nous suffît d'avoir
constaté que l'on doit chercher dans une seule et
même vallée ces divers noms propres, soit qu'ils s'ap-
pliquent à une même ville, soit à des villes voisines les
unes des autres.
Autres témoignages qui éclairent et confirment les
précédents. — Si maintenant on se réfère au Guide des
1. Je ne sais ce qu'est Adania (cf. Castets, l. laud.). Cappara
est une ville romaine dont il subsiste de belles ruines sur la
route de Salamanque à Merida (voy. Dozy, ouvr. cité, p. 387).
2. Seul, à ma connaissance, G. Paris l'a adoptée (Bomania,
t. XI, p. 423).
LA VILLE LÉGENDAIRE DE LUISERNE 161
pèlerins de Saint-Jacques, nulle part il ne nomme
Lucerna. ni Ventosa, ni Karcesa ; mais, dressant éd. Fita,
p. 10 une liste des rivières dont l'eau peut être bue
sans danger, il dit :
«. . . . Bernesg-ua, quae ad versus Astorgam defluil ; Sil.
quae ad Pontem Ferratum in Valle Viridi ; Cua, quae ad
Carcavellum ; Burdua, quae ad pontem Yillae Francae... »
Le roman d'Anseïs nous invitait à chercher Luiserne
dans la vallée du Sil ou à ses abords ; Turpin nous
disait que Luiserne se trouve dans la Vallis Viridis. Le
Guide nous apprend que la vallée du Sil s'appelait en
effet la Vallis Viridis.
Or Dozy, cherchant à identifier la Carcesa de la Chro-
nique de Turpin, avertit qu'il en est fait mention au
tome IV et la page 12 de YEspana sagrada. Vérification
faite, voici ce que l'on trouve. Une très ancienne tradi-
tion ecclésiastique rapporte que saint Paul, ayant consa-
cré évêques sept de ses disciples, les envoya de Rome
prêcher l'Evangile en Espagne, et qu'ils y moururent,
chacun dans sa ville épiscopale : Torquatus à Acci, Cté-
siphon à Vergium, Secundus à Abula, etc. Toutes ces
villes sont plus ou moins faciles à identifier, sauf celle où
est mort FévêqueHesychius, laquelle est appelée Carteja
par le Martyrologe romain, Carcesi par Usuard, Cartesa
ou Carcera par le plus ancien des martyrologes, celui
d'Adon. Cette ville est-elle Carteya près de Carthagène?
ou Cazorla, au diocèse de Tolède ? ou autre chose encore?
Les historiens de l'église d'Espagne en disputent l, et le
1. Voyez sur toutes ces questions les Acta Sanctorum des Bol-
J. Bédier. — Les légendes épiques, t. III. 11
162 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
problème ne nous intéresse point par lin-même, mais
seulement par ce fait : un ancien bréviaire de Gordoue
appelle la ville où est mort saint Hesychius Carthesia
Ventosa ; un bréviaire de Séville l'appelle Carthesa, id est
Ventosa depopulata. On voit par là qu'il y a identité dans
le texte du pseudo-Turpin entre Carcesa et cette Ventosa
qui est, chez le pseudo-Turpin, inséparable de Lucerna,
et qui est ici, comme Lucerna, une ville dépeuplée. On
voit en outre que l'identification de la ville où est mort
Hesychius préoccupait déjà les clercs du moyen âge, et
puisque la Chronique de Turpin place Carcesa Ventosa,
ville engouffrée dans un lac, en cette même Vallis Viridis
où se trouve en effet un lac de Garucedo, il est probable
que c'est la ressemblance de ces noms Carcera, Carcesa,
Carucedo qui a provoqué l'identification. Notons que, à
une dizaine de kilomètres au nord du lac, et à deux kilo-
mètres de la route des pèlerins, « a senestremain » pour
qui se dirigeait vers Compostelle, s'élevait l'abbaye de
Carracetum, fondée en 990 par des Bénédictins, occupée
à partir de 1203 par une colonie de Cisterciens l.
Tous ces indices seront confirmés si nous parvenons :
■ 1°) à montrer que la qualification de viridis appliquée à
la vallée du Sil n'est pas une banale épithète d'ornement,
mais qu'elle a la valeur d'une désignation géographique ;
2°J à découvrir en ces parages un lieu dit Ventosa ; 3°)
à y trouver des ruines anciennes propres à autoriser la
landistes, t. I de mars, p. 4, et t. II de mars, p. 447 ; cf. P. B.
Gams, Die Kirchengeschichte Spaniens, 1862, t. I, pages 77-80,
pages 193-204.
1. Voyez le Répertoire d'Ulysse Chevalier, Topo- bibliographie.
LA VILLE LEGENDAIRE DE Ll'JSERNE 163
légende d'une ville maudite, engloutie dans un lac où
nagent de grands poissons noirs.
Ce sont les trois services que nous rendront les textes
que voici :
1°) Elysée Reclus décrit ainsi le cours du Sil :
« Avant de sortir de la province de Léon, le Sil coule d'abord
dans le large bassin du Vierzo, de toutes parts environné de
montagnes, et dont il reste encore le charmant petit lac de
Carrucedo. Tout près de cette nappe d'eau commence l'âpre
défilé de sortie. Le Sil, que vient gonfler le Cabrera, entre
dans un second bassin lacustre, beaucoup moins étendu que
le Vierzo, puis il passe sous les roches du Monte Furado
Mnnt Percé), dans un lit que lui ont taillé les Romains
afin de faciliter les exploitations minières qu'ils avaient entre-
prises et dont on voit çà et là des vestiges importants. En
aval de ce curieux tunnel, le Sil serpente dans une gorge. . .
etc. i ».
2°) Au tome XVI, p. 28, de YEspana sagrada, Florez,
décrivant cette même région du Vierzo, où coule le Sil,
recherche l'emplacement de son ancienne capitale, le
Bergidum de l'époque romaine. Il croit en reconnaître
les ruines sur une colline, qui s'appelait, à la date où il
écrivait (1762), le Castro de la Ventosa :
« Le Castro de la Ventosa est une éminence couronnée par
un plateau assez large pour porter une ville et qui domine tout
le Vierzo. On ne saurait, à ce qu'on me rapporte, trouver un
lieu qui ressemble davantage à ceux où les Romains avaient
coutume d'établir leurs cités. Et de fait la tradition du pays
rapporte qu'il y eut là une ville, et Ton voit encore de nos
jours à la circonférence du plateau des restes de ses
1. Géographie universelle, t. I, p. 885.
JBi- LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
murailles. C'est à cause désavantages naturels de cette posi-
tion que le roi Fernand 11(1157-1187) projeta d'y réédifier
une ville : il y renonça sur les instances de l'abbaye royale
de Carracedo, à qui appartient le Castro de la Ventosa, et son
fils Alphonse IX fit de même, pour la même raison. »
On lit encore dans YEspaha sagrada, t. XVI, p. 46 :
« Le monastère de Carracedo, le plus notable du Vierzo, se
trouve entre Ponferrada et Villafranca, sur la rive droite du
rio Cua, lequel se jette dans le Sil à une lieue au sud de
l'abbaye. L'infante Doîïa Sanche, conjointement avec son
frère Alphonse VII, la restaurèrentet lui firent don du couvent
de Santa Marina de Valverde, fondé par le roi Bermudo II
sur le rio Burbia, près du domaine de Valverde, appelé aussi
Curullon, à cause de la montagne de ce nom. »
3°) D'après des renseignements recueillis dans la
région que me transmet mon ami M. E. Albertini, il y
a des vestiges dune agglomération romaine à Cacabelos*
et au Castro de la Ventosa-, qui sont situés à trois kilo-
mètres l'un de l'autre, sur l'une et l'autre rive du rio
Cûa, en plein chemin de Saint-Jacques. D'autre part,
au Monte de las Médulas, qui surplombe au sud le lac
de Carucedo, on reconnaît des traces de grands travaux
faits par les Romains pour l'exploitation des mines d'or.
L'eau amenée de loin pour entraîner les terres à minerai
s'écoulait par le versant septentrional dans une vallée
fermée à l'est, et s'ouvrant à l'ouest vers le Sil. Les
dépôts formèrent une digue qui fit de la partie orientale
de la vallée une cuvette fermée. Dans cette cuvette s'est
1. On y trouve fréquemment de menus objets, des monnaies,
des bijoux.
2. On y voit des restes de murailles et de constructions.
LA VILLE LÉGENDAIRE DE LU1SERNE 163
formé le lac de Carucedo, qui est alimenté exclusivement
par les eaux pluviales !. Les traces des travaux romains
sont encore aujourd'hui très importantes : ce sont elles
évidemment qui ont provoqué la légende de la ville
engloutie.
J'en étais là de cette enquête, quand M. L. Barrau-
Dihigo, qui y avait pris intérêt, m'écrivit ce billet :
« Retrouvés les poissons noirs de la légende et delà réalité!
On lit dans le Diccionario geogrâfico de Madoz, au mot
Carucedo (lago de) :
« . . . . Su estension varia segun lasépocas, desde 3/4 de leg\
à 1 1/2 de circunferencia. . . sus aguas son turbias. . . tiene
anguilas en abundancia. . . no menos abundan las culebras y
unos peces negros que nadie corne por su insipidez. Se crée
que el lago esta sortido por los conductos subterrâneos que
los Romanos traian de largas dist. para las minas de las
Medulas, y que la ibrmacion del lago no es anterior al cata-
clismo ocurrido en aquellas ».
(Il va sans dire que Madoz ignore la Chronique de
Turpin et la légende des poissons noirs).
Le poète d'Anseïs nous avait bien renseignés, comme
on voit. Les ruines de la cité détruite par Charlemagne,
il nous avait à bon droit invités à les chercher à quelque
distance à l'ouest de Rabanal et d'Astorga. Le rappro-
chement de son roman et de la Chronique de Turpin
nous a fourni l'identification cherchée : Luiserne ou Ven-
tosa était en Valverde, près du lac de Carucedo et sur le
territoire de l'abbaye du même nom, qui s'élevait à deux
1. Ce sont donc bien les travaux romains qui ont déterminé la
formation du lac, mais pas de la façon indiquée par Madoz, dans
le passage cité ci-après.
!('»() LES CHANSONS DE GESTE ET GOMPOSTELLE
kilomètresdelaroutedeGompostelle.Desruinesromaines;
— une route de pèlerinage ; — une abbaye bénédictine ;
près de ces ruines ; — sur cette route, des pèlerins qui
visitent ces ruines et l'abbaye : c'en est assez, ici comme
en tant d'autres lieux, pour faire germer une légende de
chanson de geste.
Que faudrait -il encore faire pour venir tout à fait à
bout de ce petit problème ?
D'abord réussira expliquer le nom même de Luiserne.
Puis, il faudrait essayer de pêcher les insignes pois-
sons noirs du lac de Carrucedo. Si je réussis à en captu-
rer quelques-uns, je les offrirai aux plus éminents des
érudits qui contestent encore qu'il y ait certains rapports
entre les légendes épiques et les grandes voies de pèle-
rinage.
C. AUTRES LÉGENDES DES ROUTES DE SAINT-JACQUES.
Nous parcourrons à nouveau les routes de Saint-
Jacques, pour y recueillir quelques légendes encore, au
hasard des étapes *.
1. La Chapelle du Saint-Esprit a Roncevaux.
Bientôt, quand nous étudierons la plus illustre de ces
légendes, celle de Roland, il conviendra de nous arrêter
longuement à Roncevaux. Pour l'instant nous voudrions
i. Un petit fait donne l'impression de ce que fut le pèlerinage
de saint Jacques. Le 22 mars 1273, les habitants de Mimizan
aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Mont-de
Marsan) comparurent devant les commissaires du roi Edouard Ier
d'Angleterre, qui recensaient les redevances dues à celui-ci. On
lit dans l'acte dressé par ces commissaires : « Item... W. R. de
Monos tenet joglariam de Mimissano et quartam partem devero-
rium quae dantur ibidem a joculatoribus, et pro iis débet jura-
mentum, homagium, unum esperverium census, in festo Assump-
tionis s. Mariae, vel, si esperverium habere non posset, débet
dare decem libras sere, et hoc dare vigerio de Memissano, et
vigerius preposito régis de Memissano » (Notices et extraits des
manuscrits, t. XIV, 2e partie, 1843, p. 372 ; cf. Fr. Michel, Histoire
du commerce à Bordeaux, Bordeaux, 1856, t. I, p. 250 ;. Beaucoup
de pèlerins empruntaient la route du littoral, dont Mimizan était
une étape. On percevait, comme le montre ce texte, des droits
sur les jongleurs qui voulaient stationner, dresser leurs tréteaux
ou leurs baraques. Si, dans une bourgade perdue au milieu des
Landes, on a cru utile de constituer en fief la perception des rede-
vances, quelle ne devait pas être Laffluence des jongleurs sur les
routes principales, autour des grands sanctuaires .'
168 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
seulement mettre en lumière un texte curieux d'où il
résulte que d'autres chansons de geste encore que le
Roland y furent exploitées. On lit dans V Histoire de
France du P. Daniel 4 :
« Les romans nous disent que le lieu de la défaite de Char-
lemagne fut la vallée de Roncevaux ; et il me paraît par une
relation manuscrite des antiquités de ce quartier-là (elle est
écrite à M. le Président de Lamoignon et datée du 15 de
décembre 1707) que cette circonstance n'est pas sans fonde-
ment.
Il y a, selon cette relation, qui paraît être d'un homme exact
et entendu, il y a, dis-jerà trois cents pas de l'église de l'ab-
baye de Roncevaux, une chapelle bâtie en carré-long. Elle a
en longueur en dehors soixante pieds, quarante-cinq de large,
et un peu plus en hauteur depuis le rez-de-chaussée. Au
milieu de cette chapelle est une ouverture large de deux
pieds et demi et longue de trois, qui sert à descendre dans
une cave, profonde d'environ trente pieds, bien voûtée, dont
la capacité est égale à celle de la chapelle. L'auteur de la
relation dit qu'avec un flambeau il vit au fond quelques
osse ments.
Autour de la chapelle en dehors, il y a un cloître cintré,
bâti sous une espèce d'appentis. Ce cloître n'a du jour que
par de petits trous, pratiqués dans les arcades, par où l'on
voit au dehors trente tombeaux fort grands et fort simples.
Ils sont élevés de la hauteur de quatre pieds et ne sont faits
que de grandes pierres sans aucune inscription.
Le mur extérieur de la chapelle à la hauteur des tombeaux
est peint à fresque, et la peinture représente la journée de
Roncevaux. On y voit quelques inscriptions et entre autres
celles-ci : Thierry d'Ardennes, Riol du Mas, Gui de Bour-
gogne, Olivier, Roland.
1. Édition de 1755, t. II, 2, p. 40.
LES « PALAIS GALIENNE » 169
Cette description s'applique à la Chapelle du Saint-
Esprit ; on y enterrait les voyageurs qui mouraient à
l'abbaye de Roncevaux, Elle subsiste encore, mais le
cloître, les tombeaux, les fresques ont disparu. Si telle
de ces fresques a pu représenter « la journée de Ron-
cevaux », il est sûr que Thierry d'Ardennes, Riol du
Mas (lisez du Mâs, c'est-à-dire du Mans) et Gui de
Bourgogne sont des personnages inconnus à la Chanson
de Roland et à la Chronique de Turpin. Les cinq noms
de l'inscription ne se trouvent réunis, à ma connaissance,
que dans une chanson de geste, Fierabras, qui date
de 1170 environ, et c'est sans doute une scène de
Fierabras qui était peinte sur ce mur. On voit par
là que les religieux de Roncevaux, dès le xme siècle
selon toute apparence, avaient entrepris de transformer
l'ossuaire des pèlerins en une chapelle consacrée aux
preux de Charlemagne. Les noms héroïques y étaient
inscrits en langue d'oui, comme sur cette mosaïque de
l'église de Brindisi qui représente la mort de Roland *.
Ici, en terre espagnole, comme là-bas en terre italienne,
ce sont des pèlerins français que l'on a voulu captiver.
Et nous sommes en présence d'un yjpweîov comparable à
la chapelle d'Ogier le Danois à Saint-Faron de Meaux.
2. Les « Palais Galienne ».
Les ruines des arènes romaines de Bordeaux portent
aujourd'hui, sur les cartes, sur les plaques municipales,
et dans l'usage général, le nom de Palais Galien, parce
que, disent certains livres, l'empereur Galien les édifia.
1. Voyez notre tome II, p. 253.
170 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
Mais ce n'est qu'une légende érudite, imaginée par les
historiens de Bordeaux au xvie siècle. PouiT établir, il leur
a fallu s'acharner contre un nom plus ancien, « Palais
Galienne », et contre une légende plus ancienne ; et,
comme il arrive, la première des deux légendes était la
plus belle. « Qu'on rejette, écrit Gabriel de Lurbe, les
ineptes opinions de Roderic de Tolède et Jean Gurion, les-
quels escrivent ledit amphithéâtre avoir été basti a l'hon-
neur de Galiene, fille du roi Galastre, par le comman-
dement et aux frais de Charlemagne revenant de son exil
d'Espaigne, où il avoit esté relégué par Pépin, son
père *. » Malgré cette protestation, et celle des Elie
Vinet 2 et des Belleforest 3; le nom honni de Palais
Galienne vivait encore au xvmc siècle4 ; et quant à
« l'inepte opinion » combattue, voici comment Rodrigue
de Tolède l'avait exprimée au xme siècle : « On rapporte
que dans sa jeunesse Charlemagne fut chassé des Gaules
par le roi Pépin, parce qu'il se révoltait contre l'autorité
paternelle. Pour chagriner son père, Charles s'en fut à
Tolède ; comme le roi de cette ville, Galafre (ou Galastre),
1. Cronique Bourdeloise, éd. de 1619, fol. 5 v°.
2. Elie Vinet, L'antiquité de Bourdeaus et de Bourg, 1571, nos 17
et 18. On voit dans ce livre une planche qui représente les ruines,
encore imposantes au xvie siècle, du Palais Galien.
3. La cosmographie universelle de tout le monde, 1575, p. 380.
Voyez les textes réunis par Francisque Michel dans les Actes de
V Académie des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux, t. IV
(1841), p. 115.
4. Comme on voit par exemple par un mémoire de La Bastide,
publié en 1740 [Histoire de l Académie des inscriptions, t. XII,
p. 236), et intitulé : « De V amphithéâtre de Bordeaux, vulgaire-
ment appelé le Palais Galiène. »
LES « PALAIS GALIENNE » 171
avait des démêlés avec le roi de Sarragosse, Charles,
ayant pris service auprès de Galafre, fît quelque temps
la guerre sous ses ordres. Puis, ayant reçu la nouvelle
de la mort de Pépin, il rentra dans les Gaules, emmenant
avec lui la fille du roi de Tolède, Galienne, qu'il con-
vertit, à ce qu'on rapporte, et qu'il épousa. On dit qu'il
bâtit pour elle un palais à Bordeaux '. »
C'est donc la chanson de Mainet ou des « enfances »
persécutées de Charlemagne 2 que nous trouvons dès le
xme siècle domiciliée dans l'amphithéâtre de Bordeaux.
Le faux Turpin la connaissait déjà (chapitre XX). Chose
curieuse, à une autre étape de la route, à Poitiers, on
trouve un autre « Palais Galien ». « La commune renom-
mée de Poictiers, écrit Jean Bouchet, fait mention d'un
palais, lequel y fut autrefois édifié, appelle le Palais
Galien et des Arennes, dont on peut conjecturer par les
vestiges, qui encores apparoissent, que ce fut un palais
somptueux et de grand structure . . . Et quant au lieu des
Arennes, qui sont joignant ledit palais, c'estoit le lieu
pour faire joustes et tournois 3 ». Palais Galien, dit Jean
Bouchet ; mais, à la table des matières de son livre, on
lit : « Du Palais Galienne de Poitiers », ce qui prouve que
c'était là, encore de son temps, la dénomination popu-
1. Hispaniae illustratae scriptores varii, t. II, 1703, p. 75.
2. Sur la chanson de Mainet, voyez G. Paris, Histoire poétique
de Charlemagne, p. 240, et Ph.-Aug-. Becker, Die nationale Hel-
dendichtung, p. 64.
3. Les Annales d'Aquitaine, Poitiers, 1644, p. 16. Cf. Abraham
Gôlnitz, Ulysses Behjico-gallicus, 1631, p. 291 : « Palatium opus
Galieniimperatoris; structura nullis sustinetur columnis ; longitu-
dine et latitudine omnia reliqua Galliae palatia superat. Olim
comitum Pictaviensium domicilium ; nunc mercatorum tabernis
elocatum. »
172 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
laire. A Poitiers comme à Bordeaux, on voit donc les
vieux érudits prendre grand souci d'expulser des ruines
antiques Charlemagne et sa belle Sarrasine.
3. Senebrun et les divers ducs, comtes et rois de Bordeaux .
Une autre Galienne, qui doit son nom à l'héroïne du
roman de M aine t, ligure dans une autre légende. Bordeaux
aurait été fondé par Senebrun, fils de Vespasien, et par
sa fille Galienne, fille de Titus. On racontait d'elle
des aventures singulières. « Elle avait fait bâtir une route
tirée au cordeau à travers des forêts épaisses, de son palais
jusqu'à la mer. Elle s'y faisait charrier sur un char d'or.
La dépense de la construction de cette route, elle la
faisait payer par une courtisane très belle et très rusée,
nommée Brunisen l. » Ces légendes ne nous sont plus
connues que par un écrit latin, qui date du xivesiècle au
plus tard, du xme peut-être 2. Il raconte que Senebrun
etGaliene, ayant fondé Bordeaux, eurent sept fils, qui
reçurent chacun une part de leur héritage. Après des
siècles écoulés, un de leurs descendants, nommé lui
aussi Senebrun, se rendit en Terre-Sainte, y accomplit
des exploits. Il fut fait prisonnier. Le soudan, pour se
divertir, le força à combattre un de ses meilleurs guer-
riers, Enéas. Senebrun, l'ayant vaincu, gagna par cette
prouesse l'amour de la belle Fenice, fille du soudan. Il
1. Voyez Francisque Michel, dans les Actes de V Académie de
Bordeaux, t. IV, p. 107 ; P. Meyer, à la p. 75 de sa traduction de
(iirard de Roussillon.
2. Publié dans les Archives municipales de Bordeaux, t. I,
Livre des Bouillons, Bordeaux, 1867, p. 474-483.
LES DUCS ET LES ROIS DE BORDEAUX 173
l'enleva, la convertit, l'épousa, la ramena à Bordeaux.
Ils eurent un fils, Gaufridus, qui devint évêque de
Bordeaux. Suivent des récits de miracles et de fondations
pieuses.
C'est un récit éminemment local, clérical, émané de
l'une des églises de Bordeaux. Mais, en même temps,
c'est, comme on voit, un récit modelé sur les chansons
de geste. « Cette jeune fille sarrasine qui s'éprend d'un
chevalier français est un type commun à une quantité
de chansons de geste : c'est FEsclarmonde d'Huon de
Bordeaux, la Floripas de Fierabras, la Maugalie de
Floovant 1 ». Une fois de plus, nous voyons des clercs
occupés à composer, pour expliquer le passé de leurs
églises, un récit fabuleux qui ressemble à s'y méprendre
à un roman de jongleur.
Nous ne connaissons celui-ci que sous cette forme
récente. Nous devons pourtant lui attribuer une certaine
ancienneté, car dès le xue siècle, le poète de Girard de
Roussillon semble le connaître : il introduit dans son
roman « Senebrun de Bordeaux, qui commande vingt
mille Gascons 2 ». Or, dans la laisse 347, il dit que
Senebrun était '< fils d'Yon », c'est-k-dire du très histo-
rique Eudes d'Aquitaine, l'adversaire de Charles Martel.
N'est-ce pas l'indice que les clercs d'Aquitaine ont
composé sur leurs anciens rois, ducs et comtes, des
récits, les uns fabuleux, les autres semi-historiques,
dont les auteurs des chansons de geste ont eu parfois
connaissance?
1. P. Meyer, /. laucl.
2. Aux §§ 136 et 147 de la traduction Paul Meyer.
17 i LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
Les chansons de geste présentent en effet quatre per-
sonnages quelles qualifient rois, comtes ou ducs de
Bordeaux, savoir : Yon de Bordeaux, personnage histo-
rique, — le légendaire Senebrun ; — Gaifier de Bordeaux,
qui fut dans l'histoire le petit-fils d'Yon, et l'ennemi de
Pépin le Bref ; — Seguin de Bordeaux, que Ton peut
identifier indifféremment à l'un des trois des comtes
carolingiens de ce nom, et qui devient dans nos romans
l'un des barons de Charlemagne et le père d'Huon de
Bordeaux.
Gomment les romanciers du xne siècle ont-ils pu con-
naître ces personnages réels, Yvon, Gaifier, Seguin ? Est-
il nécessaire qu'ils aient été célébrés en des « chants
lyrico-épiques » du temps de Charles Martel ou de
Pépin le Bref? Comme le poète de Girard de Rous-
sillon (ou, avant lui, quelqu'un de ses confrères) a dû
s'adresser aux légendes d'origine cléricale et pseudo-
érudite de Bordeaux pour y trouver le nom de son fabu-
leux Senebrun, de même d'autres poètes du xne siècle
ont pu recevoir des clercs de Bordeaux ou des clercs
d'autres églises de la région les noms de Yon, de
Gaifier, de Seguin.
On n'en a pas la preuve : on possède si peu de docu-
ments anciens qui émanent de ces églises ! Pour Gaifier
du moins, il est assuré que son souvenir vivait au xue
siècle et au xme en plusieurs églises illustres 1 : à Saint-
Seurin de Bordeaux 2, mais surtout à Saint-Martial de
1. Hugues de Fleury, dans sa vie de saint Sardou, écrite vers
1110 (Acta sanctorum BolL, t. II de mai, p. 17), fait de lui, légen-
dairement, un adversaire de Charlemagne.
2. Une légende (peut-être récente, à vrai dire) voulait que son
LES DUCS ET LES ROIS DE BORDEAUX I 75
Limoges. Là, on voyait dans l'église un singulier monu-
ment : une lionne qui accable sous son poids deux
lionceaux, avec cette inscription :
Aima leaena duces saevos parit atque coronat ;
Opprimit hanc natus Waifer maie sanus alumnam ;
Sed pressus gravitate luit sub pondère poenas.
« Ce qui signifie, dit Baurein, que l'Aquitaine, sem-
blable à une lionne, engendre et couronne des ducs
remplis de cruauté, et que Waifre, qui, comme un fils
dénaturé, avait opprimé celle qui l'avait nourri et élevé,
subit, sous le poids qui l'accable, la peine qu'il mérite [. »
Adhémar de Chabannes rapporte que l'on conservait au
xic siècle, à Saint-Martial de Limoges, une bannière
que Pépin avait enlevée à Gaifier dans une bataille. On
voit, par un inventaire de Saint-Martial, dressé entre
1226 et 1245, qu'on gardait dans le trésor de l'abbaye
« quinque bans Gaifier », et Geoffroi de Vigeois témoigne
que les moines de Saint-Martial portaient en procession
le jour des Rameaux « quinque vexilla pretiosa, quac
appellantur bannum Gaiferi » 2.
C'en est assez pour expliquer, sans recours à l'hypo-
corps fût « hors la ville de Bordeaux, dans un marais, près du
château de Hà, du côté de la Chartreuse (voyez Abbé Venuti,
Dissertations sur les anciens monumens de la ville de Bordeaux,
1754, p. 79-114; cf. Baurein, Variétés bordeloises, 1784, t. III,
p. 305).
1. Baurein, Variétés bordeloises, t. III, p. 312. Cf. Dom
Devienne, Histoire de la ville de Bordeaux, éd. de 1862, p. 316.
2. Voyez les Chroniques de Saint-Martial de Limoges, publiées
par Duplès-Agier (Publications de la Société de V histoire de
France), p. 314. Cf. Du Cang-e, au mot Gaiferus.
17G LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
thèse de « traditions populaires » ou de « cantilènes »
ou de « poèmes épiques » du vme siècle, que Gaifier
apparaisse quelquefois comme un vague comparse dans
les chansons de geste.
4. Le roi Agolant à Limoges.
Une chronique de l'abbaye de Saint-Martial, aujour-
d'hue perdue ', racontait que le roi sarrasin Agolant
avait autrefois dominé à Limoges et qu'il y avait bâti,
pour éterniser son nom, un bel aqueduc : la vente de
son chariot d'or, enrichi de pierreries, en avait payé la
dépense. De fait, l'aqueduc romain de Limoges s'appelle
aujourd'hui encore l'aqueduc d'Aigoulènes'2. Cette petite
légende étymologique fournit un témoignage de plus de
l'influence de la Chronique de Turpin.
5. La geste de Blaye et la geste de Saint-Gilles.
Deux chansons de geste, Ami et Amile et Jourdain de
Blaye, ont été arbitrairement réunies de façon à former la
« geste de Blaye » : les héros de ces romans sont donnés
pour des seigneurs de Blaye. Comme il y a une geste de
Blaye, il y aune « geste de Saint-Gilles », c'est-à-dire
une série de chansons de geste, Elie de Saint-Gilles y
1. Elle datait de la fin du xive siècle ; on ne connaît plus le
récit en question que par les résumés qu'en ont fait des érudits
du xvne.
2. Voyez A. Leroux, La légende du roi Aigolant et les origines
de Limoges, dans le Bulletin du comité des travaux historiques,
Histoire et philologie, 1902, p. 606^-619. Cf. ihid., p. 604, une note
de G. Paris sur ce mémoire.
GESTES DE BLAYE ET DE SAINT-GILLES 177
Aiol, Tristan de Nanteuil, etc., dont les héros sont des
comtes de Saint-Gilles. L'explication est la même ici et
là, et c'est aussi celle qui fait comprendre que Belin,
cette « povre ferté », tienne une si grande place dans le
cycle des Lorrains, et encore que le château des Quatre
fils Aymon, Montauban, se dresse à Cubzac, près de la
Dordogne, sur la route de Blaye a Bordeaux. C'est que
Blaye et Saint-Gilles, Cubzac et Belin étaient des étapes
des chemins de Saint-Jacques ; à la racine de ces fictions,
il y a la préoccupation du pèlerinage et la vue directe
des lieux. Pour la geste de Blaye, on en a une preuve
curieuse. Dans ces romans, les seigneurs de Blaye se
succèdent en cet ordre : Ami, puis son fils Gérard, puis
Jourdain, fils de Gérard, puis un second Gérard. Or
G. Paris a remarqué le même retour du nom de
Gérard dans la dynastie de Blaye au xn° siècle : à
Gérard Ier succèdent Geotïroi Rudel Ier, puis Gérard II,
puis GeolFroi Rudel II. puis Gérard III l. Comment le
1 . Voici le tableau généalogique des seigneurs de Blaye, d'après
l'article Blaye, au t. V de l'Histoire généalogique et héraldique
des pairs dp France, Paris, 1825.
Guillaume Frédéland
prince de Blaye, cité de 1080 à 1106
Gérard I" il vivait encore en 1126
GeofTroi Budel ltr Guillaume Frédéland
sire de Blave
Gérard II. sire de Blaye. GeolTroi Budel
mentionné vers 1160-4 le poète
et en 1164
GeofTroi Budel II
Gérard III
GeofTroi Budel III Gérard, co-seigneur
1242-52 . de Blaye.
J. Bbdibh. — Les légendes épiques, t. III. 12
178 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
poète de Jourdain de Blaye aurait-il eu l'idée d'une telle
flatterie aux seigneurs de Blaye, s'il n'était venu dans
leur principauté ? — C'est ici un des traits, infiniment
rares, et précieux par là même, où se marque dans les
chansons de geste une certaine préoccupation de plaire à
telle grande famille féodale du xne siècle.
6. Les chansons de geste en langue méridionale.
Tous les critiques, et ceux-là même qui sont le plus
préoccupés de trouver à l'épopée castillane une origine
autochtone, reconnaissent que les cantares de gesta
doivent beaucoup aux jongleurs qui franchissaient les
Pyrénées. Mais, pour rester en deçà des Pyrénées, on
sait que nous possédons quelques chansons de geste, une
rédaction méridionale de Fierabras, la plus ancienne
version conservée de Girard de Roussillon, les chan-
sons d'Aigar et Maurin, de Daurel et Béton, qui sont
écrites en langue méridionale à l'imitation des romans
en langue d'oui. A ce propos, mon ami M. A. Jeanroy me
permet de transcrire ici cette page d'un de ses travaux,
« Ce nom de Gérard, écrit G. Paris (dans son article sur Jaufré
Rudel, Revue historique, t. LUI, 1893, p. 2 du tirage à part), qui
reparaît à plusieurs reprises dans la liste des seigneurs de Blaye,
suggère un rapprochement. La ville de Blaye, célèbre dans
l'épopée française comme possédant le tombeau de Roland, y est
également connue par le petit cycle qui comprend Ami et Amile
et Jourdain de Blaye. Or, le fils d'Ami, seigneur de Blaye comme
lui et père de Jourdain, s'appelle Gérard, et le fils de Jourdain a
le même nom. Il est probable que l'auteur de Jourdain a pris à
un des Gérard, princes de Blaye, le nom de son héros. L'hypothèse
inverse n'est guère admissible, vu le peu d'antiquité du poème. »
LES CHANSONS EN LANGUE MÉRIDIONALE 179
encore inédit : « Toutes les chansons de geste en langue
méridionale appartiennent — ce que l'on a remarqué
depuis peu — à une région très déterminée, comprise entre
Poitiers et Bordeaux, c'est-à-dire à une région limitrophe
où l'influence de la langue et de la littérature françaises
était plus puissante qu'ailleurs. Il y avait au reste une
raison spéciale pour que des chansons de geste y fussent
accueillies avec faveur. C'est là, en effet, que se sont
formées, autour des monastères et des ruines romaines
qui y pullulaient, nos plus belles et nos plus anciennes
légendes épiques. C'est là, sur la grande route qui con-
duisait de Poitiers et de Saintes à Bordeaux les pèle-
rins se dirigeant vers Saint-Jacques-de-Compostelle,
qu'avaient été chantés, d'abord en français sans aucun
doute, les merveilleux exploits de Roland, d'Olivier, de
Turpin. Que les gens du pays aient pris goût à ces sortes
de récits, que les poètes du cru en aient composé dans
leur propre langue pour les rendre plus facilement
accessibles, il n'y a là rien d'étonnant. Ainsi s'explique-
rait ce fait singulier, et qui était jusqu'à présent resté
une énigme, que les textes épiques en vers provençaux
appartiennent à une région unique et fort restreinte. »
D. CONCLUSION.
Je ne cherche pas à rassembler tous ces faits, si mul-
tiples, si divers, en une péroraison oratoire. Je m'en
tiens, pour conclure, à un recensement géographique.
De toutes les chansons de geste qui mènent Charle-
magne et les pairs en Espagne, il n'y en a guère qu'une
seule qui soit vraiment localisée hors des routes des pèle-
rins, c'est Mainet, dont l'action se passe principalement
à Tolède. Dans les autres chansons, Saragosse, Cordoue,
Séville, Coïmbre, Almérie, cinq ou six autres villes sont
mentionnées ; mais elles sont derrière la scène, si l'on
peut ainsi dire, et quand les poètes s'aventurent à en
parler, c'est pour trahir leur ignorance ou leur incuriosité
géographiques. Ils avaient besoin de ces noms, pour la
couleur locale ; ils les ont employés avec la même indif-
férence que tant d'autres noms fabriqués par eux à plaisir,
tels que Aigremore, Aubainne, Augorime, Auson, Ava-
lence, Balcaire, Baldise, Barburegne, Bardeluque, Bel-
quarel, Bessenconde, Borcadoigne, Bruance, Carsaude,
Capadoce, Gomibles, etc. *. Par contre, voici, tirés des
mêmes romans, les noms géographiques qui se trouvent
sur la principale des viae sancti Jacobi, à partir de Blaye.
A chacun d'eux des légendes épiques sont attachées.
Mis bout à bout, ils forment un routier des pèlerins de
saint Jacques assez précis pour conduire un voyageur,
par la route vraie, jusqu'à Compostelle :
1. Voyez la Table de M. Langlois.
CONCLUSION 1 8 1
Blaye
Bordeaux 30 kilomètres
'Belin 48
Dax 85
Saint-Jean de Sorde 25 —
Saint-Jean-Pied de Port. . . . 48 —
Le Port de Cize 25 —
Roncevaux 5 —
Pampelune 38 —
Estella il —
Montjardin 7 —
Logrono 33 —
Najera 24
Bur^os 80 —
Hornillos del Gamino 21 —
Castro jeriz 16 —
Carrion 32 —
Saha^un 32 —
Mansilla 34 —
Léon 17 —
Astorga 40 —
Rabanal del Camino 22 —
Luiserne (près Ponferradaj. . 28 —
Santiago 160 —
El Padron . ... 25 —
Dès 1895, M. Camille Jullian a écrit : « On peut
suivre Charlemagne à Belin, à Saint-Seurin, à Blaye,
c'est-à-dire aux stations de repos ou de prière sur la
grande route suivie par les pèlerins de saint Jacques.
Qui sait si les pèlerins n'ont pas été les artisans princi-
paux de ces légendes, les vrais rhapsodes de ces épopées,
les attachant pour ainsi dire, le long de la voie qu'ils
parcouraient, aux sanctuaires où ils s'arrêtaient? De la
182 LES CHANSONS DE GESTE ET COMPOSTELLE
même manière, l'épopée de Y Enéide unissait par la
chaîne continue du voyage d'Enée les différents temples
où les voyageurs des routes maritimes allaient adorer sa
mère Aphrodite *. »
A la question posée par M. Jullian, notre longue étude
répond par l'affirmative. G. Paris a extrait dune chro-
nique du xme siècle 2 cette phrase, pour en faire l'épi-
graphe du Livre Ier de Y Histoire poétique de Charlemagne :
« Es livres qui parolent des roys de France trovons
escript que par la proiere Monseigneur saint Jacques
dona Nostre Sires cest don a Gharlemaine c'on parleroit
de lui tant corn le siècle dureroit. » Il convient de donner
en cette phrase toute valeur aux mots : « par la proiere
Monseigneur saint Jacques ». Je n'irai pas jusqu'à dire,
comme ce vieil écrivain, que sans lui Charlemagne
n'aurait pas obtenu sa gloire poétique. Je ne le dirai pas,
car les sources de cette gloire sont multiples, et saint
Jacques ne fut pour rien dans la Chanson de Roland.
Mais sans l'apôtre Jacques, je veux dire si son tombeau
de Galice n'avait pas existé, ni la Chronique de Turpin
ne se serait produite, ni ne se serait manifestée, en tant
d'églises et à tant d'étapes des routes, cette activité
poétique dont la chronique de Turpin et plusieurs chan-
sons de geste ne sont que les symboles imparfaits et les
tardifs témoins. Et c'est en ce sens que je reprends, au
terme de cette étude, la phrase de la vieille chronique :
« Par la proiere Monseigneur saint Jacques dona Nostre
Sires cest don a Charlemaine c'on parleroit de lui tant
coin le siècle dureroit. »
1. Histoire de Bordeaux, p. 118.
2. Bibliothèque nationale, français 834, fû 13 r°.
LA CHANSON DE ROLAND
LA CHANSON DE ROLAND
NOTE PRÉLIMINAIRE
ÉNUMÉRATION DES TEXTES J LEURS DATES, LEURS RAPPORTS.
I. LE PROBLÈME DES ORIGINES DE LA LÉGENDE.
1. L'ÉLÉMENT HISTORIQUE. 2. Le PRÉTENDU TEMOIGNAGE
de l'Astronome limousin.
IL LES DIVERSES SOLUTIONS PROPOSÉES, ANALYSE
ET DISCUSSION DES THÉORIES SUR LA FOR-
MATION DE LA CHANSON DE ROLAND ET PUS
GÉNÉRALEMENT SUR LA FORMATION DES
CHANSONS DE GESTE.
1 . De Herder et de Wolf aux frères Grimm et a
Fauriel. 2. De Fauriel a G. Paris. 3. G. Paris.
4. M. Rajna et le conflit des théories vers 1884.
5. Après 1884.
III. RECHERCHE D'UNE AUTRE SOLUTION. QUI PREN-
DRA SON POINT DE DÉPART DANS LES THÉO-
RIES ANTÉRIEURES.
A. La légende de Roland en sls rapports avec les
étapes des routes oti menaient en Espagne par
Roncevaux.
B. Interprétation de ces rapports. 1. D'une théorie de
l'accident. 2. Théorie du développement contint,
les croisades pranl aises bn espagne au xie s 1 1 : < il .
C. La composition de la CHANSON DE ROLAND. 1. Les
ENTREPRISES DES CHORIZONTES 2. L' UNITE DU POBM1 :
TUROLDUS VINDICATUS.
186 LA CHANSON DE ROLAND
NOTE PRÉLIMINAIRE. ÉNUMÉRATION DES TEXTES ;
LEURS DATES ET LEURS RAPPORTS.
De tant de problèmes que pose la Chanson de Roland, nous ne
traiterons ici qu'un seul, celui des origines de la légende qu'elle
met en œuvre, ou du moins nous ne considérerons les autres que
par rapport à celui-là. Qu'il nous suffise donc d'énumérer les
textes anciens dont nous disposons, non pas même tous les textes
anciens, mais ceux-là seulement dont nous aurons à nous ser-
vir '. Nous ne dirons que l'indispensable sur leurs dates, leurs
caractères, leurs rapports mutuels, ne prenant parti dans les ques-
tions controversées que là où il sera nécessaire de prendre parti.
Cette note préliminaire, qui pourra rendre au lecteur les modestes
services d'un aide-mémoire, ne lui rappellera donc que des faits
essentiels et généralement reconnus de tous.
1° Le texte de beaucoup le plus archaïque de la Chanson de
Roland est celui que nous a conservé le manuscrit de la biblio-
thèque Boldéienne, à Oxford, Digby 23. Ce manuscrit (0) a été
écrit vers 1170 par un scribe anglo-normand. Il contient 4002 vers
décasyllabes, répartis en 291 laisses assonancées 2.
1. On trouvera dans la Ribliographie des chansons de geste
publiée par Léon Gautier en 1897 la liste des travaux consacrés à
la Chanson de Roland, antérieurement à 1890. En appendice à son
très bon livre intitulé La Chanson de Roland, New-York, 1906,
M. Geddes a eu l'heureuse idée de reproduire la bibliographie de
Léon Gautier et d'y ajouter l'indication des travaux parus de 1890
à 1906. Pour compléter enfin cette bibliographie de 1906 à 1912,
on n'aura qu'à se reporter aux tables de la Zeitschrift fur roma-
nische Philologie ou au Kritischer Jahresbericht publié par les
soins de M. K. Vollmôller. Nous aurons d'ailleurs occasion, au
cours de la présente étude, de citer la plupart des travaux de ces
dernières années.
2. On doit à M. Edmund Stengel une reproduction photogra-
phique (Photographische Wiedergabe der Ils. Digby 23, Heil-
bronn, 1878» et une édition diplomatique du manuscrit d'Oxford
(Das altfranzôsische Rolandslied, genauer Abdruck der Oxforder
Rs. Digby 23, Heilbronn, 1878). G. Grôber en a procuré une
transcription nouvelle : La Chanson de Roland, d'après le manus-
crit d'Oxford (Ribliotheca ro/nanica, nos 53 et 54, [1908]). Elle se
NOTE PRÉLIMINAIRE 187
2° Une autre version en décasyllabes assonances esl celle d'un
manuscrit de la Bibliothèque Saint-Marc, à Venise, que Ton est
convenu d'appeler V'1. Elle est écrite en un français fortement ita-
lianisé. Le manuscrit ne date que du xive siècle; mais l'auteur de
ce poème suit jusqu'au vers 3846 un texte ancien, très voisin du
texte d'Oxford ; il raconte ensuite un épisode qui ne se retrouve
en nulle autre version de la Chanson de Roland (le siège de Nar-
bonne, v. 3847-4417), puis se rattache, pour la fin de ses récits
\. 4 418-001 2), à la version rimée dont nous allons maintenant
parler '.
3° Vers 1170 2, un renouveleur écrivit une version où les asso-
nances sont remplacées par des rimes et introduisit, surtout dans
la dernière partie du roman, des épisodes nouveaux. Cette rédac-
tion nous est parvenue, en des copies du xme et du xive siècle,
sous une double forme : l'une est conservée dans un manuscrit
de Venise (V7) et un de Châteauroux (C) ; l'autre dans un manus-
crit de Paris (P), un de Lyon (L). un de Cambridge (T), et dans
quelques fragments3.
4° Un ecclésiastique nommé Conrad, aux alentours de l'an 1132,
composa en vers allemands le Ruolandes liet, qui est une traduc-
tion libre de la Chanson de Roland et la plus ancienne des imita-
tions étrangères ''. Le Ruolandes liet est la source principale de
distingue de l'édition diplomatique de Stengel en ce que Grô-
ber « cherche à rendre lisible pour fous le texte du manuscrit »,
en résolvant les abréviations, en distribuant des signes de ponc-
tuation, etc.
1. Le manuscrit V* a élé publié par Eugen Kôlbing, La Chan-
son de Roland, genauer Abdruck der venelianer Handschrift IV,
Ileilbronn, 1877.
2. Voyez G. Paris, La littérature française au moyen âge, § 37.
3. Les divers textes de la rédaction rimée ont été publiés par
M. Wendelin Foerster, en deux volumes : Bas altfranzôsische
Rolandslied, Text von Châteauroux und Venedig VII, Ileilbronn,
1883 ; Das altfranzôsische Rolandslied, Text von Paris, Cam-
bridge, Lyon und den sogenannten lothringischen Fragmenten,
Ileilbronn, 1886 (tomes VI et VII de V Altfranzôsische Bibliothek).
Un fragment d'un autre manuscrit ( 1 08 vers) a été publié par
M. G.Lavergne dans la Romania, t. XXXV (1906), p. 445.
4. Éditions de Wilhelm Grimm, Ruolandes /i'e/.Gôttingen, 1838,
et de K. Bartsch, Deutsche Dichtungen des Mittelalters, t. III,
Leipzig, 1874. Cf. W. Golther, Das Rolandslied des Pfaffen Kon-
rad, Munich, 1887.
188 LA CHANSON DE ROLAND
deux autres renouvellements allemands du xine siècle, insérés
l'un par le Stricker dans son Karl der Grosse ', l'autre par un
anonyme dans le recueil d'aventures romanesques intitulé Karl
Meinet ».
5° La Karlamagnussaga, composée vers 1230 ou 1250, est une
compilation en prose norvégienne où un certain nombre de chan-
sons de geste ont été groupées de manière à former une sorte de
biographie de Charlemagne. L'une de ses « branches », la hui-
tième, est une traduction de la Chanson de Roland, malheureuse-
ment écourtée à sa fin. Cette traduction est à l'ordinaire si litté-
rale qu'elle peut en maints passages servir à la critique du texte
français 3.
6° Nous ne mentionnons que pour mémoire des traductions
néerlandaise, galloise, anglaise, qui ne nous seront d'aucun
secours *.
7° Sous ce titre, Carmen de proditione Guenonis, nous avons
conservé, clans un manuscrit du xve siècle, un poème de 482 vers
latins, en distiques, plein de jeux de mots, où un clerc bel esprit
a bizarrement résumé et profané la légende. Cette composition
est d'origine et de date incertaines. On l'attribue d'ordinaire au
xiic siècle ; on peut l'attribuer aussi bien, si l'on veut, au xine ou
au xive :;.
1. Karl der Grosse, von dem Sli-icker, herausgegeben von K.
Bartsch [Bibliothek der gesatnmten deutschen National-Literatur,
t. XXXV, 1857). Le Stricker écrivait vers 1230. Il ne semble pas
avoir utilisé, directement du moins, de sources françaises.
2. Karl Meinet, zum ersten Maie herausgegeben von Adelbert
von Keller [Bibliothek des literarischen Vereins in Stuttgart,
t. XL Y, 1858). Cette version combine le poème de Conrad et la
rédaction française rimée.
3. La Karlaniagnussaga a été publiée par C. R. Unger (Christia-
nia, 1 860 i . G. Paris en a donné un résumé dans la Bibliothèque de
VEcole des Chartes, Ve série, t. V, 1864. La « branche » qui nous
intéresse ici a été traduite en allemand par Ed. Koschwitz, dans
les Romanische Sludien, t. III, 1878, p. 295.
L On trouvera des renseignements sur elles dansl'édition de la
Chanson de Roland publiée par E. Stengel, Das altfranzôsische
Rolandslied, kritische Ausgabe, t. I, Leipzig, 1900.
.">. Ce poème a été publié trois fois. La plus récente et la meil-
leure édition est celle de G. Paris, dans la Romania, t. XI, 1882,
p. 466.
NOTE PRÉLIMINAIRE 189
8° La Chronique dite de Turpin, écrite vers l'an 1150, raconte
en ses chapitres XXI-XXIX la bataille de Roncevaux '.
Si Ton réserve ces deux rédactions en latin (le Carmen, la nar-
ration de Turpiny, chacun convient, et il est d'ailleurs évident
que tous les textes énumérés ci-dessus sont des recensions ou
des dérivés d'un même poème, lequel a été conservé dans le
manuscrit 0 plus fidèlement que partout ailleurs, encore que le
manuscrit 0 lui-même l'ait souvent altéré. Par suite, toutes les
éditions critiques de la Chanson d<^ Roland - se ressemblent en
ce qu'elles prennent pour base le texte du manuscrit 0, et le cor-
rigent ou le complètent par recours aux autres textes. Elles dif-
fèrent selon que les divers éditeurs reconnaissent à chacun de
ces autres textes plus ou moins d'autorité, ce qui dépend de la
façon dont ils les classent (l'une des questions essentielles étant
par exemple de savoir si le manuscrit Y' appartient au même
groupe qu'O, ou au même groupe que les mauuscrils de la version
rimée, PLT, CV~, ou à une troisième famille, dont il serait
Tunique représentant). Nul, il va sans dire, ne peut éditer la
Chanson de Roland ni critiquer utilement le texte des diverses
éditions, s'il n'a fait son choix entre les divers classements pos-
sibles. Mais nous, qui n'étudions que l'histoire de la légende,
nous pouvons nous dispenser d'un tel choix, et même nous le
devons. Bien des- tentatives malheureuses prouvent qu'on peut
gagner beaucoup pour l'établissement des textes, qu'on ne gagne
rien pour l'histoire de notre légende à combiner les versions
entre elles par des opérations de reconstruction conjecturale
d'originaux ou d'intermédiaires perdus. Chacune de ces versions
1. Édition F. Castets, Turpini historia Caroli Magni et Rotho-
landl, 1880.
2. Los éditions critiques de la Chanson de Roland sont celles de
Theodor Millier Gôttingen, 1851, 1863, 1873), de Léon Gautier
(Tours, 1872; souvent réimprimée) ; de G. Paris [Extraits, Paris,
I 887 : nombreuses réimpressions) ; d'E. Stengel Leipzig, 1900.
Les autres éditions, celles de Francisque Michel (Paris, 1837,
1869), de F. Génin (Paris, 1850), de L. Clédat (Paris, 1886), de
Grôber (Strasbourg, 1908), s'en tiennent exclusivement, ou
presque, au texte d'Oxford.
190 LA CHANSON DE ROLAND
apparaît à sa date ; elle est ce qu'elle est, elle vaut ce qu'elle vaut.
Sans doute tel trait qui manque dans le manuscrit 0 et qui est
donné seulement soit par T5, soit par la Karlamagnussaga, soit
même par la rédaction rimée, peut d'aventure être ancien et
remonter au poème original. Malheureusement, il est très rare
que l'on en ait la certitude. Nous nous attacherons donc, traitant
de tel épisode, à bien marquer qu'il nous est connu par telle
version, non par telle autre *, et à éviter les combinaisons hypo-
thétiques.
Si toutes les versions françaises, allemandes, norvégienne,
néerlandaise, galloise, anglaise de la Chanson de Roland repré-
sentent, chacun le reconnaît, un seul et même poème, au con-
traire le Carmen de proditione Guenonis, selon certains critiques,
en représenterait un autre ; selon d'autres critiques, il en serait
de même de la narration qui se lit dans la Chronique de Turpin :
elle serait fondée pareillement, disent-ils, sur un troisième
poème français, perdu lui aussi, et plus archaïque encore que l'ori-
ginal supposé du Carmen. Nous aurons plus loin occasion de dis-
cuter ces hypothèses.
Le dernier vers du manuscrit d'Oxford désigne comme l'auteur
delà Chanson de Roland un certain Turoldus (il se peut d'ailleurs
que ce nom ne soit que celui du copiste, puisqu'on ne sait pas le
sens du mot declinet). On a maintes fois tenté d'identifier ce
Turoldus : les identifications proposées restent nécessairement
incertaines. La langue de la Chanson de Roland étant une langue
littéraire, on ne sait si le poète écrivait plutôt dans TIle-de-France
ou dans la Normandie, par exemple, ou ailleurs. Il semble s'inté-
resser au sanctuaire de Saint-Michel-du-Péril, dans l'A vranchin:
c'est la seule indication, bien vague et douteuse, que l'on ait sur
1. C'est pourquoi, citant Vr/fd'aprèsréditionKôlbing,CF'7 d'après
l'édition Foerster, etc., nous citerons aussi 0 d'après une édition
qui s'en tient à reproduire ce manuscrit, celle de G. Grôber, et
non d'après les éditions composites de L. Gautier ou de Stengel.
Il va d'ailleurs sans dire que l'édition Gautier, précieuse par son
riche commentaire explicatif, et l'édition Stengel, admirable par
l'appareil de variantes qu'elle offre, nous ont été d'un grand et
constant secours.
NOTE PRÉLIMINAIRE 191
les régions où il a pu passer. Quant à la date de son poème, la plus
ancienne qui ait été proposée est 1080, et l'on ne saurait en effet
(vu le costume, l'armement, l'état de la langue, etc.) remonter
plus haut. On ne saurait, d'autre part, descendre au delà de 1130,
puisque c'est au retour d'un voyage fait en France en 1131 que
le clerc Conrad composa sa traduction. Est-il possible de resser-
rer ces dates extrêmes? Les érudits ont essayé de démontrer, les
uns que la Chanson de Roland est nécessairement antérieure, les
autres qu'elle est nécessairement postérieure à la première croi-
sade (1096). Aucun des indices proposés en faveur de l'une ni de
l'autre thèse ne nous semble décisif. Néanmoins, pour la plupart
des raisons dites par M. G. Baist1, et pour plusieurs des raisons
dites par M. Marignan 2 et par M. Tavernier 3, nous inclinons à
croire avec ces érudits, et avec MM. Grôber '', Ph.-Aug. Becker 6,
Voretzsch G, que la Chanson de Roland a été composée après
l'an 1100.
A partir de quels éléments légendaires? C'est le problème que
nous voudrions principalement examiner.
1. Voir dans les Reitrâge zur romanischen und englischen Philo-
logie, Festgabe fur W. Foerster, Halle, 1903, p. 213, l'important
article de M. Baist intitulé Variationem iiber Roland 207 i, 21 56.
2. En son livre sur la Tapisserie de Bayeux, Paris, 1902.
3. Voir A. Tavernier, Zur Vorgeschichte des altfranzôsischen
Rolandsliedes (fascicule V des Romanische Studien), Berlin, 1903.
Cf., du même auteur, un mémoire publié dans les Philologische
und volkskundliche Arbeiten (recueil dédié à M. K. Vollmôller),
1908, p. 113, et une série d'articles parus dans la Zeitschrift fur
franzôsische Sprache und Literatur, en 1904, p. 145; en 1910, p. 71 ;
en 191 1, p. 83, etc.
4. Voir la préface de son édition de la Chanson de Roland, p. 11.
5. Die nationale Heldendichtung , p. 42.
6. K. Voretzsch, Einfiihrung in das Studium der altfranzôsis-
chen Literatur, 1905, p. 121,
192 LA CHANSON DU ROLAND
I
r
LE PROBLEME
DES ORIGINES DE LA LÉGENDE DE ROLAND
1 . L'élément historique.
En 777, Ternir de Saragosse vint à Paderborn solliciter
le roi Charles de lui porter aide en Espagne contre ses
adversaires, d'autres princes musulmans. L'année sui-
vante, après avoir célébré la fête de Pâques (le 19 avril),
dans sa villa de Cassinogilum, Charles se mit en route :
c'est la seule expédition qu'il ait jamais conduite, de sa
personne, en Espagne. Il franchit avec une partie de ses
troupes les Pyrénées basques, tandis qu'une autre armée
franque traversait les Pyrénées orientales. Il prit au
passage la ville chrétienne de Pampelune. La campagne
fut courte, assez heureuse, sans grand événement.
Charles arriva devant Saragosse, mais ne put s'en rendre
maître. Il reprit la voie du retour, rasa jusqu'au sol les
murailles de Pampelune, et traversa de nouveau les
Pyrénées *. Le 15 août 778 2, son arrière-garde fut sur-
prise dans les montagnes par les Basques. Eginhard, au
1. On trouvera dans les Jahrbùcher des frànkisclien lieiches
unter Karl dem Grossen, par Abel et Simson, t. I (1888), p. 285-306,
le relevé et le commentaire des textes des annales relatifs à ces
événements, dont nous ne retenons ici que l'essentiel.
2. La date du 15 août est fournie, comme on sait, par l'épitaphe
de l'un des morts de la bataille, Eg-g-ihard (voyez, dans les Monu-
menla Germaniae historica, les Poetae latini aevi Caroline, t. I,
p. 109, et la Romania, t. II, p. 147).
DONNÉES DU PROBLÈME \ L'ÉLÉMENT HISTORIQUE 193
chapitre IX de sa Vita Caroli*, raconte le fait en ces
termes :
Charles ramena son armée sans dommage ; pourtant, sur la cime
même des Pyrénées, il eut à éprouver quelque peu la perfidie des
Basques. L'armée s'avançait en une longue file, ainsi que l'exi-
geait l'étroitesse du chemin ; mais les Basques s'étaient postés
au faite de la montagne : le lieu, couvert de forêts épaisses, se
prête à merveille à une embuscade. Ils fondirent d'en haut sur le
dernier corps de troupes, chargé de garder les bagages et de
protéger ceux qui marchaient en avant. Ils le refoulent dans une
vallée située plus bas, engagent le combat, tuent tous les hommes
jusqu'au dernier. Puis, ayant pillé les bagages, à la faveur de la
nuit qui s'épaississait, ils se dispersent très rapidement dans tous
les sens. Les Basques avaient pour eux, en cette circonstance,
la légèreté de leur armement et l'avantage du lieu; au contraire
les Francs furent empêchés par la lourdeur de leurs armes et
par la disposition défavorable du terrain. Dans ce combat furent
tués Eggihard, prévôt de la table du roi, Anselme, comte du
palais, et Hrodland, comte de la marche de Bretagne (Hrodlandus,
Britannici limitis praefeclus], avec beaucoup d'autres. Cette
agression ne put être châtiée immédiatement, parce que l'ennemi,
après avoir fait le coup, se dispersa de telle sorte qu'on ne put
savoir où il s'était retiré.
Le lecteur a retrouvé en cette série de faits historiques
les traits que voici de la Chanson de Roland2 : Charle-
magne revient d'Espagne, après une campagne heureuse,
mais sans avoir réussi à prendre Saragosse ; son arrière-
garde, séparée du gros de son armée, est attaquée dans
1. M o nu me n ta Germaniae historica, Scriptores, t. III, p. 447.
Cf., dans les Scriptores rerum germanicarum in usum scho-
larumy l'édition de la Vita Caroli procurée par O. Holder-Egger
(1911).
2. Comparez, pour ce relevé des concordances entre l'histoire
et la légende, G. Paris, dans la Romania, t. XI (1882), p. 482.
J. Bbdibr. — Les légendes épiques, t. III. 13
194 LA CHANSON DE ROLAND
une vallée des Pyrénées et massacrée tout entière ;
parmi les morts, se trouve un personnage d'importance,
du nom de Roland.
Et pour si grandes que soient les divergences entre le
récit d'Eginhard et la Chanson de Roland, il n'en reste
pas moins que la trame du récit d'Eginhard, écrit vers
l'an 800, est aussi la trame de la Chanson de Roland,
écrite peu après l'an 1100.
Tel est le fait. Il s'agit de l'expliquer, et c'est là
tout le problème.
Presque toutes les explications proposées consistent à
imaginer que le massacre de l'arrière-garde franque en
778 dut émouvoir vivement les contemporains, et que,
pour exprimer leur émotion, ils durent composer des
récits épiques ou des chants, soit épiques, soit lyrico-
épiques, lesquels chants ou récits, répétés et amplifiés
d'âge en âge, aboutirent enfin, après trois siècles, à la
Chanson de Roland.
C'est la théorie que si souvent déjà nous avons ren-
contrée sur notre chemin. Ici comme ailleurs, nous la
révoquerons en doute. Mais comment l'oserons-nous
faire, si, par une fortune rare, elle dispose ici d'un
texte, et de la bonne époque, et qui semble à première
vue décisif? Non pas, à vrai dire, que ce texte lui four-
nisse un de ces chants ou de ces récits épiques dont elle
suppose l'existence. Mais, s'ils ont, hélas ! péri, dit-elle,
ce texte nous apporte le témoignage d'un grave histo-
rien, l'Astronome limousin, qui dit les avoir entendus.
Au chapitre II de sa Vita Hludoivici PU, composée
vers 840, quelque soixante ans après l'expédition de
Charles en Espagne, l'Astronome limousin rappelle briè-
DONNÉES DU PROBLÈME I LE TEXTE DE LASTRONOME 1 95
vement le dommage que Charles subit dans les Pyrénées.
Plusieurs personnages de marque, ajoute-t-il, ont péri
dans cette affaire : quorum nomma, quia, vulyata sunt,
dicere supersedi [. Depuis quatre-vingts ans les critiques
de la Chanson de Roland ne cessent de réimprimer cette
phrase2, qu'ils interprètent ainsi : « Je n'ai pas besoin,
s'écrie l'Astronome, de vous dire les noms des héros
tombés à Roncevaux. — Et pourquoi ? — Parce qu'ils
sont connus du vulgaire : quia vulgata sunt. C'est une
allusion aux cantilènes rolandiennes 3. »
Sommes-nous vraiment tenus de voir en cette phrase
une allusion aux « cantilènes rolandiennes » ? Si oui, la
théorie des origines anciennes de la Chanson de Roland
est fondée. Notre premier soin sera donc d'examiner ce
texte.
2. Discussion du prétendu témoignage
de l Astronome limousin.
Il ne porte pas quia vulgata sunt carminibus. Quand
même il le porterait, pourquoi supposerait-on que ces
carmina auraient été des « cantilènes », des poèmes en
langue vulgaire ? C'est en beaux vers latins que les poètes
de l'Académie du palais, les Alcuin et les Angilbert, célé-
braient les actes de Charlemagne ; c'est en trimètres
iambiques rythmiques que sont écrits ce planctus sur la
mort d'Erich, margrave du Frioul 4, cet autre sur la
1. Monumenta Germ. hisl., Scriptores, t. II, p. G08.
2. Le premier auteur q«ui Tait citée est, si je ne me trompe,
Rayuouard, dans le Journal des savanis de 1832, p. 390.
3. Léon Gautier, Les épopées françaises, t. I, p. 72.
4. La plus récente édition des Versus Paulini de Herico duce
19G LA CHANSON DE ROLAND
mort de l'empereur *. On pourrait fort bien concevoir
que des pièces d'élégante latinité ont aussi déploré la
mort des Eggihard, des Anselme et des Roland, et que
l'Astronome limousin, bon latiniste lui-même et histo-
riographe de cour, y fait allusion.
Mais puisque le texte porte quia vulgata sunt tout
court, il n'implique pas que l'Astronome ait connu sur
ces personnages des poèmes soit français, soit latins 2.
A-t-il du moins connu sur eux des récits oraux ? Il se
peut : soixante ans après leur mort, on pouvait ne pas
avoir oublié encore tout à fait Anselme, Eggihard,
Roland, dans cette cour impériale où ils avaient vécu,
où leurs fils et petits-fils vivaient sans doute, où l'As-
tronome vivait lui-même. Mais s'il a pu entendre parler
d'eux en ces cercles de cour, de quel droit supposer que
leurs noms auraient été entourés en ces récits de
légendes, germes de futurs poèmes épiques ?
Bien mieux : le texte n'implique nullement que l'As-
tronome ait entendu sur Eggihard, Anselme, Roland,
des récits, quels qu'ils fussent. En effet, à l'instant où il
écrivait son quorum nomina, quia vulgata sunt, dicere
supersedi, il avait la Vita Caroli d'Eginhard ouverte
sous les yeux, au chapitre IX ; il s'en inspirait : des
a. 779 occiso est celle de Holder-Egger, en appendice à son
édition de la Vita Karoli d'Eginhard, 1911, p. 44. Cf. Ebert,
Histoire générale de la littérature du moyen âge en Occident,
traduction Aymeric et Condamin, Paris, t. II, p. 100.
1. Ebert, ouvr. cité, p. 342.
2. Remarquer que G. Paris (Histoire poétique de Charlemagne,
p. 28) invoque le témoignage de l'Astronome pour prouver l'exis-
tence au temps de Charlemagne de « récits populaires », non pas
de poèmes, sur Roland.
DONNÉES DU PROBLÈME '. LE TEXTE DE L* ASTRONOME 197
coïncidences d'expression entre son chapitre II et le cha-
pitre IX d'Einhard le prouvent '. La phrase qui nous
intéresse ne serait-elle pas simplement un renvoi à la
Vita Caroli ? C'est comme un simple renvoi à la Vita
Caroli que l'a interprétée l'éditeur de l'Astronome, Pertz,
parce que Pertz n'avait nulle préoccupation des théories
relatives à l'origine des romans français ; imprimant le
texte, sans malice il le glose ainsi : « quia vulgata
sunl »... « in Vita Caroli, cap. IX. »
De fait, si l'Astronome a voulu renvoyer à la Vita
Caroli, le bon latiniste qu'il était devait s'exprimer
comme il l'a fait. Comparez cette phrase de Tacite,
racontant les derniers moments de Sénèque : « Advocatis
scriptoribus (ses secrétaires-, pleraque tradidit Seneca],
quae. invubfiis édita ej us verhis, invertere supersedeo7. »
Tacite ne veut pas dire par son in vulgus édita qu'il
courût de son temps des légendes épiques ou des chants
épiques sur la mort de Sénèque : il renvoie seulement à
un écrit que chacun pouvait lire. Ainsi fait l'Astro-
nome : il se dispense de rapporter les noms des morts
de 778, parce qu'ils ont été publiés déjà, en cette Vita
Caroli, qui, pour les lecteurs cultivés qu'il avait en vue,
était en effet une histoire officielle et le plus familier
des livres.
En ce cas, dira-t-on, n'eût-il pas aussi vite fait de
t. Texte de l'Astronome : « Qui nions cum... opacitafe silvarum
tenebrescat. » Texte d'Eginhard : << Estlocus ex opacilate silvarum
insidiis ponendis opportunus. » Dans le texte de l'Astronome
comme dans le texte d'Eginhard se trouve l'expression << loci
iniquitas ».
•2. Annales, XV, 63.
108 LA CHANSON DE ROLAND
transcrire les trois noms de la Vita Caroli que d'écrire sa
phrase : quorum nomina, etc.? — Mais, au lieu d'isoler
cette phrase, lisons-la dans son contexte. Elle se trouve
presque au début de l'ouvrage, après un portrait de
Charlemagne chargé d'ornements de rhétorique. Le
dessein de l'Astronome n'est point de raconter l'expédi-
tion d'Espagne pour elle-même ; il veut seulement
décrire les circonstances qui entourèrent la naissance du
seul personnage qui l'intéresse directement, Louis, lequel
naquit précisément en 778, pendant l'expédition d'Es-
pagne. Charles avait laissé sa femme Hildegarde, alors
enceinte, à la villa royale de Cassinogilum ; s 'avançant
vers le Midi, il passa la Garonne, et l'Astronome pour-
suit en ces termes pleins d'emphase :
« Alors, il résolut de franchir les rudes Pyrénées, de gagner
l'Espagne, et de secourir, avec l'aide du Christ, l'Eglise, qui souf-
frait sous le joug très cruel des Sarrasins. Cette montagne, si
haute qu'elle touche le ciel, horrible par l'escarpement de ses rocs,
noire de forêts épaisses, et qui, par l'étroitesse de la route, ou
plutôt du sentier, interdisait presque le passage, non seulement
à une si grande armée, mais même à une petite troupe, Charles
réussit pourtant, par la faveur du Christ, à la franchir heureu-
sement. Car ce roi très noble et de qui Dieu ennoblissait encore
le cœur généreux, ne voulut pas se montrer inégal à Pompée, ni
moins hardi qu'Annibal, lesquels, aux temps anciens, à grand
effort et en sacrifiant beaucoup des leurs, avaient su l'un et
l'autre triompher de l'hostilité de ces lieux. Mais, chose cruelle à
redire! la gloire de son heureux passage fut souillée gravement
par la Fortune changeante, infidèle, versatile. En effet, lorsque les
entreprises d'Espagne eurent été achevées, après une heureuse
marche de retour, un revers survint ; des hommes de l'arrière-
garde royale furent massacrés dans la montagne : quorum nomina,
quia vulgala sunt, clicere supersedi. Revenu, le roi trouva que sa
femme Hildegarde avait mis au monde deux jumeaux. L'un deux
reçut le nom de Louis... »
DONNÉES DU PROBLÈME l LE TEXTE DE l' ASTRONOME 191)
En ce résumé oratoire, d'un vague voulu, si vague que
le chroniqueur ne nomme même pas les régions de
l'Espagne parcourues par les Francs, ni les villes atta-
quées par le roi, n'est-il pas vrai que, s'il avait introduit
les noms des trois morts qu'il lisait dans la Vita Caroli,
ces noms auraient fait dissonance et disparate ? Faites
l'épreuve : remplacez sa phrase quorum nomina... par
la phrase de la Vita Caroli : « En ce combat furent tués
Eggihard, prévôt de la table du roi, etc. », cette énumé-
ration choquera par son caractère de précision inutile.
Justement si ces noms étaient déjà devenus, au temps
de l'Astronome, des noms indifférents, des noms d'in-
connus, ils eussent semblé chétifs, ils eussent troublé
l'ordonnance de ce morceau grandiloquent, où l'auteur
n'a d'autre dessein que de comparer Charles à Annibal
et à Pompée et d'entourer la naissance de son héros
Louis d'un cortège d'événements prestigieux. Il remplaça
donc les trois noms par son quia vulgata sunt, qui veut,
je crois, dire à peu près : « parce que déjà l'Histoire les a
enregistrés. » C'est une indication vague et emphatique,
comme toute formule de prétention, vague et empha-
tique comme tous les autres traits du développement,
et qui concourt ainsi à l'impression que l'Astronome
veut donner de la solennité des circonstances.
En résumé, quatre interprétations paraissent pos-
sibles : 1° ou bien l'Astronome a connu sur les morts
4e 778 des récits légendaires ou des poèmes épiques en
langue romane ; 2° ou bien il n'a connu sur eux que des
poèmes latins ; 3° ou bien il n'a connu que des récits
non légendaires répétés dans les cercles aristocratiques
de la cour impériale ; 4° ou bien il n'a connu ni poèmes,
200 LA CHANSON DE ROLAND
ni récits d'aucune sorte, mais seulement le texte de la
Vita Caroli.
De ces quatre interprétations, nous tenons la première
pour la moins recevable, parce qu'elle est la plus arbi-
traire des quatre et la plus romanesque ; parce que le
quia vulgata sunt porte à lui seul le fardeau de la théorie
des origines anciennes et populaires des chansons de
geste, étant le seul texte que l'on puisse alléguer à l'appui
de l'hypothèse qu'il aurait existé à l'époque carolingienne
des récits poétiques ou des poèmes en langue romane
soit sur Roland, soit sur un autre quelconque des com-
pagnons de Charlemagne ; parce que ce texte, qui est
unique, ne serait pas unique, si de tels poèmes avaient
existé ; et nous tenons enfin ladite interprétation pour la
plus irrecevable des quatre, parce que, le texte ne faisant
mention expresse ni de poèmes ni de récits poétiques sur
Roland, cette interprétation ajoute donc au texte préci-
sément le fait hypothétique dont elle prétend que le texte
témoigne.
II
LES DIVERSES SOLUTIONS PROPOSÉES. ANALYSE ET
DISCUSSION DES THÉORIES SUR LA FORMATION DE
LA CHANSON DE ROLAND ET PLUS GÉNÉRALEMENT
SUR LA FORMATION DES CHANSONS DE GESTE.
Cette théorie des origines anciennes et populaires des
chansons de geste, que si souvent déjà nous avons com-
battue, que si souvent nous aurons à combattre encore, il
convient, pour la dignité même du combat, que, quelque
part en ce livre, elle soit examinée d'ensemble, non pas
HISTORIOUE DES THÉORIES 201
seulement sous ses aspects actuels, mais dans la succes-
sion et la diversité des formes qu'elle a tour à tour
revêtues. Remonter jusqu'à ses sources lointaines, décrire
ses avatars parfois étranges, dire quelles aventures par-
fois singulières elle a courues, c'est, croyons-nous, un
sûr moyen de l'affaiblir, et l'on sait assez que notre
effort tend surtout à l'affaiblir. Pourtant, et par contre,
reporter chacune de ses formes à sa date et à son heure,
c'est aussi la façon vraie de lui rendre justice. La
combattant, nous lui garderons ainsi notre admiration,
car elle fut belle, notre reconnaissance, car elle fut bien-
faisante, et ceux qui comme nous la contestent aujour-
d'hui n'en seraient pas venus aux idées qu'il veulent
faire prévaloir contre elle, si d'abord les bons ouvriers
de vérité qui l'ont maniée n'avaient préparé les voies.
Vraies ou erronées, nos idées procèdent des leurs, ou du
moins de notre effort pour contrôler les leurs, ce qui est,
en dernière analyse, nous contrôler nous-mêmes.
Cet historique qu'animeront à la fois l'esprit le plus
entier d'indépendance critique et le sentiment de ce que
nous devons à nos devanciers, nous tenons à le placer
ici de préférence, en notre étude sur la Chanson de
Roland, parce que, comme nos devanciers, nous avons
étudié la plus belle de nos légendes avec une piété parti-
culière. D'ailleurs, une telle revue des opinions n'est
point ici un hors d'œuvre, une pièce rapportée, et le
lecteur, nous l'espérons, le reconnaîtra bientôt.
1. De Herderet deWolf aux fkères Grimm et aFaukiel.
Quis primus ?... L'idée que la Chanson de Roland et,
en général, les chansons de geste, tous romans du xi°, du
202 LA CHANSON DE ROLAND
xnc et du xnie siècles, représenteraient l'aboutissement
d'un travail poétique commencé trois ou quatre ou cinq
ou six siècles plus tôt, c'est Fauriel, dit-on communé-
ment, qui Fa le premier proposée, en l'an 1830.
Il est bien vrai, en effet, qu'avant Fauriel, ce
sont de tout autres opinions qui s'expriment en France
sur la matière. Soit, par exemple, au tome XVI de
Y Histoire littéraire de la France, le Discours de Daunou
sur T état des lettres en France au XIIe siècle. Ce Discours
a paru en 1824, à la veille des travaux de Fauriel. En bon
disciple de Montesquieu, et, si l'on y tient, pour avoir lu
le livre de la Littérature de Mme de Staël, Daunou n'en
reste plus au point de vue de l'ancienne critique, que de
son temps représentaient encore La Harpe ou M.-J.
Chénier. Il ne lui suffît plus de considérer les œuvres
de la poésie en elles-mêmes, pour elles-mêmes ; il les
étudie par rapport aux états de civilisation dont elles
sont le produit. Il s'efforce donc de « rattacher les
romans du xme siècle, et plus généralement du moyen
âge, aux usages et aux intérêts de ce temps *. » Puisque
ce temps est celui de Louis le Gros, il ne lui vient pas à
l'esprit d'en chercher l'explication au temps de Charle-
magne ; il la cherche « au temps de Louis le Gros » ; et
puisque ce sont des « romans de chevalerie », il les
croit solidaires du développement, encore tout nouveau
au xiie siècle, de l'esprit chevaleresque ; et puisqu'ils
sont contemporains des croisades, il suppose que « les
croisades ont contribué, plus qu'aucune autre cause, à en
répandre le goût », voire à les susciter.
1. Histoire littéraire, t. XVI, p. 172-3.
HISTORIQUE DES THÉORIES '. FAURIEL 203
Six ans plus tard, en son cours de 1830-1831, voici que
Fauriel oppose à cette doctrine une doctrine contraire,
et s'il ne nomme pas Daunou, c'est bien à lui pourtant
qu'il s'attaque, et visiblement à la page même de Dau-
nou que nous venons de résumer :
Si l'on a voulu dire, écrit-il, que ce fut uniquement et expressé-
ment dans l'intention de favoriser les croisades que furentinventés
et composés les romans où Ton chantait les anciennes guerres des
chrétiens de la Gaule avec les Musulmans d'outre les Pyrénées,
on a dit une chose qui est également contre la vraisemblance et
la vérité. Il est impossible de concevoir l'existence de ces romans,
si on les suppose brusquement inventés et pour ainsi dire de
toutes pièces, trois ou quatre siècles après les événements aux-
quels ils se rapportent. On ne peut les concevoir que comme
l'expression d'une tradition vivante et continue de ces mêmes
événements ; si au xne siècle le fil de ces traditions avait été
rompu, il aurait été impossible de le renouer et d'y attacher la
foi et l'intérêt populaires.
Ce fil n'a pas été rompu, et les romans du xne siècle où il
s'agit des guerres antérieures des chrétiens avec les Arabes
d'Espagne se rattachent à d'autres productions poétiques sur le
même sujet, productions dont quelques-unes remontent au com-
mencement du ixe siècle1.
De cette vue d'ensemble, Fauriel fait à plusieurs
romans l'application particulière, et par exemple la
légende de Roland a, selon lui, parcouru les trois étapes
poétiques que voici :
1. Fauriel a résumé son cours de 1830-1831 en plusieurs articles
de la Revue des Deux Mondes de 1832 t. VII . Après sa mort, son
ami J. Mohi a donné un texte plus développé de ces leçons,
<lansle recueil qu'il intitula Histoire de la poésie provençale (1846 .
Le passage que nous citons ici se lit dans la Revue, p. 540, et,
sans changements, dans l'Histoire, t. II, p. 262.
l204 LA CHANSON DE ROLAND
La fameuse déroule de Roncevaux laissa l, dans l'imagination
des populations de la Gaule, des impressions dont la poésies'em-
para de bonne heure. Il n'y eut d'abord sur ce sujet que de simples
chants populaires : on trouve plus tard des légendes dans les-
quelles ces chants ont été liés par de nouvelles fictions 2, et, à la
fin, de vraies épopées où tous ces chants primitifs et ces dernières
fictions sont développés, remaniés, arrondis, avec plus ou moins
d'imagination et d'art, parfois altérés et gâtés.
Fauriel fonde sa croyance à l'existence de chants popu-
laires, contemporains, ou presque, de Charlemagne, sur
deux arguments. D'abord, il vient de le dire, il ne saurait
concevoir la brusque invention des romans de chevalerie
trois ou quatre siècles après les événements auxquels ils
se rapportent ; d'où le besoin logique de supposer des
chants contemporains de ces événements. C'est là une
induction de bon sens, très simple, très forte, à laquelle
chacun devra se rendre en effet, aussi longtemps du
moins que ni Fauriel, ni Daunou, ni les autres critiques
ne sauront découvrir au xie ou au xne siècle des raisons
qui auraient pu porter les hommes de ces temps à s'in-
téresser à Charlemagne, à Roland, à Guillaume, etc.
Puis, et surtout, Fauriel fonde sa crovance sur unraison-
nement par analogie.
Pour en saisir le principe, il faut se rappeler que,
quelques années plus tôt, il avait publié les Chants popu-
laires de la Grèce. C'était en 1824, entre le premier siège
de Missolonghi et la bataille de Navarin. On trouve en ce
1. Histoire de la poésie provençale, t. II, p. 257.
2. Fauriel a ici principalement en vue, semble-t-il, la Chronique
de Turpin (voyez la Revue, p. 575 ; l'Histoire, t. I, p. 430, t. II,
p. 310).
HISTORIQUE DES THÉORIES : FAUR1EL 205
recueil des « chants klephtiques, qui ont pour argument
les exploits des Klephtes contre les milices des pachas ».
Fauriel estimait que « plusieurs de ces chants pouvaient
être l'ouvrage des Klephtes eux-mêmes, acteurs ou
témoins dans les aventures qui en sont le sujet », mais
([ue « la plupart étaient l'ouvrage d'aveugles mendiants,
répandus dans toute la Grèce, où ils représentaient les
anciens rhapsodes avec une exactitude qui a quelque
chose de frappant » *. « Un recueil complet de chansons
klephtiques... serait la véritable histoire de la Grèce
depuis la conquête :... il serait aussi la véritable Iliade
de la Grèce moderne 2. »
Si Fauriel nomme ici Y Iliade, ce n'est point, dans sa
pensée, un rapprochement superficiel, un jeu d'un instant.
F. -A. Wolf, dansses Prolegomena ad Homerum. n'avait-
il pas décomposé Y Iliade et Y Odyssée en une foule de
petits poèmes, que les homérides, bien avant l'invention
de l'écriture, auraient créés séparément et que, des
siècles plus tard, Pisistrate .fit rassembler? Les chants
des homérides, et pareillement les chants primitifs sur
Roland ou Charlemagne, et pareillement, en d'autres
littératures, maints autres chants hypothétiques, Fauriel
se les représenta comme taillés sur le même patron
que les chants des Klephtes.
Lui, l'homme de son temps qui a répandu le plus
d'idées nouvelles 3, c'est à cette idée-là qu'il semble avoir
1. (Chants populaires de la Grèce, préface, p. lxxxix-xc.
2. Ibid., p. cxxxix.
3. Cette juste louange lui a été souvent donnée ; voyez la leçon
que lui a consacrée son successeur en Sorbonne, Ozanam (Le
Correspondant, t. X, 1845, p. 344).
206 LA CHANSON DE ROLAND
tenu entre toutes. Sa large curiosité et sa rare ouverture
d'esprit, son « panthéisme en fait de littérature » J
l'avaient depuis long-temps attiré vers la poésie héroïque
des peuples les plus divers. Aussi, quand il lit — à cin-
quante-huit ans — son premier essai de la parole publique,
se proposa-t-il de traiter dans sa chaire un très vaste
sujet, comme il convenait à ces temps de romantisme et
comme il convenait aussi aux allures encyclopédiques
de son érudition : il entreprit d'étudier, non pas les
seuls romans de chevalerie, mais, en relation avec eux,
tantôt le Ramay ana des Indiens et tantôt les chants des
Serbes, tantôt les romances des Espagnols et tantôt le
Schah-nameh des Persans ; en plusieurs cours qui s'es-
pacèrent de 1830 à 1836, construisant le plus ample des
systèmes, il appliqua la théorie de Wolf à toutes les
épopées 2.
1. Le mot est de Renan, dans V Avenir de la science.
2. On n'a qu'une idée fort incomplète de ces cours, si l'on s'en
tient au peu que J. Mohl en a recueilli dans YHistoire de la poésie
provençale. Il faut se reporter soit aux manuscrits des leçons de
Fauriel qui se trouvent à la bibliothèque de l'Institut, soit aux
analyses qu'en a données M. J.-B. Galley (Claude Fauriel, 1772-
1843, Saint-Étienne, 1909, p. 339 et suiv.). On y voit que
Fauriel fit en 1830-1 plusieurs leçons sur le Ramayana et le
Mahâbhârata ; qu'en 1831-2, il consacra une partie de son cours à
la poésie héroïque des Serbes et à celles des Grecs modernes ;
qu'en 1835-6, il étudia en trois leçons les romances et les cantares
de gesta des Espagnols, et, le reste de l'année, l'Iliade et YOdys-
sée. M. Pio Rajna a donc cru à tort (Romania, t. XIV, p. 404-5)
que l'idée d'invoquer à l'appui du système les romances espagnoles
et les chants serbes est postérieure à Fauriel. — Le cours de
1835-6 sur la poésie homérique a été rédigé par Egger, et publié
en une série de douze articles, revisés par Fauriel, dans la Revue
de V Instruction publique (1835-6).
HISTORIQUE DES THÉORIES '. FAURIEL 207
A l'origine, disait-il *, sous l'impression d'événements
propres à émouvoir une nation et naissant de ces évé-
nements mêmes, se forment des chants courts, consa-
crés chacun à un fait isolé. Ces chants ne sont pas fixés
par l'écriture ; des chanteurs de métier les colportent par
les rues et les carrefours.* Ils passent ainsi, par simple
transmission orale, d'une génération à une autre. Vient
enfin un jour où des assembleurs les mettent par écrit,
les combinent, les développent, les agencent en de vastes
corps de romans.
L'Iliade et Y Odyssée, interprétées en de nombreuses
leçons selon la méthode de \Yolf, offraient à Fauriel les
deux premiers exemples de ce développement. Les Nihe-
lungen en fournissaient un troisième, ce poème étant un
arrangement de vingt chansons primitivement distinctes:
« il nous suffit ici, dit Fauriel, de renvoyer pour plus de
détail aux excellentes recherches de M. Lachmann, de
Berlin 2. » Le Schah-nameh de Firdousi, le Ramayana
et le Mahàhharata portaient à six le nombre « des épo-
pées dont on peut déduire les lois les plus générales du
En la plupart de ces cas, on avait entre les mains de
genre »
1. Voyez surtout l'Histoire de là poésie provençale, t. I. p. 424-
35, t. II, p. 223-7, p. 244-7, et, dans la Revue de V Instruction
publique, la leçon d'ouverture.
2. Revue de V Instruction publique, p. 412. C'est en 1816 que
Lachmann a puhlié son premier écrit sur les Nibelungen : il se
bornait alors à reconnaître dans le poème la main de trois arran-
geurs principaux. Mais dès 1810 Fauriel a pu connaître l'édition
où Lachmann partage les Nibelungen en vingt chants.
3. Histoire de la poésie provençale, t. II, p . 224.
208 LA CHANSON DE ROLAND
longs poèmes, on n'avait plus les chants courts et isolés
dont ils sont censés être sortis. Inversement, en d'autres
cas (chants des Serbes, chants des Grecs modernes, etc.),
on ne possédait que des chants isolés, qui, en d'autres
circonstances historiques, auraient pu se grouper en
épopées : le développement s'était arrêté à mi-chemin '.
Mais en quelques cas, on tenait à la fois les chants isolés,
germes des épopées, et les épopées elles-mêmes : ici, les
chants de Calédonie qui avaient abouti aux poèmes ossia-
niques ; là, les romances espagnoles, qui avaient abouti
(c'était alors l'opinion admise) aux cantares de gesta.
En résumé, pour Fauriel, les chants populaires des
diverses nations, « complaintes », « romances », ou « bal-
lades » sont des Iliades en puissance ou qui ont avorté ;
et réciproquement les Iliades sont des agrégats tardifs
de chants populaires, ballades, complaintes ou romances.
Toute épopée ancienne peut se définir « la réunion, la
fusion en un seul tout régulier et complet de chants popu-
laires ou nationaux plus anciens, composés isolément,
en divers temps et par divers auteurs. 2 »
Dès lors, « à en juger par de telles analogies », Fauriel
admit que les chansons de geste répondaient à cette
définition, et les engloba dans son système.
Il les traita comme des « épopées primitives », c'est-
à- dire comme « des poèmes qui, antérieurement aux
règles et aux conventions de Fart, sont, pour ainsi dire,
4. A la p. cxl de la préface de ses Chants populaires, Fauriel
remarque avec regret qu'il ne connaît point de chants grecs « où
l'auteur ait cherché à grouper ensemble plusieurs actions liées
Tune à l'autre ».
2. Histoire, t. I, p. 283.
HISTORIQUE DES THÉORIES '. FAUR1EL 209
l'expression directe et obligée de la nature I ». C'est ici
l'idée essentielle, principe et terme de tout le système.
« Il y a deux sortes, on pourrait dire deux degrés de
poésie, l'une de tout point originale et spontanée, popu-
laire dans sa substance et dans ses formes, traditionnelle
et non écrite ; l'autre, écrite, où l'étude et l'art, l'imita-
tion et le savoir, ont plus ou moins départ2. » « L'une
vit dans le peuple lui-même et de toute la vie du peuple ;
l'autre dans les livres, d'une vie factice et apparente3. »
La poésie traditionnelle est « l'effusion spontanée du
génie populaire4 », « l'expression directe et vraie du
caractère et de l'esprit national5». Et chaque fois que
Fauriel rencontre cette idée, profondément incarnée en
lui. sa prose timide s'affermit, s'échauffe, et devient
presque belle :
C'est précisément ce défaut d'art 6, ou cet emploi imparfait
de l'art, c'est cette espèce de contraste ou de disproportion entre
la simplicitédu moyen et la plénitude de l'effet, qui font le charme
de la poésie populaire. C'est par là qu'elle participe, jusqu'à un
certain point, au caractère et au privilège desœuvres de lanature,
et qu'il entre dans l'impression qui en résulte quelque chose de
l'impression que l'on éprouve à contempler le cours d'un fleuve,
l'aspect d'une montagne, une masse pittoresque de rochers, une
vieille forêt ; car le génie inculte de l'homme est aussi un des
phénomènes, un des produits delà nature.
1. Histoire, t. II, p. 224.
~. Chants populaires de la Grèce, p. x.
3. Chants populaires de la Grèce, p. xxv.
4. Ibid., p. lxxxix.
5. Ibid., p. xxv.
6. Ibid., p. cxxvi.
J. Bédibr. — Les légendes épiques, t. III. 14
210 LA CHANSON DE ROLAND
Puisque Fauriel a si fortement lié ces idées entre elles
et qu'il les a propagées avec tant d'érudition et de fer-
veur, c'est à bon droit que son nom y demeure attaché.
Mais nulle part il ne les a données pour des nouveautés,
et s'il avait pu prévoir que les critiques futurs lui en
attribueraient la découverte, il aurait plus expressément
v marqué qu'elles lui venaient de l' Allemagne. Ce n'est
pas impunément qu'il avait vécu dans le commerce de
Mrae de Staël, fréquenté les deux Humboldt et les deux
.Schlegel. Trois idées sont constitutives de son système ;
trois courtes citations nous suffiront à montrer que cha-
cune d'elles avait été exprimée en Allemagne bien avant
que Fauriel l'exprimât en France.
La première de ces idées consiste à appliquer la théorie
de Wolf aux chansons de geste. Or, dès 1812, Uhland
l'avait indiquée, très brièvement, mais très précisément :
C'est de bonne heure, avait écrit Uhland1, que la vie héroïque
de Charlemagne a dû inspirer la poésie, et de bonne heure en
effet les chroniques rapportent sur lui maints traits merveilleux.
Des légendes, des romances, des chants de guerre allèrent se
développant au cours des siècles pour former des poèmes de plus
en plus étendus, et ces poèmes groupés et ampliGés, surtout,
semble-t-il, au xne siècle, et par des clercs, finirent par aboutir
aux compositions épiques qui sont venues jusqu'à nous.
La seconde idée du système de Fauriel consiste à
chercher des analogies entre six épopées dites primitives
et à proclamer l'identité foncière de leur nature. Or, dès
t. Ueber das altfranzôsische Epos, étude publiée d'abord dans
la revue Musen en 1812, recueillie dans les Uhlands Schriften zur
Geschichte der Dichtung und Sage, Stuttgart, 18G9, t. IV ; voyez
p. 329.
HISTORIQUE DES THÉORIES : I1ERDER, WOLt 211
1829, et sans doute plus anciennement déjà, W. Grimm
avait mis en parallèle les mêmes épopées, en ces termes :
Qu'ils proviennent de l'antiquité grecque ou indienne, ou du
haut passé des Germains, des Celtes, des Slaves, ou des siècles
chrétiens des nations romanes, les poèmes héroïques des diverses
nations se distinguent assurément les uns des autres par de
grandes différences de fond et de forme ; il n'en reste pas moins
qu'un même esprit circule dans tous, les apparente et nous permet
de reconnaître l'identité de leur nature1.
Et quant à la troisième idée du système de Fauriel,
génératrice des deux autres, l'idée de distinguer une
poésie populaire et primitive dune poésie cultivée, les
termes de Xatuj'poesie et de Kunstpoesie, de Volksepik
et de Kunstdichtunrj s'opposaient depuis des générations
dans les systèmes d'esthétique de l'Allemagne ; pour citer
un fait entre tant d'autres, en même temps que Fauriel à
Paris, Karl Rosenkranz, le disciple de Hegel, enseignait
à Halle, et il suffit d'ouvrir presque au hasard le recueil
de ses leçons pour y trouver des déclarations telles que
celle-ci :
Le poète de Nature poétise sans savoir qu'il poétise 2.
C'est qu'au temps où professaient les Rosenkranz et
les Fauriel, à cette date de 1830, il v avait trente-
i. Wilhelm Grimm, Die Heldensage, lle édition, 1825 (2e éd.,
1867, p. 344). Si l'on analyse la phrase citée, on voit que Grimm
a pensé précisément aux mêmes épopées que Fauriel, Iliade,
Odyssée, Mahâbhârata, Nibelungen, poèmes ossianiques, etc. Il ne
manque à son énumération que le Schah-nameh.
2. Ilandbuch einer allgemeinem Geschichte der Poésie, Halle,
1832, p. 5.
-I- LA CHANSON DE ROLAND
cinq ans déjà que Wolf avait publié ses Prolégomènes,
soixante-dix ans que Macpherson avait « découvert »
Ossian '. Et si Wolf a comparé Y Iliade aux chants
ossianiques et les aèdes aux bardes de Fingal, récipro-
quement on peut dire que, dès 1760, la théorie de Wolf
était préformée dans l'esprit de Macpherson : sans quoi,
comment l'idée lui serait-elle venue de reconstruire
« l'Homère du Nord » ? L'entreprise de Macpherson ne
fait que marquer un point d'aboutissement, puisque l'on
avait commencé dès le début du xvme siècle à rassembler
et à restituer les vieilles chansons anglaises, irlandaises,
galloises 2, et puisque le recueil des ballades de l'évêque
Percy3, paru en 1765, n'est que le plus illustre dune
série déjà longue. En outre, comme Joseph Texte l'a
montré en quelques pages précieuses 4, ce ne sont pas
seulement les popular rhymes et les popular ballads de
l'Angleterre qui s'emparent alors de la faveur publique ;
dans le même temps, grâce au livre alors très lu de Paul-
Henri Mallet (1756) 5, YEdda apparaît et séduit, et
bientôt après, les Nibelungen.
Ces « chants danois » et ces « poésies gaéliques »,
ces « fables islandaises » et ces « poèmes de l'antique
i. En 1760, Macpherson publie ses Fragments d'ancienne poésie
recueillis chez les Highlands d'Ecosse et traduits de la langue
gaélique ou erse. En 1761 il donne Fingal, en 1763 Temora.
2. Voyez W. L. Phelps, Origins of the English romantic move-
ment, Boston, 1879, chap. VII.
3. Reliques of ancient english Poetry .
4. Jean-Jacques Rousseau et les origines du cosmopolitisme litté-
raire, Paris, 1895, p. 382 et suiv.
5. Monuments de la mythologie des Celtes et particulièrement
des anciens Scandinaves.
HISTORIQUE DES THÉORIES I HERDER, WOLF 213
Allemagne », le xvme siècle les confond dans la même
brume septentrionale l : il y voit la « Littérature des
peuples du Nord ». Pour donner aux poètes l'idée de
« beautés nouvelles », pour correspondre aux formes
neuves de la sensibilité que J.-J. Rousseau façonnait
alors dans les cœurs, pour s'opposer aux littératures des
peuples latins, c'est une autre Antiquité qui se révèle,
non moins vénérable, ce sont d'autres modèles, d'autres
ancêtres, et Ton sait comment cette découverte aida les
écrivains de France à s'évader hors delà tradition clas-
sique, les écrivains d'Allemagne à s'émanciper de l'in-
fluence française, et comment, en France comme en
y 7 7
Allemagne, elle ouvrit et fit jaillir les sources profondes
du romantisme.
Mais ce retour des âmes vers un passé lointain, qui
était surtout le passé de la race allemande, devait pro-
duire en Allemagne de tout autres effets encore que des
effets littéraires. Les vieilles légendes que l'on exhumait
et les chants populaires prirent alors une singulière
dignité. En ce conte que contait un paysan, en cette
chanson qu'il chantait, on crut voir des fragments
d'Iliades brisées, des survivances de mythes presque
i. Joseph Texte a mis ce fait en relief : « A l'exception de
quelques érudits, les hommes du xvme siècle ont confondu les
Celtes et les Scandinaves. (On notera les titres des livres, alors
classiques, de Pelloutier, Histoire des Celles et particulièrement
des Gaulois et des Germains, 1740-50, et de Mallet, Monuments
de la poésie des Celtes, et particulièrement des anciens Scandi-
naves.) Ils "ont placé Ossian au début des littératures du Nord, et
Mme de Staël l'a pris naïvement pour un Germain, comme ont fait
Klopslock et Chateaubriand. » (Histoire de la littérature française
publiée sous la direction de Petit de Julie ville, t. VI).
214 LA CHANSON DE ROLAND
aussi anciens que la parole humaine, des témoins de la
force créatrice du génie populaire aux âges primitifs.
Quand Herder l, à l'imitation de Percy, eut recueilli de
toutes parts, en Ecosse et en Lithuanie, en Esthonie et
en Saxe, des chansons de paysans, il intitula sa col-
I lection les Voix des Peuples, die Stimmen der Vôlker2.
Mieux encore, il lui semblait y entendre, a-t-il dit, « la
Voix vivante de l'Humanité3 ». De ces « ballades » et
de ces « romances » s'étaient formées les épopées4. A
cette idée, qu'il anima de son enthousiasme, F. -A. Wolf
prêta bientôt l'autorité de son érudition 5. Pour Herder,
n antérieurement à toute convention et à tout calcul, sans
1. Voyez E. Castle, Herder als Wiedererwecker des deutschen
Volksliedes [Zeitschrift fur ôsterreichische Gymnasien, t. LV,
p. 193), et Paul Levy, Geschichte des Begriffes Volkslied (vol. II
des Acta germanica)y Berlin, 1911.
2. La première édition est de 1778.
3. « Eine lebendige Stimme der Vôlker, ja der Menscheit
selbst » (Herder, Sàmmtllche Werke, t. XXIV de l'édition B.
Suphan, 1886, p. 266).
4. « So bildete sich aus der Romanze die epische Dichtung* »
(Ibid., p. 278). Ces idées se trouvent partout répandues dans
l'œuvre de Herder, et déjà dans ses Krltische Wâlder (1769).
On les trouve plus ramassées dans une composition de ses der-
nières années, son Adrastea. Voyez surtoutles chapitres intitulés
La Romance (t. XXIV, p. 249), Le Chant populaire (p. 263),
l'Epopée (p. 277), Le divin dans l'Epopée (p. 278), La découverte
des chants d'Ossian (p. 301).
5. Voyez le livre profond et charmant de M. Michel Bréal, Pour
mieux connaître Homère, Paris, 1906 (surtout p. 1, 25 et suiv.).
Sur les idées de Wolf et ses relations avec Herder et Fichte,
cf. un article instructif de Galuski dans la Revue des deux mondes
de 1848, 1. 1, notamment p. 873, et W. Peters, Zur Geschichte der
Wolfschen « Prolegomena ad Homerum » (programme du gym-
nase de Francfort-sur-le-Mein), 1898, p. 33 et 45-8.
HISTORIQUE DES THÉORIES I LES GRIMM 215
rien devoir à l'action réfléchie des individus, par la
seule tension de cette force vive que recèle la conscience
d'une nation, la Poésie naît spontanément, dans chaque
peuple, du peuple tout entier. Toutes les grandes créations
delà vie sont de même impersonnelles, anonymes, collec-
tives. Non pas à tâtons et par des approximations suc-
cessives, mais d'un coup et sans effort, par la vertu
d'une intuition immédiate, et qui est la manifestation
du divin dans l'homme, le génie populaire a créé le
langage, le mythe, la loi, la poésie. On voit ainsi se
former cette catégorie du spontané et cette théorie du
primitif de l'esprit humain, dont Renan a dit qu'elle est
la plus grande découverte de la pensée moderne1. Aux
temps de Herder et bientôt de Savigny et de Schelling,
ces idées ont correspondu à une haute espérance. La
tâche était alors de reconstruire l'Allemagne, et cette
tâche semblait difficile entre toutes. Mais les mots facile
et difficile n'ont pas de sens, appliqués au spontané.
L'Allemagne morcelée, émiettée, détruite, qui saurait la
refaire? Non pas tel prince, ni tel groupement de diplo-
mates, non pas tel individu ni tel groupement d'individus,
mais bien la conscience même du peuple. La fière origi-
nalité des créations du génie allemand aux âges anciens,
la grandeur de l'ancienne épopée allemande semblaient
les gages de cet espoir : l'âme allemande se referait
d'elle-même, spontanément. Et c'est de là, pour une
large part, de cette mystique patriotique, que naquirent,
en la période du Sturm und Drang, puis au temps des
romantiques, la philologie allemande, la science alle-
l. Voir V Avenir de la. science, p. 264.
216 LA CHANSON DE ROLAND
mande, et particulièrement les systèmes du xi Xe siècle
sur l'origine du langage, sur la formation des mythes,
et sur la formation des épopées nationales.
A ces grands faits de i'histoire et de la pensée il n'est
permis de toucher, fût-ce en passant, que d'une main
assurée. Pour en traiter dignement, j'ai trop peu pratiqué,
je le sais, les Herder et les Schelling, et je me repro-
cherais de recourir ici à la prétention, la plus hypocrite
des figures de rhétorique. Mais, s'il me serait impossible,
il m'est inutile aussi de détailler tous les aspects anciens
des théories sur les poésies populaires. Il me suffit de
les prendre à la veille du jour où pour la première fois
elles vont s'appliquer aux romans français. Entre tant
de formes qu'elles revêtirent alors, au début du xixe siècle,
chez les romantiques de Heidelberg, je choisirai, pour
la décrire seule, la plus harmonieuse, celle que leur ont
donnée les frères Grimm. J'ai beaucoup lu leurs écrits,
et qui les a jamais lus sans s'éprendre d'admiration, et,
si j'ose dire, de tendresse pour la beauté de leurs âmes
si charmantes et si hautes, si grandes ? Ce sont les
Grimm qui ont le plus agi sur les théoriciens du
xixe siècle, et c'est pourquoi il n'importe guère que
Fauriel, s'en tenant aux travaux de Wolf, des deux
Schlegel et de Lachmann, n'ait peut-être pas utilisé
directement les leurs : les idées de Grimm, on le verra
bientôt, ont filtré en France, et du temps même de Fauriel,
par d'autres canaux. Je résumerai donc leur doctrine,
très brièvement; et il est possible de la resserrer en un
résumé schématique, car elle est ferme, et même impé-
rieuse; mais elle est souple aussi, et comment commu-
niquer en quelques pages l'impression de cette souplesse
HISTORIQUE DKS THÉORIES : CES GKIMM 217
et de cette fluidité? Le bien que j'attends du moins de
cet exposé, trop sommaire et trop rigide, est qu'éveillant
la curiosité du lecteur, il l'invitera à se reporter au livre
que M. Ernest Tonnelat a consacré à la jeunesse des
Grimm1. C'est en lisant cette très belle étude qu'on
saisit les tenants et les aboutissants de leurs idées, qu'on
voit par quels liens elles se rattachent à l'ensemble de
la pensée romantique. A suivre les deux frères dans le
détail de leurs controverses avec von der Hagen, avec
A.-W. Schlegel, Gôrres, Arnim. Lachmann, on comprend
à plein ce que notre exposé ne fera qu'indiquer, à savoir
que la théorie de l'origine populaire des épopées fut en
ces temps-là quelque chose de plus qu'une théorie de
philologues, quelle fut une philosophie, et quelque
chose de plus qu'une philosophie, un esprit, une foi.
Selon les frères Grimm 2, partout où nous remon-
tons aux temps primitifs de la vie d'un peuple, Poésie et
Histoire sont inséparables, confondues dans l'Epopée,
identiques3. En toute circonstance historique où il y a
1. Ernest Tonnelat, Les frères Grimm, leur œuvre de jeunesse, \
Paris, 1912.
2. La plupart des citations qui suivent sont tirées, pour Jacob
Grimm, de ses Gedanken, wie sich die Sagen zur Poésie und
Geschichte verhallcn (1808; cf. ses Kleinere Schriften, t. I, 1864,
p. 399j, et de son livre Ueber den altdeutschen Meistergesang,
Gôtting-en, 1811 ; pour Wilhelm Grimm, de ses divers écrits
publiés de 1N08 à 1813 et recueillis sous le titre Naturpoesie au
t. I de ses Kleinere Schriften, Gûtersloh, 1811. A l'occasion nous
emprunterons quelques formules plus frappantes des mêmes idées
à des écrits plus récents, tels que La Ifeldensage de Wilhelm
Grimm (1829) ou sa Gôttinger Rede ùber Geschichte und Poésie
(1831?), recueillie au t. I de ses Kleinere Schriften, p. 497.
3. W. Grimm, Ueber die Entstehung der altdeutschen Poésie,
Kl. Schr., t. I, p. 92 et suiv.
'2 18 LA CHANSON DE ROLAND
dans ce peuple formation ou reformation de la con-
science nationale, il se produit une fermentation épique.
« Charlemagne créa la France et vécut de longs siècles
dans la poésie de la France. Le Cid assura le premier
à l'Espagne sécurité contre les Arabes et durée, et par
là même lui donna une poésie nationale1. » On objecte-
rait vainement que les Hagen et les Siegfried des Nibe-
lungen semblent n'être pas des personnages historiques :
« ils ont existé, répondent les Grimm ; les grandes
actions que les chants leur attribuent se sont pro-
duites 2, » car l'épopée ne chante que des héros vrais.
Mais, quand on parle du vrai dans l'épopée, il faut
se garder de donner aux mots un sens étroit et scolas-
tique : « Tout ce qu'une nation a vécu, soit en réalité,
soit en esprit et comme en rêve, tout ce qu'une tradition
mystérieuse lui a légué, l'épopée se l'assimile. Elle ne
compile pas des faits, mais saisit dans le réel ce qui
porte témoignage de l'esprit. Cette haute façon d'inter-
préter le réel, voilà ce qui n'appartient qu'à elle, ce qui
est de son essence3. »
« La forme primitive des Nibelungcn, comme aussi
de toute poésie nationale, c'est le chant court, où, d'un
nom d'ailleurs peu satisfaisant, la romance. Quiconque
s'en sentait le plaisir ou la force, c'est-à-dire quiconque
était poète, chantait les héros de sa nation, et, par une
sorte de nécessité intérieure, se pliait à une certaine
cadence, à une certaine norme. Ainsi naquit le Chant,
1. W. Grimm, Kleinere Schrîften, t. I, p. 94.
2. Iblcl., p. 98.
3. Goltinger Rede, p. 499.
HISTORIQUE DES THÉORIES ! LES GRIMM 219
avec le Rythme et la Rime... Il se forma bientôt une
classe de chanteurs qui renouvelèrent les chants popu-
laires et les réunirent en de plus vastes ensembles
à peu près comme a fait Herder pour les romances du
Gid) 1 . » La poésie nationale allemande se transmit ainsi
oralement ; mais au xn'' et au xme siècles, « l'écriture
étant devenue d'usage plus courant, les chanteurs com-
mencèrent à fixer par écrit les poèmes, qui allaient
toujours s'accroissant ; ils les fixèrent sous les formes
où ils vivaient alors dans la tradition orale; et c'est de
la sorte qu'ayant déjà subi, au cours de maints siècles,
bien des changements, ces chants des âges reculés nous
furent conservés'2 ».
Le lecteur a reconnu la théorie de Fauriel ; mais ici
les mêmes mots ont un sens à la fois plus plein et plus
secret. Sans doute les Grimm se représentaient à peu
près comme faisait Fauriel les chants brefs [romances ou
Lieder) dont se compose un poème épique : le Hil-
dehrandslied ou les Klimpeviser danois leur en offraient
les exemples typiques, comme à Fauriel les chants des
Klephtes. Seulement, au dire des frères Grimm, quelque
chose avait précédé : avant les longs poèmes épiques
(epische Dichtungen), existent les courts chants épiques,
les Lieder ; mais avant les Lieder, existe l'Epopée
(Epos), c'est-à-dire, éparse dans le peuple, vivant « à
l'état flottant », une matière légendaire, déjà parfaite-
ment organique. L'accident fait que tel élément de cet
ensemble légendaire revêt plus tôt que tel autre une
1. Entstehung der altdeutschen Poésie) \>. 100.
■2. Ibid., p. 98.
220 LA CHANSON DE ROLAND
forme rythmée ; ainsi, devenu Lied, cet élément est
comme un point de cristallisation autour de quoi se
grouperont plus tard d'autres éléments, d'autres Lieder.
Autrement dit, par l'intermédiaire des Lieder, l'épopée
aboutira au poème épique; mais à l'unité que nous pré-
sente aujourd'hui un poème tel que les Nibelungen, a
préexisté une unité plus intime, plus organique encore1.
Durant ces trois phases de son développement, la
« poésie naturelle » demeure impersonnelle. Elle repré-
sente das Gemïit des Ganzen : l'âme de la collectivité
tout entière s'y exprime tout entière. « Je ne peux pas
imaginer, écrit J. Grimm à Arnim, qu'il y ait jamais eu
un Homère, ou un auteur des Nibelungen. » A aucun
de ces trois moments, ni pour constituer l'épopée primi-
tive, ni pour composer les. romances, ni même pour
organiser les romances en poèmes épiques, il n'y a eu
de poètes. « La poésie populaire ne procède pas de poètes
individuels, que l'on puisse nommer par leurs noms :
elle a jailli du peuple même2. » Sans doute, en un
sens matériel, un chant a toujours un premier auteur.
Sans doute, il faut bien que chaque récit, chaque pièce
rythmée remonte à quelqu'un ; mais ce quelqu'un l'a
puisé dans le génie de la nation, et, ce faisant, il n'a
pas agi en tant qu'individu, mais en tant qu'organe
accidentel de la collectivité 3. La beauté de ses chants
1. Nous résumons en ces quinze lignes les idées que J. Grimm
développe dans sa correspondance avec Lachmann ; M. Tonnelat
a consacré à cette correspondance tout un chapitre de son livre.
:'. J. Grimm, Kl. Schr., t. I, p. 155.
.'). Ces pensées ont été reprises et nuancées à l'infini par les
divers disciples des Grimm, Wackernagel, Steinthal, etc. (Cf.
P. Levy, Geschichle des Bogriffe» Volkslied, p. 97 et p. 420).
HISTORIQUE I»ES THÉORIES : LES GRIMM 221
ne lui appartient pas. et ce n'est pas assez dire encore :
c'est leur existence même qui est indépendante de lui.
Il y a une Natur poésie : il n'v a pas de Xaturdichter.
« C'est le peuple entier qui crée 1 épopée. Il serait
absurde à un individu de vouloir en inventer une, car il ,
est nécessaire que toute épopée se compose elle-même et
ne soit écrite par aucun poète '. »
Ce dernier dire doit s'entendre au sens le plus con-
cret : on ne fixe pas l'épopée par l'écriture, parce que
c'est inutile, tant qu'elle reste vivante; on l'écrit seule-
ment quand elle est en danger de périr. Si l'on a au
xm° siècle couché les Nibelungen sur le parchemin,
c'est que l'épopée nationale était alors menacée par
l'invasion des romans courtois venus de France et par
la concurrence d'un art individualiste, d'un « art de bou-
tiquiers », la Meistersiingerei 2. Mais ceux qui ont ainsi
rédigé les Nibelungen ne furent que des « scribes »
(Âufzeichner). Jacob et Wilhelm Grimm ont reproduit
ces pensées sous toutes les formes : par exemple, un
critique ayant essayé d'identifier à un personnage connu
l'auteur de la chanson russe du Prince If/or, J. Grimm
lui contesta le principe même de sa recherche : « Cette
chanson, comme toute épopée, dit-il, s'est composée
involontairement :i. »
i. J. Grimm. Kl. Schr., t. IV, p. 10, n. Comparez ses Kl. Schr.,
t. I, p. 180 : « Jedes Epos muss sich selbst dichten, von keinem
Dichter geschrieben werden. • La même formule reparait plu-
sieurs fois sous la plume de son frère; exemple : « Das Volkslied
dichtet sich selbst und springt als Blùthe ans der That hervor »
W. Grimm. A7. Schr., t. II. p. 10).
"2. J. Grimm, dans son livre sur le Meistergesang.
3. J. Grimm. A/. Schr. A. II, p. 39.
222 LA CHANSON DE ROLAND
Involontairement. L'épopée se développe par le jeu
dune force interne et nécessaire (aus innerer Nothwen-
digkeit) '. C'est que le peuple la produit aux jours de
son enfance et de sa jeunesse, et tant qu'il préserve
encore en lui l'intégrité de ses mœurs primitives. Expres-
sion de cette innocence native et de cette ingénuité,
l'épopée est donc, elle aussi, toute ingénue, toute pure,
toute vraie, et de là suit qu'à chaque moment de son
développement, elle est précisément tout ce qu'elle doit
être, parfaite 2.
. Spontanée, nécessaire, parfaite, l'épopée est, en der-
nière analyse, révélée. Les Grimm l'ont dit et redit.
Mais, tantôt, il semble, à les lire, que cette révélation
se soit produite d'un coup, il y a des millénaires, dis-
pensée à la fois à tous les fils de la race aryenne, et
c'est pourquoi les mêmes thèmes héroïques se retrouvent
dans la poésie des peuples les plus divers. Tantôt — ce
qui semble contradictoire, — on voit les Grimm chercher
à une époque historique, récente, l'origine de telle
légende déterminée, aux temps de Théodoric et d'Attila,
1. W. Grimm, Die deutsche Heldensage, p. 402. C'est la page
que nous résumons en cet alinéa. Comparez une lettre de Jacob
Grimm à Arnim, du 20 mai 1811 (dans Reinhold Steig, Achim von
Arnim, t. III, p. 117) : « Les hommes d'autrefois furent plus
grands, plus purs et plus saints que nous ne le sommes... La
vieille poésie est toute innocence. »
2. De là l'irritation de J. Grimm contre ce critiqne qui avait
cru que, dans la Chanson du Prince Igor, le style et les moyens
d'expression sont inférieurs à la beauté du sujet. J. Grimm lui
remontra (et cette vue est d'une justesse profonde) que la dis-
tinction du fond et de la forme, chère aux rhétoriques, n'a pas
de valeur, quand il s'agit de telles œuvres.
HISTORIQUE DES THÉORIES : LES GRIMAI 223
par exemple, et « sur les rives de leur cher Rhin »,
l'origine des Xibelunyen. On peut concilier, semble-
t-il, la contradiction. Leur pensée est que l'épopée s'est
manifestée d'abord à toute la race aryenne , mais les
divers peuples ont obtenu cette grâce que la révélation
première serait renouvelée et continuée en chacun
d'eux plus ou moins longtemps, selon que chacun
d'eux (et le peuple allemand fut à cet égard privilégié)
garderait plus ou moins longtemps l'intégrité de ses
mœurs, en sorte que les âges primitifs se prolongent
dans chaque nation tant qu'elle le mérite. Quoi qu'il en
soit, selon les Grimm, « il ne faut pas appliquer à la
poésie populaire la mesure des choses terrestres [der
Erdenmasstab) [ ». « Gomme tout ce qu'il y a de bon
dans la nature, la poésie naturelle et les chants popu-
laires surgissent doucement de la force silencieuse du
Tout'2. » « Si tu crois avec moi, écrit Jacob Grimm à
Arnim3, que la religion est venue d'une révélation de
Dieu, que le langage a une origine non moins surna-
turelle et ne procède pas de l'invention des hommes, il
te faut donc par là même croire et sentir que l'ancienne
poésie et ses formes, que la source de la rime et de
l'allitération sont apparues semblablement en bloc, et il
n'y a pas à faire entrer en ligne de compte des ateliers
poétiques ou des combinaisons réfléchies de poètes indi-
1. J. Grimm, Kl. Schr., t. IV, p. 85.
2. « Sie gehen, wie ailes Gute in der Natur, aus der stillen
Krafl des Ganzen, leise hervor » (J. Grimm, Kl. Schr., t. IV, p. 97).
3. Lettre de juin 1811, publiée par Reinhold Steig et Hermann
Grimm, Achim von Arnim und die ihm nahe standen, t. III,
Stuttgart et Berlin, 1904, p. 139.
224 LA CHANSON DE ROLAND
viduels. » u Gomment la chose s'est-elle produite? Là-
dessus s'étend le voile du mystère, et il nous faut croire
au mystère1. » L'épopée est chose révélée, puisqu'elle
appartient à la Naturpoesie. Et de fait, « poésie de
nature » et « poésie d'origine divine » sont des termes
synonymes pour quiconque, comme faisaient les Grimm,
appelle Dieu la cause supérieure de la nature.
Ces idées furent fécondes, puisqu'elles ont lancé en
avant, et de quel élan prodigieux ! les recherches de
folklore, la psychologie et l'ethnographie populaires,
l'étude comparée des mythologies, et puisqu'elles ont
fondé, par-delà tant de théories éphémères, plusieurs
disciplines qui durent et dureront ; et si lointaines
qu'elles nous paraissent aujourd'hui, elles n'ont point
péri, elles n'ont qu'évolué. Quand nous disons, dans le
langage de notre temps, que les phénomènes religieux,
juridiques, moraux, économiques, littéraires, sont avant
tout des phénomènes sociaux, que faisons-nous autre
chose que maintenir l'une des pensées essentielles des
Grimm? Quand nous cherchons les origines de la
Chanson de Roland, les uns dans une tradition poétique
venue des temps carolingiens, les autres dans certaines
conditions de la vie sociale du xi° siècle, que faisons-
nous, les uns et les autres, sinon affirmer avec les Grimm
que de telles œuvres ne sauraient s'expliquer par des
actions purement individuelles? Quand on nous voit,
1. « Ueberder Art, wie das zugegangen, liegt der Schleier des
Geheimnisses gedeckt, an das man glauben soll » (J. Grimm,
Ueber den alten Meistergesang, p. G).
HISTORIQUE DES THÉORIES I LES GRIMM 225
par tout ce livre, pour interpréter les légendes des
chansons de geste, interroger tour à tour les pèlerins,
les marchands, les chevaliers, les clercs, visiter les
sanctuaires, les châteaux, les champs de foire, n'est-ce
pas que, nous aussi, nous reconnaissons en ces œuvres
la collaboration du poète et de la collectivité ? Et pour
si grandes que soient les divergences des systèmes
aujourd'hui en conflit, elles ne portent que sur les
modes et les dates de cette collaboration, toute la ques-
tion étant de savoir s'il faut se la représenter comme
faisaient Herder, Wolf et les frères Grimm. Ni Herder,
ni Wolf n'avaient jamais lu de chansons de geste, et
quant aux Grimm, à leurs débuts, on voit assez par leurs
écrits de jeunesse que, s'ils les connaissaient de nom,
elles n'étaient pas encore entrées dans le cercle de leurs
préoccupations. C'est eux pourtant, comme on vient
de le voir, qui ont construit tout le système ; mais
ce qui apparait non moins clairement, c'est que ce
système, construit par des hommes qui avaient tout
ignoré, ou presque, des chansons de geste, il était fatal
qu'un jour, au premier jour, l'esprit du temps l'appli-
quât aux chansons de geste, automatiquement.
Les chansons de geste relevaient-elles vraiment de la
« Xaturpoesie »? S'étaient-elles nécessairement formées
selon le même mécanisme que 1 Iliade et les Nibe-
lungen ? A supposer que l'antique Germanie ait ressem-
blé à la Grèce des temps homériques, était-il assuré que
la France de Louis le Gros, voire la France de Charle-
magne, eût, elle aussi, rappelé à nouveau « les âges pri-
mitifs de l'humanité » ? Quand Uhland dès 1812 et Fau-
,T. Bédier. — Les légendes épiques, t. III. 15
226 LA CHANSON DE ROLAND
riel en 1830 étendirent les premiers la théorie de Wolf à
nos romans, ils ne se posèrent pas ces questions, ils ne
pouvaient pas se les poser. En un temps où chacun
traitait pareillement d' « épopées primitives » le Schah-
nameh de Firdousi et les poèmes d'Ossian, les chansons
de geste devaient tout naturellement, elles aussi, être
tenues pour des épopées primitives, et la chose allait de
soi, et de fait ce nom ne leur convient-il pas aussi bien
pour le moins qu'au Schah-nameh ? On croyait avoir
enfin retrouvé les lois qui régissent les créations du
génie populaire, et chacun les tenait alors pour univer-
selles : puisqu'elles avaient expliqué déjà des œuvres
aussi dissemblables que le Ramayana et les Nibelungen,
elles expliqueraient aussi aisément les romans de che-
valerie, au gré du fin premier qui s'aviserait d'y regar-
der ; et si par hasard ces romans s'étaient trouvés
différer des Nibelungen et du Mahabharata plus encore
qu'ils n'en diffèrent, lesdites lois les eussent expliqués
avec la même imperturbable facilité.
Bien mieux, la démonstration était faite d'avance,
pour eux comme pour toutes les autres « épopées primi-
tives », et acquise depuis Wolf. C'est pourquoi Uhland
s'est contenté d'indiquer en une seule phrase que les
romans français s'étaient formés comme Ylliade, et
c'est pourquoi Fauriel s'est presque dispensé de pro-
duire, à l'appui de cette assertion, des arguments tirés
de l'histoire du moyen âge français ou de l'examen des
poèmes français. Pour prouver que' la France avait pos-
sédé dès une haute époque des chants épiques, une phrase
de la Vie de saint Guillaume, texte du xue siècle, mais
qu'il attribuait, « selon toute probabilité », au xe siècle,
HISTORIQUE DES THÉORIES : RETOUR À FAURIEL 227
lui a suffi 1 : c'est du moins, à ma connaissance, le seul
témoignage externe qu'il ait invoqué. Quant à des argu-
ments internes, qu'étaient devenus, selon lui, ces
« chants populaires, germes premiers de l'épopée com-
plexe et développée » ? Ils s'étaient tous perdus, il en
convenait ; mais il avait trouvé une belle raison de se
consoler de leur perte : c'est, disait-il, « qu'il est de
leur essence de se perdre, et de se perdre de bonne
heure, dans les transformations successives auxquelles
ils sont destinés ; ils s'évanouissent ainsi peu à peu,
par degrés, au fur et à mesure des altérations qu'ils
subissent, plutôt qu'ils ne se perdent tout d'un coup et
d'une manière accidentelle 2 ». Du moins, il en retrou-
vait çà et là des « reflets » : l'auteur de la Chronique de
Turpin avait recueilli, croyait-il, plusieurs chants popu-
laires, « pour en bigarrer le fond de sa plate légende » ;
le passage de cette Chronique où Roland, blessé à mort,
essaye de briser son épée, en était un 3, et les trois
tirades similaires qui dans la Chanson de Roland cor-
respondent à cet épisode de la Chronique de Turpin, lui
semblaient être trois versions, d'abord indépendantes,
de ce chant populaire '*. Voilà les seules preuves de
fait, internes ou externes, dont il ait jamais, que je
sache, appuyé sa théorie"'. Certes, il n'eût pas été en
peine d'en produire d'autres, de la même qualité. Il avait
1. Histoire de In poésie provençale, t. II, p» 309.
2. Ibid., p. 340.
3. Ibid., t. I, p. 430-i , cf. t. II, p. 310.
4. Ihid., t. II, p. 202 et suif.
5. Voyez pourtant, au t. II, p. 308, une tentative pour décom-
poser le Charroi de Ximes en trois « chants populaires ».
228 LA CHANSON DE ROLAND
accueilli celles-là, les ayant rencontrées plutôt que cher-
chées. Il croyait superflu de les multiplier. Sa théorie ne
lui est jamais apparue comme une hypothèse à démon-
trer, mais comme une vérité déjà démontrée par Wolf
pour Y Iliade, par Lachmann pour les Nibelungen, par
tant d'autres critiques pour les autres « épopées pri-
mitives ».
A quoi bon des preuves d'ailleurs ? Qui avait-il à
convaincre ? Tous ses auditeurs, tous ses lecteurs étaient
gagnés déjà. C'était le temps où le traducteur de Y Iliade
et de Y Odyssée, Dugas-Montbel *, s'excusant d'employer
encore, pour la brièveté du langage, le nom fâcheux
d'Homère, enchérissait en ces termes sur les idées de
Wolf : y< A peine dix ans s'étaient écoulés depuis la
chute d'Ilion que déjà, dans les palais des rois, on chan-
tait chaque jour tout ce que publiait la renommée sur
les triomphes et les infortunes des Grecs. » Bien avant
que Fauriel eût professé sa théorie, dès 1827, Edgar
Quinet avait rapporté de Heidelberg une étude sur
Herder, où se lisent, sur les chansons populaires et sur
le roman des Quatre fils Aymon, considéré comme une
épopée populaire, des pages plus que herdériennes,
telles que celle-ci :
L'œuvre propre de Herder a été d'associer au génie de l'his-
toire des monuments qui en étaient jusque-là exclus chez les
modernes. Du fond des vallées, du bord des haies et des ruis-
seaux, de naïfs rhapsodes font entendre des stances épiques, qui,
1. Sa traduction a paru en neuf volumes, de 1828 à 1834. Voyez
Alfred et Maurice Croiset, Histoire de la littérature grecque, t. I,
p. 180.
HISTORIQUE DES THÉORIES ! J.-J. AMPÈRE, QUINET 229
à cha([ue point de la durée , forment le lien du peuple avec le
passé, attachent au pays où l'on est né, et associent à l'honneur
des temps antiques ceux qui en ont supporté tout le fardeau.
Poursuis ta complainte dans tes bruyères, heureux enfant, et que
cette guirlande de verveine te soit une auréole de gloire ! Ton
ancêtre fut un des bardes de Fingal, et c'est sur le tombeau du
roi du Morwen que commença ce triste chant d'adieu qu'il t'a
légué. Repose-toi sur ton sillon, vieillard rempli d'années ; que
tes gerbes soient dorées, que tes troupeaux soient abondants :
il portait le même nom que toi et mourut près de ton champ,
celui qui sauva dans Alcocer la bannière du Cid et atteignit de sa
dague le chef des mécréants... Berceau d'une Iliade nouvelle,
dans ce manoir vécurent, plus renommés que les Iléraclides des
Grecs, les quatre fils Aymond, dont l'histoire, née des chants et
répétée sous le chaume, étend l'horizon du pâtre de la vallée, par
delà la cour tudesque de Charlemagne, jusqu'au tombeau du pro-
phète de l'Arabie et aux palais des Péris de l'Iran •.
Fort peu après, J.-J. Ampère, qui lui aussi revenait
d'Allemagne, et qui bientôt devait suppléer Fauriel en
Sorbonne'2. publiait, sur la poésie des âges primitifs, un
Discours, auquel il ne manque rien que d'être signé Jacob
ou Wilhelm Grimm :
Dans les âges primitifs, dit-il, l'individualité est presque nulle.
Tous les membres du corps social sont au même degré de cul-
ture, ont les mêmes opinions, les mêmes sentiments, vivent de
la même vie morale. L'imagination est un don à peu près univer-
sel; la poésie est partout ; le poète est semblable aux autres
1. Idées sur la philosophie de V histoire de l'humanité, par Her-
der, ouvrage traduit et précédé d'une introduction par Edgar
Quinet, Paris, 1X27, t. III, p. 523.
2. En 1831-2. Sa leçon d'ouverture, Sur l'ancienne poésie Scan-
dinave Revue des deux mondes, 15 mai 1832 , montre que son
cours dut s'insérer très harmonieusement dans la série des cours
de Fauriel.
>L
230 LA CHANSON DE ROLAND
hommes, seulement le don du chant est chez lui plus développé,
et il chante ce qui est dans toutes les âmes, dans tous les esprits,
ce qui erre sur toutes les lèvres. En exprimant sa pensée, il
exprime la pensée générale. C'est le temps où le véritable indi-
vidu est la race, la tribu. Le poète est la voix de cet individu
collectif, et rien de plus *.
Gomme on voit, Fauriel, en homme du xvme siècle
qu'il restait malgré tout, en vieil « idéologue » impéni-
tent, avait gardé, dans l'expression des mêmes pensées,
cette mesure classique et cette réserve qui étaient de
ton dans la société d'Auteuil. Mais, tandis qu'il n'avait
guère donné, des théories de Herder et des Grimm,
qu'une sorte de transcription en clair, autour de lui de
plus jeunes y réintégraient l'enthousiasme, le lyrisme,
et toute la mystique du romantisme allemand.
2. De Fauriel a Renan et a Gaston Paris.
Aussi, dans sa Dissertation sur le Roman de Ronce-
veaux, qui ouvre dignement, en 1832, la longue série des
travaux spécialement consacrés à notre légende, H. Monin
a-t-il accepté pleinement l'explication de Fauriel : à l'ori-
gine de la Chanson de Roland, il se représente de courts
chants populaires, « tels que les romances du Cid ou les
ballades de Robin Hood » et qui ont été « arrangés » par
la suite, « comme ont fait les diascévastes pour les poèmes
homériques » 2. Et voici qu'en 1835, Amaury Du val,.
1. J.-J. Ampère, Discours d'ouverture prononcé [en 1829] à
V Athénée de Marseille, 1830, p. 36.
2. Ouvr. cité, p. 69-71.
HISTORIQUE DES THÉORIES I DE FAUR1EL À RENAN 231
enregistrant cette théorie dans Y Histoire littéraire de ta
France ', lui confère par là une sorte de dignité offi-
cielle :
On ne peut douter que Turold n'ait pris le sujet de son poème
dans quelques-unes de ces chansons que depuis la mort de
Charlemagne des jongleurs ambulants allaient chanter dans tous
les pays, sur des rotes ou sur des violes... Notre opinion est que
tous les grands romans qui ont pour héros ou Charlemagne ou
Arthur, tirent leur origine de ces chansons vulgaires et que les
poètes ne firent que les étendre, les embellir par des épisodes,
des descriptions, par des détails de toute espèce.
Des « chansons vulgaires », disait Amaury Duval ;
des « chants populaires », avait dit Fauriel ; mais on
sentait le besoin dune appellation plus précise. Tandis
que les Espagnols avaient leurs « romances » et les
Anglais leurs « ballades », se pouvait-il que les poètes
des temps carolingiens se fussent passés d'une termino-
logie technique ? Heureusement, on découvrit alors dans
le latin du moyen âge un terme, qui désignait, on le
crut du moins, précisément le genre littéraire postulé
par la théorie de Fauriel. On découvrit le mot cantilena.
Découverte illusoire, comme on sait ; jamais cantilena
n'eut un tel emploi, et pour cause 2. Qui l'introduisit
le premier dans notre histoire littéraire ? On l'ignore :
c'est en 183o, sous la plume de Leroux de Lincy, que je
1. Au t. XVIII, p. 716.
2. Dans le latin du moyen âge comme dans le latin de Cicéron,
cantilena a le sens très général de chant. Tous les textes connus
où il est question d'une cantilena Rolland 7, ou W ilhelmi, ou de
Othgerio, etc., datent au plus tôt du xne siècle, c'est-à-dire qu'ils
désignent les chansons de geste, telles que nous les avons. Nous
n'insistons pas, le fait étant aujourd'hui admis de tous.
232 LA CHANSON DE ROLAND
l'ai rencontré pour la première fois, bizarrement employé
au masculin : de « vieux cantilènes », de « courts can-
tilènes » '. Pourvus d'un nom, ces chants supposés
prirent de ce jour plus de réalité : nomina numina.
Désormais les critiques parleront de « cantilènes » et
de « cantilénistes », comme s'ils avaient en effet entendu
des cantilénistes chanter des cantilènes.
Par une coïncidence curieuse, en cette même année
1835; comme le mot venait de naître, une cantilène
apparut. Elle répondait fort bien à la définition du genre,
et c'était précisément la bataille de Roncevaux qui
l'avait provoquée. Ce n'était pas, il est vrai, lune de
celles qu'avaient chantées, selon la théorie, les compa-
gnons de Roland, mais bien ses vainqueurs, les Basques.
Elle apparaissait sous ce titre : Le Chant des Escual-
dunacs (c'est-à-dire des Basques) ou le Chant d' Altabis-
car (Altabiscar est le nom de l'une des montagnes qui
dominent Roncevaux). Un obscur aventurier de lettres,
Eugène Garay, paré de ce surnom épique, Garay
de Montglave, la publiait 2 en basque et en français.
Il avait souvent entendu, assurait-il dans un avant-
propos, les Escualdunacs chanter ce chant dans leurs
montagnes. Il ajoutait que les Escualdunacs ont peu
écrit, car « ils ne se nourrissent guère que de traditions
4. Leroux de Lincy, Analyse critique el lUtéraire du roman de
Garin le Lorrain, précédée de quelques observations sur V origine
des romans de chevalerie, Paris, 1835, p. 5-6, p. 14. Leroux de
Lincy y reproduit, il va sans dire, la théorie de Fauriel. De même
dans son Livre des Légendes, 1836, p. 58-60.
2. Au t. I, p. 176-9, du Journal de l'Institut historique, bizarre
institut qu'il venait de fonder.
HISTORIQUE DES THÉORIES : DE FAURIEL À RENAN 233
verbales » ; que néanmoins, outre les versions par lui
recueillies dans les montagnes, il avait vu une copie
ancienne du poème. De cette copie il retraçait ainsi la
singulière histoire :
Jai vu autrefois une copie du Chant d'Altabiscar chez M.
le comte Garât, ancien ministre, ancien sénateur, et membre
de l'Institut de France, un des philosophes les plus célèbres
de notre pays, un des hommes dont le talent honore le plus
les Fscunldunacs, ses compatriotes. Il la tenait du fameux La
Tour d'Auvergne, le premier grenadier de France, lequel pen-
dant les guerres de la République se délassait de ses fatigues en
travaillant à un glossaire en quarante-cinq langues. La Tour
d'Auvergne avait été chargé de traiter de la capitulation de Saint-
Sébastien, le 5 août 1794, et c'était au prieur d'un des couvents
de la ville qu'il était redevable de ce précieux document écrit en
deux colonnes sur parchemin, et dont les caractères peuvent
remonter à la fin du xne ou au commencement du xme siècle,
date évidemment postérieure de beaucoup à celle de ce chant
populaire.
Voici donc ce « chant populaire » :
Heldurida ! Heldurida ! Cer la.ntza.zco sasian !...
Qui parle ainsi ? C'est Yetcheco-jaiïna (le maître de
maison), debout sur le mont Altabiscar, son arc à la
main : à ses côtés, son fils et son chien :
<( Heldurida! heldurida. ! Cer lantzazco sasian J Ils viennent, ils
viennent ! Quelle haie de lances ! Comme les bannières versicolo-
rées flottent au milieu! Combien sont-ils? Enfant, compte-les
bien ! — Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix,
onze, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit,
dix-neuf, vingt. — Vingt ! et des milliers d'autres encore !... »
Mais les Escualdunacs, unissant leurs bras nerveux, déracinent
234 LA CHANSON DE ROLAND
des rochers pour les précipiter sur ces hommes du Nord : « Et
qu'avaient-ils à faire dans nos montagnes, ces hommes du Nord?
Jaùngoïocoa mendiac endituieman.. ! », c'est-à-dire : « Quand Dieu
fait des montagnes, c'est pour que les hommes ne les fran-
chissent pas ! » Les rochers roulent, le sang ruisselle. Fuis,
roi Carloman, avec tes plumes noires et ta cape rouge. Ton
neveu, ton plus brave, ton chéri, Roland est étendu mort là-bas.
Son courage ne lui a servi à rien. Et maintenant, Es.cualdunacs,
lançons nos flèches à ceux qui fuient. Ils fuient, ils fuient ! Où
est donc la haie de lances ? Où sont ces bannières versicolorées
flottant au milieu ?... Combien sont-ils? Enfant, compte-les bien !
— Vingt, dix-neuf, dix-huit, dix-sept, seize, quinze, quatorze,
treize, douze, onze, dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois,
deux, un ! — Un ! Il n'y en a même plus un ! C'est fini. » Etcheco-
jaùna, vous pouvez rentrer avec votre chien, embrasser votre
femme et vos enfants, nettoyer vos flèches et votre corne de
bœuf. Les ossements des héros qui ne sont plus blanchissent
déjà pour l'éternité.
Et chacun sait comment, Jubinal ayant transcrit cette
dernière phrase dans un article du Journal du dimanche ,
Victor Hugo l'y trouva et en fît ces vers merveilleux :
Le laboureur des monts, qui vit sous la ramée,
Est rentré chez lui, grave et calme, avec son chien.
Il a baisé sa femme au front et dit : C'est bien.
Il a lavé sa trompe et son arc aux fontaines,
Et les os des héros blanchissent dans les plaines.
Devais-je rappeler ici la supercherie de Garay de Mon-
glave ' ? Sans nul doute. L industrie des fausses reliques a
l. Bormans (La Chanson de Roncevaux, dans les Mémoires cou-
ronnés, publiés par l'Académie royale de Belgique, t. XVI, 1864),
et presque dans le même temps G. Paris (Histoire poétique de
Charlemagne, p. 285, n. 1) l'ont dénoncée les premiers. Bientôt
après, en 1866, la fausseté du Chant d'Allabiscar fut tout à fait
HISTORIQUE DES THÉORIES : DE FAUR1EL À RENAN 235
prospéré à toutes les époques de foi ardente : le rappeler,
ce n'est pas déprécier ces époques, mais les caractériser.
Quand on veut retracer l'histoire dune noble doctrine,
ce serait se faire du tort à soi-même que de la railler ;
mais c'est à cette doctrine elle-même qu'ils font du tort,
c'est elle qu'ils humilient, les historiens qui prennent soin
de dissimuler, comme si c'étaient des tares, certains de ses
aspects. Il manquerait à notre exposé un trait essentiel,
si nous omettions de marquer que les Chants d Altabiscar
ont alors pullulé et qu'ils ont grandement agi. Les idées
du xixe siècle sur la formation des épopées n'auraient
pas été ce qu'elles furent, la chose est évidente, sans
Macpherson et sans Herder : or, qui saura jamais, dans
le cas de Macpherson, faire la part de la supercherie et
la part de l'illusion, et même dans le cas de Herder ?
Quand W. Grimm voulait expliquer le mode de forma-
tion des Xibelungen et des autres « épopées primitives »,
il donnait comme exemple le Cid de Herder, inspiré,
croyait-il, des romances espagnoles ; il ignorait que
Herder avait tiré son poème presque entier delà galante
Bibliothèque des romans, et peut-être Herder, qui se
croyait de bonne foi un Xaturdichter, avait-il lui-même
démontrée par Jean-François Bladé en sa Dissertation sur les
chants historiques des Basques (réimprimée dans ses Études sur
l'origine des Basques, 1869). On sait aujourd'hui (voyez Paul Ber-
ret, Le moyen âge européen dans la Légende des siècles, Paris, 1911,
j>. 55) comment Garay de Montglave fabriqua ce texte, en prose
française faute de savoir le basque, et le livra à un sien ami, Louis
Dubalde, pour qu'il le mit en vieux vers basques ; mais Louis
Duhalde, faute de savoir le basque ancien et l'ancienne prosodie
basque, se contenta de le traduire dans la simple prose des
modernes Escualdunacs.
236 LA CHANSON DE ROLAND
oublié cet emprunt. Depuis les chants apocryphes des
Gantabres jusqu'aux chants apocryphes des Slaves de
Bohême, depuis la Gtizla de Mérimée jusqu'au Bai^zas-
Breiz de Hersart de la Villemarqué, que de faits de
mystification ou d'auto-suggestion ! Si l'on veut bien
prendre garde que pas un de ces faits n'aurait pu se
produire avant la venue de Macpherson, ni après celle
de Gaston Paris, on conviendra qu'ils sont vraiment
expressifs de la période que nous décrivons et que nous
n'avions pas le droit de les passer sous silence. L'appa-
rition du Chant d' Altabiscar marque une date dans l'his-
toire de ces théories. Fauriel a cru à son authenticité 1,
et Wilhelm Grimm de même 2, et Laveleve 3, et Stein-
thaï 4, et tant d'autres. Dans la vénérable édition princeps
de la Chanson de Roland, publiée par Francisque Michel
en 1837, le Chant d'Altabiscar figure à une place d'hon-
neur 5. Pendant trente ans on ne parlera plus guère de
Roland sans parler en même temps du Chant d'Alta-
biscar, et c'est cette cantilène, seul spécimen tangible du
genre, qui assura le mieux la fortune de la théorie.
C'est cette cantilène qui soutint les érudits dans leur
4. Bladé (ouvr. cité, p. 272, n. 2) a du moins rendu la chose pro-
bable. Je me demande si ce ne serait pas Fauriel particulièrement
que le faussaire entreprit de mystifier : il se réfère à La Tour
d'Auvergne ; or Fauriel avait servi dans la compagnie dont La Tour
d'Auvergne était le capitaine.
2. Voyez son Ruolandesliet, p. xctii. W. Grimm soupçonne une
strophe d'être interpolée.
3. La Saga des Nibelungen dans les Eddas, 1866, p. 37.
4. Voyez la Zeitschrift fur Vôlker psychologie, t. V, 4868, p. 26.
5. En tête des appendices (p. 225), comme étant le plus ancien
des documents légendaires relatifs à Roland.
HISTORIQUE DES THÉORIES ! DE FAUR1EL À RENAN 237
effort pour en découvrir d'autres. Et ils en découvrirent
d'autres en effet, celle de saint Faron, celle de saint
Doctrovée, le Ludwigslied, etc. En 1850, Edelestand du
Méril ', pour établir que la France avait possédé à de
hautes époques des poèmes de ce genre, pouvait grouper
jusqu'à seize témoignages, dont personne aujourd'hui ne
voudrait invoquer un seul aux mêmes fins.
Sans doute, il y eut quelques dissidents, Villemain,
Sainte-Beuve2, Littré3, mais rares. Durant cette période,
on ne peut plus ouvrir une revue, un traité d'esthétique 4,
une édition de chanson de geste, sans y trouver les théo-
ries de Wolf, des Grimm, de Fauriel, et les chaires en
retentissaient : la chaire de J.-J. Ampère, celle de Gerusez,
celle d'Ozanam.
Au pied de ces chaires, un étudiant obscur, tout impré-
gné de Herderet de Hegel, jouissait de ces idées, Renan.
Il en ressentait la beauté, le grand sens, plus encore que
ceux qui les exposaient en chaire, et l'on sait quelle
place elles devaient prendre dans sa philosophie. Les
pages de son Essai sur l'origine du langage et de son
Avenir de la science où il les développeront belles ; mais
i . Mélanges archéologiques et littéraires, p. 271 et suiv.
2. Voyez dans les Portraits contemporains, t. III, deux articles
sur Homère (1843;, très hostiles à la théorie de Wolf.
3. Voir son article sur La poésie épique dans la société féodale
(Bévue des deux mondes du 1er juillet 1854;, où il fait naître les
chansons de geste au xne siècle (p. 48), tout simplement. Cet
article a été recueilli dans son Histoire de la langue française, t. I,
p. "256.
4. Voir, par exemple, Ad. Pictet, Du beau dans la nature, l'art
et In poésie, 1856, p. 2C>4 et suiv.
238 LA CHANSON DE ROLAND
plus belles encore ces notes, hâtivement écrites au sortir
de la salle de cours :
Il y a deux espèces de littérature : Tune toute belle, toute spon-
tanée, naïve expression de tout ce qu'il y a de poétique dans
l'humanité, toute vraie, sans retour sur elle-même, ne songeant
qu'à exprimer l'idéal qui la possède, exhalation de l'humanité :
Homère, les cantiques bibliques, Job, notre littérature chevale-
resque. Une autre, réfléchie et calculée, qui voit l'effet et y vise,
qui veut le beau, qui se sent, qui étudie. — La première n'est pas
une composition ; aussi tout ce qui nous en reste est traditionnel
et non un ouvrage d'un tel. Ce sont des idées préoccupant l'hu-
manité à une époque, qui se moulent en telle forme, s'agglo-
mèrent autour de tel noyau ; mais chacun a la sienne, il n'y a pas
de cadre écrit ; telle province chante Roland de telle manière,
telle autre de telle autre... Où est l'unité ? c'est en Roland. Roland
est le poème, mais ce n'est pas tel composé de quatre mille vers,
ni plus ni moins. Chaque poète le chante, en se moulant au thème
reçu. Il en est ainsi, mutatis mulandis, des poèmes homériques,
et même des plus anciens cantiques bibliques (voir mes idées sur
ce sujet dans mes travaux bibliques, et la leçon de M. Gerusez sur
Roland, qui m'a suggéré ces idées1).
...C'est l'esprit de la nation, son génie, si l'on veut, quiest le véri-
table auteur de la Chanson de Roland. Le poète n'est que l'écho
harmonieux, je dirais presque le scribe qui écrit sous la dictée du
peuple, qui lui raconte de toutes parts ses beaux rêves. Et comme
toutes ces poésies primitives se ressemblent ! Comparez, par
exemple, le chant des Escualdunacs sur leur victoire à Roncevaux :
c'est absolument le cantique de Débora, pour le dramatique, l'en-
thousiasme, etc. En vérité, j'aurais presque envie de prendre ces
poésies primitives comparées pour sujet de ma thèse 2.
...M. Ozanam a parfaitement développé dans sa leçon d'au-
jourd'hui ce que je disais sur la création des poèmes nationaux.
Arthur et Merlin sont des exemples absolument analogues à
Roland. lia aussi parfaitement mis au jour le caractère fondamen-
1. Cahiers de jeunesse, 1845-1846, Paris, 1906, p. 117.
2. Ibid., p. 123.
HISTORIQUE DES THÉORIES I DE FAURIEL À RENAN 239
tal de ce genre de littérature, c'est d'être tout national ; une nation
qui s'y peint, qui fait elle-même spontanément son portrait '.
Bientôt la théorie des origines anciennes et populaires
des chansons de geste pénètre dans l'enseignement
des collèges, h Histoire de la littérature française de
Demogeot (1851), celle de Gerusez (1852), la vulga-
risent 2. Par les manuels scolaires, toutes les générations
qui depuis ont grandi en France ont appris en même
temps, comme des vérités du même ordre, qu'Horace a
écrit des Épitres et que des cantilènes ont célébré
Roland dès le temps de Charlemagne. Voici, pour
préciser quelle était alors la forme érudite de cette opi-
nion, un passage que j'emprunte à un mémoire de
Bormans sur la Chanson de Boncevaux :
La première impression produite sur les esprits parle désastre
de Roncevaux n'a pu inspirer que des espèces de lais, de ro-
mances ou de complaintes dans lesquelles il y avait plus de sen-
timent et d'exaltation que d'action et de mouvement. Mais bientôt
le sujet s'élargit, les incidents se multiplièrent : les héros, qu'on
s'était contenté de nommer jusque-là, reçurent un caractère mieux
dessiné et une physionomie plus distincte. Dès ce moment, il
dut devenir difficile aux improvisateurs de renfermer leur sujet en
l'espace étroit d'un récit unique et simple... Olivier, Turpin, Gau-
tier, Oël, et d'autres probablement, mais Roland avant tous, furent
célébrés dans des chansons particulières. Olivier engage Roland
à sonner du cor ; — Derniers moments de Turpin ; — Adieux de
1. Cahiers de jeunesse, 18*5-1846, Paris, 4906, p. 133.
2. S'il m'est permis de rappeler un souvenir personnel, c'est
dans le Manuel de Demog-eot, que j'ai appris, comme mes con-
temporains, vers 1880, au lycée de l'île Bourbon, les éléments de
notre histoire littéraire ; le Chant d Altabiscar y est transcrit tout
au long à la page 45, dans l'édition de 1861), et je me rappelle fort
bien l'y avoir admiré autant que je le devais.
2 iO LA CHANSON DE ROLAND
Roland à Durendal ; — Mort de Roland, etc., tels durent être
les titres de ces compositions. Chaque acte du grand drame, chacun
des épisodes de nos épopées postérieures fournit alors la matière
d'autant de poèmes séparés l.
Ces lignes sont datées de 1864 ; en 1865 parut Y His-
toire poétique de Charte magne.
3. Gaston Paris.
A lire V Histoire poétique de Charlemag ne, on croit
d'abord rester en pays de connaissance. Une critique
superficielle n'y trouverait que la répétition des idées
admises depuis Wolf, les Grimm et Fauriel.
Des cantilènes, à l'origine ; puis, des chansons de geste.
Ce sont les deux grandes périodes. La première, celle des
cantilènes, G. Paris l'appelle l'âge de la « poésie natio-
nale » ; la seconde, l'âge de l'épopée.
Quand dans une nation s'opère un mélange de races,
il se produit « une sorte de fermentation exaltée. » « De
même que toute combinaison chimique est accompagnée
d'un dégagement de chaleur, toute combinaison de natio-
nalités est accompagnée d'un dégagement de poésie. »
Ce fut, en France, au temps où, les Latins et les Ger-
mains se mêlant, le peuple, vers le septième siècle,
prit, pour ainsi dire, conscience de lui-même. En de
telles périodes, la poésie est « une affirmation enthou-
siaste de la nationalité ». « Elle naît directement des
1. Bormans, La chanson de Roncevaux, fragments d'anciennes
rédactions thioises (Mémoires couronnés, publiés par l'Académie
royale de Relgique, Bruxelles, 1864, p. 16).
HISTORIQUE DES THÉORIES ! GASTON PARIS 2-U
événements, de la vive impression qu'ils produisent. »
En ces temps de « bouillonnement confus », elle est
« improvisée et contemporaine des faits », lyrique par
sa forme et épique par son sujet » ; « elle parle de
batailles, de triomphes et de défaites, d'aventures har-
dies, d'exploits merveilleux ; mais elle ne les raconte
pas, elle s'exalte à leur propos. » Elle se produit « sous
une forme passionnée, fragmentaire et saisissante » '.
Elle se compose de cantilènes. « La forme des canti-
lènes était sans doute rapide, brusque et concise. L'évé-
nement dont il s'agissait était brièvement raconté, et
quelques détails seuls étaient traités avec une ampleur
lyrique au moins autant qu'épique. Des tableaux saisis-
sants et sans lien, des dialogues heurtés, des exclama-
tions de joie, d'admiration et de douleur, tels étaient
leurs principaux éléments... A cette époque, les chanteurs
(jongleurs, ménestrels, etc.) ne semblent pas encore
avoir formé une classe distincte ; en tout cas, la plupart
des guerriers savaient eux-mêmes répéter ces rudes poé-
sies, et chantaient comme Achille les hauts faits des
héros, %\éa avSpôv. Ainsi arrivaient aux fils les chants
qui avaient célébré les pères2. »
« Les primitives cantilènes sur Charlemagne ont été
créées, de son vivant, par l'enthousiasme des Français3. »
D'autres héros l'avaient précédé, d'autres le suivirent :
« les chants nationaux ont célébré pendant plus de trois
1. Histoire poétique, p. 1-3.
2. 7/>/V/.,p. 48.
3. Ibid.j p. 45-6.
.1. Bédier. — Les légendes épiques, t. III. 10
2V1 LA CHANSON DE ROLAND
siècles, depuis Dagobert jusqu'à Louis d'Outremer, tous
les souverains, tous les héros de la France ] ».
Mais « cette poésie nationale n'est que la préparation
et la matière brute de l'épopée2 ». Vint un jour où « les
chants nationaux sous leur forme première avaient perdu
leur intérêt, souvent leur sens même ; ils étaient isolés,
sans lien, sans idée commune ; les jongleurs tout natu-
rellement les réunissent, les rattachent à un centre, les
animent dune idée générale qui n'était pas claire chez
tous, et voilà comment l'épopée vient au monde3 ».
Elle dut naître au xe siècle. « Soit qu'il ait fallu deux
cents ans à la poésie pour prendre pleine conscience
d'elle-même et transformer en épopée les fragments dont
elle se composait, soit plutôt que le xie siècle, époque
barbare entre toutes, ait négligé de nous transmettre ses
poèmes, nous n'avons pas de monuments, soit en roman,
soit en allemand, plus anciens que la Chanson de Roland,
dont on peut assigner la date à la fin du xie siècle. Mais
cet intervalle, stérile en apparence, ne fut pas plus perdu
pour la poésie que ne l'est pour la plante la période obs-
cure où le germe se développe et s'attache de ses racines
à la terre nourricière, tandis que sa tige naissante cherche
l'air et le soleil4. »
C'est donc duvii0 au xe siècle que se produisent les
cantilènes, contemporaines des événements ; à la fin
du Xe siècle, cette production tarit. Alors « l'épopée
s'empara d'elles et les fit complètement disparaître en les
1. Histoire poétique, p. 13.
2. P. 3.
3. P. 12.
4. P. 49.
HISTORIQUE DES THÉORIES : GASTON PARIS 243
absorbant ; à la fin du siècle suivant, elle est constituée
entièrement et se chante dans tout le Nord de la France.
Ses auteurs sont des jongleurs, à la fois poètes et chan-
teurs ambulants, qui remplacent les guerriers de l'âge
précédent, lesquels chantaient eux-mêmes les chants
qu'ils avaient composés1.
On arrive enfin à une troisième période, qui est celle
de la décadence. A l'« enthousiasme » de la période des
cantilènes, à la « sincérité » de la période de l'épopée, a
succédé la « fantaisie ». « Les chansons de geste perdent
leur sens primitif pour devenir ce que deviennent tous
les poèmes nationaux, quand ils survivent à la société
qui les a produits : des récits où on ne cherche plus que la
distraction, qui n'intéressent plus que par les événements,
et font concurrence dans les plaisirs populaires à mille
histoires venues d'autre source. Cette transformation
s'opère dès la seconde moitié du xue siècle, et alors aussi
la fantaisie intervient dans ces poèmes qui cessent d'être
de la vraie épopée2 ».
Certes on a reconnu l'hypothèse générale de Herder
et de Wolf, et les pensées admises depuis Grimm et
Fauriel3. Pourtant, cette doctrine, pour une grande part
héritée, Gaston Paris la renouvelle. On peut bien çà et
1. Histoire poétique, p. il.
2. Ibid., p. 20.
3. Pour apprécier à quel degré G. Paris, les exprimant à son
tour, a participé à l'esprit de son temps, il n'y a qu'à se reporter
aux Epopées françaises de Léon Gautier (lre édition, 1865). Dans
le même temps que G. Paris, et indépendamment de lui, L. Gautier
expose une doctrine conforme à la sienne, et presque identique.
2 M l.\ CHANSON DE ROLAND
là retrouver sous sa plume des formules qui procèdent
desGrimm, celle-ci : « L'épopée n'est pas une œuvre de
Fart, c'est un produit presque naturel ' », ou cette autre
encore : « L'épopée construit avec les matériaux de l'âge
précédent ; mais ce travail, elle ne le fait pas avec pré-
méditation, il s'opère, pour ainsi dire, de lui-même 2. »
Mais ce ne sont plus guère chez G. Paris que des « sur-
vivances », et la théorie des cantilènes apparaît ici à demi
dégagée du mysticisme où elle baignait naguère. G. Paris
ne s'en tient plus à attribuer les poèmes à « l'instinct créa-
teur des foules », à « l'effusion spontanée du génie popu-
laire » ; il cherche des auteurs, individus ou groupes d'in-
dividus : les « guerriers », les « jongleurs ». Il ne s'en tient
plus à la vague notion des « âges primitifs », il cherche
des dates : du VIIe siècle à la fin du xe, dit-il, période des
cantilènes ; du Xe à la fin du xne, période de l'épopée.
Un souci tout nouveau de précision et de clarté pénétra
de ce jour dans ces spéculations, et ce fut un grand bien-
fait. Pour en mesurer l'étendue, il faut se rappeler que
les théories des frères Grimm, loin de dépérir alors, s'épa-
nouissaient, animaient des écoles puissantes, celle de Max
Mùller, celle de Steinthal. Il faut se rappeler que c'est en
1868. n'ayant pas encore lu à cette date Y Histoire poé-
tique de Charlemagrne, que Steinthal a publié son étude,
ou mieux son manifeste, sur l'Epopée3. Il faut se rappeler
les choses qu'il y enseignait, et, par exemple, que Roland
1. Histoire poétique, p. 25.
2. IbùL, p. 3.
3. Das Epos, dans la Zeitschrifl fur Vôlkerpsychologie und
Sprachwissenschaft, t. V, p. 1.
t
HISTORIQUE DES THÉORIES : (.ASTON PARIS 245
n'est autre que le dieu suprême, Wodan : et que. s'il a
bien pu exister un certain Roland, celui qui fut tué en
77S dans un obscur combat de guérilla, ce personnage fut
glorieux avant que d être né, sa gloire venant de ce que
son nom s'est confondu avec l'un des surnoms de Wodan,
Hroclso ou Hruodperàth ; et encore, que, si Roland sonne
de l'olifant à l'heure de mourir, c'est que Wodan a un
cor dont il sonnera au dernier jour du monde1. Qu'on
lise ces pages où le jeu des formules abstraites décolore
les faits et volatilise l'histoire 2, où les idées des frères
Grimm sont portées au dernier degré de la subtilité et
du formalisme3, et l'on comprendra de quelles aven-
tures YHistoire poétique de Charlemagne a préservé la
recherche érudite. Ces théories, d'ailleurs séduisantes,
et qui imprégnaient alors tout le folk-lore, tentaient d'en-
vahir aussi l'étude des chansons de "-este, et l'auraient
envahie, si le clair génie d'un jeune homme de vingt-
quatre ans ne leur avait barré le chemin \
Mais voici, dans Y Histoire poétique^ une autre nou-
veauté, non moins bienfaisante. La théorie des origines
anciennes et populaires des chansons de geste, émanation
i. Art, cité, p. 23-6.
2. Michel Bréal, Pour mieux connaître Homère, p. 122.
3. Voici un exemple de ces formules, intraduisibles : « Die
Volksdichtung ist nicht ein Werk, sondern eine Kraft, ihr Name
ist ein nornen actionîs; es gibt nicht Yolksgedichte, sondern
Volksdichten ; kein Volksepos, sondern nur Volksepik. » {Art.
cité, p. 7.)
\. En 1870 encore, G. Pari- Revue critique, t. V, 1. p. 98) était
obligé de discuter à fond un mémoire deHugoMeyer Abhandlung
ùber Roland, Brème, ! 868 , qui tentait une interprétation mythique
de la légende de Roland.
246 LA CHANSON DE ROLAND
de la théorie de Wolf, et qui, depuis Fauriel, s'en tenait
presque, pour tout argument, à comparer sans cesse les
chansons de geste à Y Iliade, les chansons de geste aux
Xibelungen, tâche désormais de se passer du secours
de ces analogies. On n'évoquera plus, à propos de nos
romans, le cantique de Déborah. Plus de Schah-nameh
et plus de Ramayana ! La Chanson de Roland aux
romanistes, Y Iliade aux hellénistes, et aux indianistes le
Mahàbhàrata. Non pas que G. Paris se refuse entière-
ment à ces comparaisons ; mais, s'il en fait encore état
aux premières pages de Y Histoire poétique l, il n'y
reviendra plus 2, et l'on pourra lire tout le reste de son
livre et trente volumes de sa Romania sans le voir jamais
expliquer une chanson de geste par recours à des phéno-
mènes littéraires qui se seraient produits dans l'Inde, ou
en Perse, ou en Grèce. Ce ne fut pas seulement chez lui
défiance des généralisations hâtives, mais encore, et
surtout, sentiment profond de la diversité des temps,
des races, et persuasion que seul le vague syncrétisme
des romantiques avait pu apparier des œuvres aussi peu
comparables que YOdyssée, le Ramayana et la Chanson
de Roland.
Gela revient à dire que la théorie des cantilènes, créée
par des mystiques, propagée par des romantiques, est
maintenant venue aux mains d'un grand réaliste ; mais
1. Voyez surtout p. 9.
2. L'un de ses tout premiers écrits, La Chanson de Roland et
les Nibelungen, publié en 1801 (recueilli clans ses Poèmes et
légendes, Paris, 1900, p. 4), est très instructif à cet égard : s'il
compare les deux poèmes, c'est pour en montrer les différences,
comme s'il eût comparé Roland et la Henriade.
HISTORIQUE DES THÉOKIES ! GASTON PARIS 247
par là-même, puisqu'il la rationalise, à son insu il l'affai- (/
blit. Quoi qu'il en soit, c'est ce sens du réel qui fit, en
1865, la vraie nouveauté de Y Histoire poétique, et qui
en fait encore le prix. « L'Histoire poétique, écrivait un
savant en 1903, est aujourd'hui vieillie », « invecchiata »,
et je le dirais aussi, si je le croyais vrai. Mais il n'en est
rien. La théorie des cantilènes n'est pas le tout de ce livre,
ni le principal. Cette théorie, G. Paris ne l'expose pas
dans ses conclusions, comme le terme de ses recherches,
mais bien dans sa préface, comme leur point de départ ;
et il est vraiment admirable que, partant de la théorie
la plus propre à entraîner vers des problèmes illusoires,
G. Paris n'ait traité par tout son livre que de problèmes
réels. Oui, qu'elle soit fausse ou qu'elle soit vraie, puis-
qu'elle consiste à supposer à nos romans du xue siècle
une longue préhistoire, cette théorie excite très naturel-
lement ceux qui la croient vraie à reconstruire, par delà
les textes conservés, leurs hypothétiques modèles perdus.
Cherchez pourtant dans le livre de G. Paris une seule de
ces opérations de critique inductive et divinatoire qui
ont pullulé depuis : vous chercherez en vain1. S'orienter
à travers le chaos de nos vieux romans, les grouper selon
leurs affinités, les classer, remonter pour chaque légende
jusqu'à sa plus ancienne forme connue par des textes,
puis s'arrêter là où s'arrête, avec les textes, notre; pou-
voir de connaître, voilà seulement ce qu'il a voulu faire
et ce qu'il a su faire. « Un seul but, écrivait-il alors,
1. Son essai de reconstruction de formes plus archaïques de La
Chanson de Roland, tenté en 1881, et qui sera discuté plus loin,
fait exception dans son œuvre.
248 LA CHANSON DE ROLAND
comprendre ; un seul moyen, observer » ; et s'il est vrai
que nul après lui n'a observé nos poèmes, les poèmes que
nous avons, de façon plus directe, plus concrète, et que
nul n'a plus précisément déterminé le système de leurs
rapports, s'il est vrai que son livre reste ainsi le livre
nécessaire, duquel chacun part, auquel chacun revient,
Y Histoire poétique garde sa jeunesse ; ou, si c'est une
illusion de le croire, c'est l'illusion des hommes de ma
génération, Y Histoire poétique étant l'un des rares livres
auxquels ils doivent mieux que des connaissances et
mieux que des théories, l'esprit qui dirige leurs tra-
vaux.
Il n'en reste pas moins vrai que G. Paris a adopté
la théorie des origines anciennes et populaires des chan-
sons de geste, sous la forme de « théorie des cantilènes ».
Il l'a adoptée, dès sa première jeunesse, d'emblée, et,
si je puis dire, d'enthousiasme, parce qu'il la croyait
définitivement acquise, et aussi parce qu'elle est belle.
Et pour d'autres raisons qui apparaîtront plus loin, il
l'a maintenue en tous ses travaux ultérieurs. De Y His-
toire poétique de Charlemagne à ses écrits les plus
récents, c'est par elle qu'il a toujours expliqué la forma-
tion du Roland, et c'est pourquoi, voulant communi-
quer ici cette explication, c'est au dernier en date de
ses écrits, à son article Roncevaux, publié en 19001,
que j'en demanderai l'exposé :
Du haut du col d'Ibaneta, le roi Charles a contemplé, des
pleurs dans les yeux, le champ de bataille jonché de morts. Un
poète inconnu, pour consoler les compagnons de Roland, parmi
1. Recueilli dans ses Légendes du moyen âge, 1903.
HISTORIQUE DES THÉORIES : GASTON PARIS 249
lesquels il était peut-être lui-même, a célébré son courage et
déploré sa mort dans un chaut qui s'est transmis de génération
en génération et de peuple à peuple l.
Comment s'expliquent cette survivance extraordinaire et celte
propagation incomparable du souvenir d'un événement et d'un
personnage qui semblaient ne devoir intéresser qu'une époque et
qu'un pays ?
C'est que la France était alors en pleine activité épique : les
événements ou les personnages qui frappaient l'imagination des
hommes appartenant à la classe guerrière étaient aussitôt l'objet
de chants qui, originaires d'un point quelconque, se répandaient
promptement, grâce aux « jongleurs », — ces aèdes du moyen
âge, — dans le pays tout entier, s'adaptaient aux dialectes divers,
et s'accroissaient dans leur marche comme les ondes formées par
un choc vont s'élargissant autour de leur centre. L'épopée fran-
çaise — qui avait commencédès l'époque mérovingienne — fut en
pleine vie jusque vers la fin du xe siècle. Les nouveaux chants qui
surgissaient sans cesse ne faisaient pas oublier les anciens quand
ceux-ci, par quelque circonstance particulière, méritaient de sur-
vivre : une génération les transmettait à l'autre, en les modifiant
et les amplifiant avec ou plus ou moins de bonheur. La chanson
consacrée à Roland, — née sans doute dans la Bretagne française,
dont il était comte, puis répandue parla France entière, — tra-
versa ainsi toute l'époque carolingienne. Au xie siècle, elle exis-
tait sous des formes diverses, toutes, naturellement, assez éloi-
gnées de la première2.
Appliquée par maints érudits durant les vingt années
qui suivirent Y Histoire poétique, produisant tout le bien
et tout le mal que peut produire, vraie ou fausse, une
hypothèse générale, la théorie des cantilènes prospé-
rait, quand, en 1884, M. Pio Rajna entreprit de la rui-
ner.
1. Art. cité, p. 62.
■2. Ibid.,p.6.
250 LA CHANSON DE ROLAND
4. M. Rajna et le conflit des théories vers 1884.
Pour comprendre l'attaque de M. Rajna, il faut savoir
que dès longtemps une certaine idée s'était insinuée au
soin de ces doctrines. D'abord modeste, accessoire, nous
avons pu pour la clarté de notre exposé, la négliger
jusqu'ici. Mais voilà qu'elle a grandi, et c'est l'idée delà
germanicité des chansons de geste.
« Je sens passer dans ces épopées, s'était écrié l'un des
Grimm, le souffle des forêts germaniques !. » Mais les
Grimm avaient eu des précurseurs. Dès 17992, Frédéric
Schlegel avait dérivé la poésie de l'Europe moderne, ou
u poésie romantique », de deux sources, l'épopée germa-
nique et le conte arabe. De ces deux grands courants,
force gothique et grâce orientale, le plus ancien avait été
le germanique : comme le génie allemand avait élevé la
cathédrale gothique, il avait créé aussi la chevalerie et,
par conséquent, le roman de chevalerie. Uhland, en 1812,
y insiste : il veut bien nous laisser nos contes grivois,
les fabliaux ; cela, c'est l'esprit gaulois, c'est l'esprit
français ; mais la « gravité », la « rude ingénuité » des
poèmes héroïques, comment les Français l'auraient-ils
pu tirer de leur propre fonds à ? Et l'on trouvera déjà
1. Citation faite par G. Paris, dans la Romania, t. XIII, p. 599,
Je n'ai pas su retrouver le passage dans l'œuvre des Grimm.
2. En ses Epochen der Dichtkunst, puis en ses leçons de 1803
et de 1822. Voyez, entre autres écrits, sa Geschichle der alten und
neuen Literatur, Vorlesungen gehalten zu Wien irn Jahre 1812,
Vienne, 181") (notamment la sixième leçon, p. 214, 263, 291,
etc.).
3. Il faut lire ce parallèle des fabliaux et des chansons de geste,
HISTORIQUE DES THÉORIES ! LIXR CONFLIT VERS 1884 251
dans une de ses leçons de 1831 la formule qui devait
être tant de fois reprise après lui : « L'épopée française,
c'est l'esprit germanique dans une forme romane 1. » La
même année, Edgard Quinet, l'homme de toutes les idées,
vraies ou fausses, qualifie de « tudesques » les poèmes
français qui se groupent autour de Charlemagne 2.
Ces vues, d'abord tout intuitives, se réclamèrent après
coup d'arguments de fait. Niebuhr ne venait-il pas d'ana-
lyser les premiers livres de Tite-Live, et d'y découvrir,
croyait-il, les « chants nationaux » de l'antique Latium?
A son exemple, sans cesse invoqué, on se mit pareille-
ment à analyser la chronique de Grégoire de Tours,
celle de Frédégaire, et le Liber historiae Francorum, pour
y retrouver « les chants nationaux » des Mérovingiens,
et l'on crut les y retrouver en effet : c'étaient là les
germes des romans de chevalerie. Cette conjecture, qui
tint peu de place dans l'esprit de Fauriel 3, fut dévelop-
pée avec insistance par Aug.-Guill. Schlegel4 en 1833,
au t. IV, p. 363-4, des Uhlands Schriflen (Stuttgart, 1869).
W. Grimm (Ruolandesliet, p. cxxi renvoie à cette page d'Uhland
et s'associe à ces pensées, « sans vouloir diminuer en rien,
ajoute-t-il, l'originalité des poèmes français ».
i. « Das karolingische Epos . . ist in einemgermanischen Volks-
stamme, dem frankischen, erzeugt, aber abgefasstund ausgebil-
det in einer romanischen Mundart. » Uhlands Schriflen, t. VII,
1868, p. 654 .
2. Edgar Quinet, Rapport... sur les épopées françaises du
XII* siècle, Paris, 1831, p. 26.
3. Voyez pourtant le t. I de son Histoire de la poésie provençale,
notamment p. 130.
4. Dans le Journal des Débats. Ces articles ont été recueillis
dans les Œuvres de M. A. -G. de Schlegel écrites en français et
publiées par Edouard Bôcking, Leipzig, 1846, t. II, p. 251.
252 LA CHANSON DE ROLAND
par Leroux de Lincy • en 1885, par J.-J. Ampère2 en
1839, etc. En 1848, J, deRathaïl3 publiait sur YEpopée
f'ranke un livre aujourd'hui bien oublié, mais curieux à
lire, car les idées des livres futurs s'y trouvent déjà
presque toutes, pressenties, et parfois exagérées par
avance. Des « cantilènes tudesques » ont précédé les
« cantilènes romanes », ce fut dès ce temps une idée
courante et qui inspira en 1859 Y Essai de Gh. d'Héricault
sur V origine de V épopée française.
Alors M. P. Meyer, puis G. Paris réagirent. Gomment
d'Héricault et ses émules prétendaient-ils expliquer le
passage des cantilènes d'une langue à l'autre ? « 11 faut
détruire, écrivit fortement et justement M. P. Meyer4,
cette idée, si essentiellement fausse, de l'origine germa-
nique de notre épopée... Romane dès son apparition au
xie siècle, fondée sur des traditions romanes, célébrant
des héros romans, notre épopée appartient tout entière
à notre littérature, et, loin de la confondre à lorigine avec
l'épopée germanique, nous devrions la lui opposer comme
son digne pendant. » C'est aussi la position de G. Paris
dans Y Histoire poétique de Charlemagne ; il est plus dis-
posé que M. P. Meyer à faire large part à des influences
1. Analyse critique et littéraire de Garin le Loherain, p. 5 et
suiv.
2. En son histoire littéraire de la France avant le XIIe siècle,
Paris, t. II, p. 306 et suiv. J.-J. Ampère place naturellement
cette hypothèse sous le couvert de celle de Niebuhr.
3. J. de Rathaïl [de Douhet, l'auteur du Dictionnaire des mys-
tères], De Vexistence d'une épopée franke, h propos de la découverte
d'un chant populaire mérovingien .
4. En un compte rendu du livre de d'Héricault (Bibliothèque de
l Ecole des char tes, 5e série, t. II, 1861, p. 84-89).
HISTORIQUE DES THÉORIES : LEUR CONFLIT VERS 1 88 i 253
germaniques; mais, « quant à croire que les chants
tudesques seraient devenus des chants romans, cette solu-
tion, dit-il, est absolument inadmissible », et, pour s'en
apercevoir. « il suffit d'y réfléchir un instant ». M. P.
Meyer s'était excusépresque de « discuter à fond une thèse
qui tombe d'elle-même » ; pareillement, et du même ton,
G. Paris disait : « Il faut renoncer à cette supposition,
qui d'ailleurs ne s'appuie sur rien !. »
Il nous est facile aujourd'hui de maintenir la thèse
qui fut alors celle de G. Paris. Avertis par les progrès
du folk-lore, il nous est facile de voir que les quelques
narrations fabuleuses de Grégoire de Tours, de Frédé-
gaire et du Liber liistoriae Francorum, l'histoire de la
biche qui guide Clovis, et celle des noces de Clovis, et
celle des amours de Chilpéric et de Basine, et celle du
duel de Glotaire et de Bertoald, etc., ne mettent guère
en œuvre que des thèmes de contes universels, et que,
si elles ont quelque chose d'ethnique, leur place est là
où les rangèrent à bon droit, dès 1816. les frères Grimm :
dans un recueil de Deutsche Sas/en, de traditions ou de
contes populaires allemands. Il nous est facile aujour-
d'hui de constater que les plus récents germanistes, eux
que le problème d'une épopée franque et mérovingienne
devrait, semble-t-il, intéresser au premier chef, se
détournent au contraire avec indifférence des Grégoire de
Tours et des Frédégaire, et que, par un ironique renver-
sement des rôles, ils se bornent à les recommander aux
bons soins des romanistes2. Il nous est facile aujourd'hui
i. Histoire poétique, p. i-6. Cf. toute la discussion des pages
43 à 46.
2. Ainsi l'ont, par exemple, MM. R. Kôgel et W. Bruckner au
2-Vl LA CHANSON DE ROLAND
de voir que les meilleurs historiens des temps mérovin-
giens, un Bruno Krusch1, un Ferdinand Lot'2, ont repoussé
1 idée que Grégoire de Tours et les autres chroniqueurs
de ces temps auraient exploité des poèmes épiques. Et si,
moins sceptiques que ces folkloristes, que ces germa-
nistes et que ces historiens, il nous plaît d'admettre
qu'une riche poésie héroïque a fleuri chez les Mérovin-
giens, il nous est facile aujourd'hui de tenir séparés ces
antiques chants tudesques et nos romans français du
xue siècle, car des Mérovingiens aux plus anciens témoi-
gnages sur les chansons de geste, il s'est écoulé quatre
cents ans, le même laps de temps que de la découverte de
l'Amérique à l'an de grâce 1912, et pour rattacher ceci à
cela, les narrations de Frédégaire aux romans du xne siècle,
nous savons maintenant que pas un des quatre siècles
intermédiaires ne nous offre un seul texte 3, et que le seul
t. II, § 28, p. 56-7 du Grundriss der germanischen Philologie
(éd. de 1901).
1. Voyez le Neues Archiv, t. XIX (1895), p. 250, et t. XX, p. 240.
De ce dernier article, je détache cette phrase : « Jusqu'à présent,
l'examen critique des sources franques n'a jamaisconduità d'autre
résultat qu'à établir ce fait : à la base des récits fabuleux qu'elles
offrent, il n'y a rien que combinaison érudite. »
2. Voyez dans le Moyen âge de 1893 son importante critique du
livre de M. Godefroy Kurth, Y Histoire poétique des Mérovingiens .
3. Les seuls textes qui, aujourd'hui, ne soient pas encore aban-
donnés de tous sont, pour le vme et le ixe siècle : 1° le passage
d'Eginhard sur les harbara et antiquissima carmina que fit recueil-
lir Charlemagne (mais ce passage concerne, à notre sens, l'histoire
de la seule littérature allemande) ; 2° le texte de l'Astronome
limousin et la glose de ce passage par le Poète saxon, sur les
« cantilènes rolandiennes » (mais nous croyons avoir réduit à
rien ci-dessus la valeur de ce témoignage); 3° celui d'Ermold
le Noir sur Guillaume (mais, en notre t. I, p. 171, nous croyons
HISTORIQUE DES THÉORIES : LKUR CONFLIT VERS 1884 255
lien qui les puisse relier, c'est ce grand nom cT « épopée
nationale », qui est moderne, et qui n'est qu'un mot.
Mais ce qui est facile à chacun aujourd'hui ne l'était
pas il y a quarante ans, et si G. Paris se rallia bientôt
à l'idée de dériver des poèmes germaniques nos romans
français, c'est qu'une raison très simple, très forte, l'y
induisait: pour étudier ces romans du xne siècle, la théorie
des cantilènes l'avait placé non pas au xne siècle, mais
trois siècles plus tôt, en plein règne de Charlemagne, et
pour remonter de là jusqu'aux Mérovingiens, il n'avait à
remonter que la durée de quelques générations. C'étaient,
selon lui, les guerriers de Charlemagne, ou des poètes
de leur entourage, « pour consoler ces guerriers », qui
avaient les premiers célébré Roland : en des chants romans,
mais aussi en des chants allemands ', puisque Charle-
magne et la plupart de ses guerriers ne parlaient que
l'allemand ; et puisque la « poésie nationale s'était déve-
loppée d'abord dans la classe guerrière », c'est-à-dire
dans une aristocratie plus qu'à moitié germanique, ne
fallait-il pas, comme G. Paris l'écrivit en effet en 1868, que
« prise en gros, et au moins sous un de ses aspects les
plus importants », l'épopée française fût définie «l'esprit
germanique dans une forme romane »2? Pour relier les
avoir établi qu'il n'a pas plus de valeur que le précédent) ; 4° la
Cantilène de saint Faron (mais nous tâcherons de montrer en
notre tome IV que le texte ainsi dénommé ne prouve rien) ; —
pour le xe siècle : 1° le Fragment de la Haye, qui date de 1040 au
plus tôt (voyez notre tome I, p. 172), et 2° le passage de Raoul de
Cambrai, texte de la fin du xne siècle, qui met en scène Bertolai
(voyez notre t. II, p. 349).
1. Voyez la Romania, t. XI, p. 483.
2. Revue critique, 18G8, 1" semestre, p. 385.
256 LA CHANSON DE ROLAND
romans du xuc siècle à l'épopée mérovingienne, ce n'est
pas de la Chanson de Roland rus narrations de Grégoire
de Tours que G. Paris passait, mais bien des cantilènes
carolingiennes aux cantilènes mérovingiennes, c'est-à-
dire de Gharlemagne à Charles Martel, du petit-fîls au
grand-père ; et venant précisément d'identifier le Charle-
magne, le Heldri et le Rainfroi de Mainet à Charles Martel
et à ses adversaires Chilpéric II et Raginfred, il en indui-
sait très naturellement qu'un cycle de poèmes sur Charles
Martel avait dû précéder le cycle de Gharlemagne. Ainsi
de procheen proche. N'avait-il pas admis, déjà dans Y His-
toire poétique, l'existence de cantilènes surDagobert? Et
voici qu'en 1877 une trouvaille nouvelle le portait à croire,
d'accord avec Arsène Darmesteter1, que le roman de Floo-
vant, écrit à la fin du xne siècle, descendait en droite ligne
d'un poème contemporain des fils de Clovis : c'était le
plus antique débris d'un vaste cycle méroving-ien. Toutes
ces idées, toutes ces inductions, alors éparses, le moment
était venu de les coordonner en un livre d'ensemble.
G. Paris songeait à l'écrire 2. En fait, ce fut M. Rajna
qui se mit à la tâche. D'avance G. Paris faisait accueil à
son livre : il y retrouverait, pensait-il, sa théorie des
cantilènes, très modifiée quant aux dates sans doute,
mais maintenue et renforcée. En quoi son attente fut
trompée.
On sait avec quelle ampleur, en ses Origini delVepopea
francese'-*, M. Pio Rajna a développé l'idée des origines
1 . De Floovanle . . . et de merovingo cyclo, Paris, 1877.
2. Voyez la Romania, t. XIII, p. 601.
3. Florence, 1884.
HISTORIQUE DES THÉORIES : LEUR CONFLIT VERS 1 88 i 257
germaniques des chansons de geste. Il reprit les arguments
proposés avant lui, les tria, mais sut aussi en décupler
le nombre. Pour franchir l'obstacle que naguère M. Paul
MeyeretG. Paris avaient (à bon droit) dit insurmontable,
je veux dire pour expliquer que des poèmes en langue
germanique se fussent métamorphosés en des poèmes
en langue française, il trouva une hypothèse qui parut
alors plausible : les Francs ayant désappris leur langue
pour parler roman, il dut y avoir une période de bilin-
guisme ; en cette période, dit M. Rajna, les poètes qui
chantaient à la cour des princes et des seigneurs francs,
s'adressant d'ailleurs à deux sortes dépopulations, l'aris-
tocratie germanique et la population romane, durent
user tour à tour des deux idiomes, et tantôt traduire
en roman des chants germaniques composés par eux
ou reçus par tradition, tantôt en composer en roman.
Quant à relier ces hypothétiques poèmes du vne ou du
vme siècle aux romans du xne, M. Rajna l'essaya,
en recourant à trois procédés principaux. D'abord il
releva dans les narrations fabuleuses des Grégoire de
Tours et des Frédégaire des thèmes qui se retrouvent
aussi dans les chansons de geste (murs qui s'écroulent
d'eux-mêmes, ambassades insolentes, épopées nuptiales,
etc. . Puis, et inversement, il retrouva en diverses
chansons de geste (Mainet, Floovant, Gisbert au fier
visage1, les Quatre fils Aymon 2, la Reine Sibille 3, etc.)
1. Récit des Reali di Francia, dont M. Rajna identifia témérai-
rement le héros, Gisberto, à Caribert.
2. Parce qu'il crut, bien à tort, avec A. Longnon, y retrouver des
souvenirs des démêlés de Charles Martel et d'Eudes d'Aquitaine.
3: Poème franco-vénitien ; M. Rajna cherche dans l'histoire
J. Bédier. — Les légendes épiques, t. III. 17
258 LA CHANSON DE ROLAND
des personnages et des récits mérovingiens. Enfin il mit
en parallèle les chansons de geste et les poèmes héroïques
de l'Allemagne, et reconnaissant ici et là des motifs,
des types, des moules communs (animaux féroces ravis-
seurs d'enfants, gabs, songes prophétiques où figurent
des animaux, sorciers-voleurs tels que Maugis, géants
tels que Rainoartet nains tels que Picolet, fées, enchan-
teurs, etc.), il expliqua ces ressemblances non par des
emprunts récents de peuple à peuple, mais plutôt par
la communauté d'origine des poésies française et alle-
mande, qui seraient nées l'une et l'autre dans la plus
antique Germanie. Des Germains de Tacite au poète
de la Chanson de Roland, nulle interruption : le cycle de
Charlemagne continue le cycle de Charles Martel, qui
continue le cycle de Clotaire, et ainsi, en remontant,
jusqu'à Glovis et par delà Glovis. Les chansons de geste
du xne siècle seraient l'aboutissement de l'épopée méro-
vingienne, héritière elle-même de l'épopée franque '.
Mais, le premier, M. Rajnavit la conséquence de cette
thèse : si elle est vraie, si les chansons de geste sont d'ori-
gine germanique, les chansons de geste ont dû se former
de toute autre façon que les théoriciens se l'étaient jus-
qu'alors représenté. Ce n'est pas en des « cantilènes », en
effet, en des « chants lyrico-épiques, brefs et passion-
réelle de Gondeberge, femme du roi longobard Arioald (histoire
qui aurait été de bonne heure le sujet de chants d'abord longo-
bards, puis francs), le fondement du roman français de Sibille
(femme de Charlemagne).
1. J'ai tenu à emprunter, autant que possible, les termes de ce
résumé aux comptes rendus que Darmesteter [Reliques scienti-
fiques, t. II, p. 40) et G. Paris (Romania, t. XIII, p. 598) ont don-
nés du livre de M. Rajna.
HISTORIQUE DES THÉORIES : LEUR CONFLIT VERS 1884 2.7.»
nés » que l'on peut mettre en scène l'enchanteur Maudis ou
le nain Picolet : le « lyrisme » n'y aurait que faire, ni la
« passion». « Des tableaux saisissants et sans lien — avait
écrit G. Paris dansl' Histoire poétique de Cha.rleina.fj ne — ,
des dialogues heurtés, des exclamations de joie, d'admi-
ration et de douleur, tels devaient être les éléments des
cantilènes » : mais, tant qu'une poésie ne dispose pas
d autres ressources, elle reste impuissante à raconter des
ambassades insolentes, des gabs: ouïes bons tours d un
sorcier-voleur. La longue histoire de Gondeberge ou de
Sibille ne saurait tenir en une cantilène, ni la longue
histoire des amours de Childéric et de Basine, ni la longue
histoire des noces de Clovis. ni la longue histoire de
Charles Martel persécuté par Chilpéric et Raginfred.
Or, ces longues histoires, ces grands thèmes narratifs ',
M. Rajna les trouvait appliqués à Charles Martel, à Clo-
vis, etc., chez Frédégaire déjà et déjà chez Grégoire de
Tours : il fallait donc que ces chroniqueurs eussent
exploité, non pas des cantilènes, mais de longs poèmes
parfaitement charpentés et organisés. Des cantilènes, où
1. Personne, je pense, ne voudrait supposer que ces longues his-
toires seraientde « formation secondaire », qu'ellesse seraient cons-
tituées peu à peu par la réunion en « chapelets », en « bouquets »,
ou par la « fusion en un tout » de cantilènes d'abord éparses. C'est
évidemment le contraire qu'il faut se représenter : Gondeberge et
Sibille n'existent poétiquement que du jour où leurs infortunes
se déroulent en un récit continu, et c'est le thème narratif de
l'épouse injustement accusée ; — il en va de même des amours de
Childéric et de Basine, et c'est le thème narratif du héros exilé
pour son libertinage ; — et des noces de Clovis, et c'est le thème
de « l'épopée nuptiale » ; — et des mésaventures de Charles
Martel, et c'est le thème narratif des enfances persécutées.
200 LA CHANSON DE ROLAND
en retrouver ? Peut-être faudrait-il remonter jusqu'à l'an-
tique forêt germaine, jusqu'aux bardits des guerriers
d'Arminius. Convenir, comme avait fait G. Paris, que
Floovant existait déjà aux temps mérovingiens, n'était-ce
pas convenir en même temps que les Mérovingiens
composaient déjà des poèmes épiques, déjà des chansons
de geste ? Par suite, admettre, comme faisait G. Paris,
dune part que Grégoire de Tours au vne siècle avait
résumé des épopées, et d'autre part soutenir, comme fai-
sait aussi G. Paris, qu'à la fin du Xe siècle seulement
des cantilènes du temps de Charlemagne se seraient
fondues ensemble pour former des épopées, c'était con-
tradictoire ; c'était, écrit M. Rajna, « faire naître deux
fois l'épopée 1 ».
Ce fut là l'un des services essentiels que rendit
M. Rajna, d'avoir marqué cette contrariété, et d'avoir
vu qu'il ne venait pas pour modifier la théorie des canti-
lènes ou pour l'élargir, mais bien pour la ruiner. Les deux
idées qui jusqu'alors avaient vécu en bonne harmonie, l'une
portant l'autre, — idée de l'origine mérovingienne des
chansons de geste, idée qu'elles étaient des agrégats de
chants lyrico-épiques, — se heurtaient désormais. Pour
les avoir précisées, M. Rajna apercevait qu'elles sont en
effet inconciliables, et de telle sorte que, s'il y avait un
mot de vrai dans son livre, il fallait qu'il n'y en eût pas
un de vrai dans la théorie des cantilènes, ou récipro-
quement.
Il fonça donc sur la théorie des cantilènes. Elle sem-
blait alors intacte, parce que personne encore ne l'avait
1. Le origini delV epopea francese, p. 480.
HISTORIQUE DES THÉORIES! LEUR CONFLIT VERS 1884 261
contredite1 ; elle ne l'était plus, parce que, depuis vingt
ans, grâce à l'effort réaliste de G. Paris, les érudits
avaient désappris le langage de ses fondateurs, Herder,
Wolf, les frères Grimm, négligé leurs idées et presque
oublié jusqu'à leurs noms. Le premier, M. Rajna allait
demander à la théorie de produire des preuves de fait.
Elle n'en avait pas. Il eut beau jeu contre elle.
Il intitule Les Cantilènes 1 un des derniers chapitres
de son livre ?. Il constate d'abord qu il en est venu
presque à la lin de son travail, et précisément jusqu'à
la page 469, sans avoir jamais eu à écrire le nom. ni
rien qui rappelât l'idée des cantilènes : c'est que le mot
et la chose sont pareillement inexistants. Où vit-on
jamais, en quel pays, des chants lyrico-épiques se trans-
former en poèmes narratifs ? « On cite les ballades
écossaises, les chants serbes, les romances espagnoles,
toutes compositions qui représenteraient une épopée
pour ainsi dire nouée avant d'avoir atteint son plein
développement... Mais c'est la métamorphose d'un genre
en l'autre qu'il faudrait établir par un exemple. La méta-
morphose ? Dans le cas des romances espagnoles, on
peut la constater en effet ; mais au lieu que les romances
aient donné naissance aux longs romans, c'est l'inverse,
comme l'a prouvé Mile y Fontanals » 3, et l'argument
invoqué se retourne donc contre la théorie. Privée du
secours de toute analogie, qu'elle produise donc, si elle
1 . Elle n'avait été contredite que pour l'Espagne, dès 1874, par
Mile y Fontanals.
2. Quvr. citéi p. 469- i
3. Ibid., p. 477-8.
262 LA CHANSON DE ROLAND
peut, des témoignages directs, des textes ! Où sont-ils?
Le Fragment de La Haye ? Le Chant de saint Faron ?
Mais ces documents, selon M. Rajna, représentent des
chansons de geste, non pas des cantilènes. La Cantilène
de saint Doctrovée ? le Prologue de la loi salique ? le
Ludwigslicdl Textes illusoires, sans valeur *. La vieille
théorie qui pouvait se prévaloir du moins, comme d'un
titre de noblesse, d'avoir été professée par les Grimm,
par Fauriel, par G. Paris, M. Rajna la dénonça dès lors
comme « une hypothèse absolument gratuite » 2, comme
une « erreur » 3 ; il la déclara entrée « en agonie » 4.
Du même coup, Tunique interprétation de la Chanson
de Roland qui eût été proposée jusqu'alors, et qui, depuis
Fauriel et Monin, se maintenait immuable, tomba.
Puisqu'au temps de Charlemagne, dit M. Rajna, la
France possédait, et depuis des siècles, des chansons de
geste, le premier qui voulut célébrer Roland n'eut donc
qu'à couler d'emblée son poème dans le moule des chan-
sons de geste. Pourquoi eût-il chanté des « cantilènes »,
des « chants lyrico-épiques » ? Conforme à la tech-
nique narrative de son temps, son poème, le premier
poème sur Roland, dut être déjà une Chanson de Roland,
plus courte seulement que celle que nous avons, déjà
une chanson de geste5.
Quand le livre parut, G. Paris céda- presque sur tout,
mais non pas là-dessus. Plein d'une juste admiration
1. Ouvr. cité, p. 471-6.
2. Ibid., p. 479.
3. Ibid., p. 480.
4. Ibid., p. 479.
5. Ibid., p. 483-4.
HISTORIQUE DES THÉORIES I LEUR CONFLIT VERS 1884 263
pour l'érudition de M. Rajna et pour son adresse dialec-
tique, et d'ailleurs, comme nous avons vu, gagné d'avance
à la plupart de ses idées, il revendiqua pourtant la
théorie des cantilènes, la théorie « à l'agonie ». « Il m'est
impossible, déclara-t-il, de concevoir une chanson de
geste, semblable au Rollant, sauf la longueur, naissant
dans l'armée de Charles au lendemain du désastre de
Roncevaux K »
Discussion de pure métaphysique littéraire, dira-t-on
peut-être. Ces chants hypothétiques du temps de Char-
lemagne furent-ils longs ou courts ? narratifs ou lyriques ?
ou lyrico-épiques ? Comment le savoir, et qu'importe,
puisqu'en tout cas ils se sont perdus ? et faut-il dire
plutôt la forme, ou plutôt la figure d'un chant perdu?
Mais on ne saurait sans frivolité écarter ainsi le pro-
blème. C'est ici, au contraire, le point vif, la discussion
profonde, et je voudrais y insister. Le jour où G. Paris,
critiquant M. Rajna, écrivit les pages 616 à 619 du
tome XIII de la Romania, m apparaît, dans l'histoire de
ces doctrines, comme le jour de crise, le jour décisif2.
Pourquoi G. Paris déclara-t-il « impossible à conce-
voir » qu'une chanson de geste semblable au Roland,
sauf la longueur, fût née dans l'armée de Charlemagne
au lendemain du désastre ? C'est qu'il savait trop sur
quel type étaient bâties ces chansons de geste mérovin-
giennes que M. Rajna présentait comme les modèles de
1. Romania, t. XII (1884), p. 617.
2. (Test pourquoi, non content d'analyser et de commenter ici
ces pages, nous les reproduisons en Appendice à la fin de ce
volume.
2G4 LA CHANSON DE ROLAND
la primitive Chanson de Roland, et que c'étaient bien
moins des poèmes héroïques que des romans d'aven-
tures, destinés à l'amusement. Si G. Paris se refusait à
concevoir qu'un poème contemporain du désastre de Ron-
cevaux eût été coulé d'emblée dans le moule des chan-
sons de geste, c'est qu'il savait trop ce qu'on avait coutume
de couler, selon l'hypothèse, et cela depuis des siècles,
dans le moule des chansons de geste : indifféremment
des récits de guerre et des récits fantastiques, féeriques
ou même comiques ; des histoires de nains et de géants,
de sorciers-voleurs, d'enchanteurs ; des gabs ; l'histoire
du trop amoureux Chilpéric et celle de ce Floovant qui,
pour avoir coupé les moustaches de son précepteur,
avait dû s'exiler, et qui avait rencontré en son exil
maintes plaisantes bonnes fortunes. Pour G. Paris, de
tels poèmes et les poèmes primitifs sur Roland devaient
être tenus séparés, c'étaient «deux classes distinctes » K
Les premiers poètes qui chantèrent Roland « pour con-
soler ses compagnons » auraient-ils, au lendemain de sa
mort, choisi la forme du roman romanesque?
Non certes, et G. Paris eut bien raison de le dire.
Des chants « composés non seulement sous l'impression
immédiate des faits, mais par ceux et pour ceux qui y
avaient pris part », ne sont concevables que sous la
condition et sous les aspects d'une complète sincérité.
« Qui ne voit que l'élément lyrique, l'orgueil de la vic-
toire, la douleur de la défaite, les louanges des héros,
le regret des morts, l'espoir de la revanche ou d'un
1. Art. cité, p. 617. Déjà G. Paris avait écrit dans V Histoire
poétique (p. 20) : « Dès que la fantaisie intervient dans ces poèmes,
ils cessent d'être de la vraie épopée. »
HISTORIQUE DES THÉORIES : LEUR CONFLIT VERS 1884 265
succès plus complet encore, doivent y être prédomi-
nants? » Pour chanter les morts de la veille, Iode, soit;
le thrène, la complainte, soit ; le roman, non pas. Dans
la notion de chant lvrico-épique, l'essentiel pour G. Pa-
ris, c'était le lyrisme, c'est-à-dire l'émotion vraie, le
sérieux, la sincérité.
« Voilà, concluait-il, ce que nous ditla théorie, appuyée
sur les inductions du simple bon sens. » Son bon sens,
en effet, son sentiment de la vérité littéraire lui interdi-
saient de placer à la racine d'une poésie « née des événe-
ments » la fantaisie, l'artifice, de substituer aux poètes
tout sincères qu'on s'était jusqu'alors représentés, des
gens de lettres, habiles à exploiter les émotions de leurs
contemporains, et qui, dans le camp ou dans la cour de
Charlemagne, auraient raconté, devant les mêmes audi-
toires et selon la même technique, indifféremment les
aventures fantasques de Floovant et l'histoire des morts
d'hier, Guillaume, Ogier ou Roland. Au lendemain du
désastre de Roncevaux, les compagnons de Roland n'au-
raient-ils pas chassé de tels histrions?
Mais était-ce là tout à fait la pensée de M. Rajna?
A-t-il jamais dit ou voulu dire que la primitive Chanson
de Roland fût « née dans l'armée de Charlemagne, au
lendemain du désastre de Roncevaux », et précisément
à la lin du mois d'août 778 ? Entre le désastre et le
premier poème, il laisse au contraire, semble-t-il, s'écou-
ler du temps : durant une certaine période, il confie les
faits de l'histoire à la « tradition orale », qui se chargera,
en attendant que viennent les poètes de métier, d'éla-
borer les faits et de les transformer en légendes '.
1. « Credo che l'epopea preuda le prime mosse dai fatti, in
266 LA CHANSON DE ROLAND
Mais la période durant laquelle la tradition orale est
censée avoir travaillé seule, quelle durée lui assigner ?
C'est ici, ou jamais, qu'il faudrait préciser, parler clair, et
G. Paris ajustement reproché à M. Rajna de ne l'avoir pas
fait ]. M. Rajna veut-il que la primitive Chanson de Roland
ait été composée quinze ans, trente ans après l'événe-
ment, disons vers Tan 800 ? Alors, chantée encore du
vivant de Charlemagne et devant les compagnons de
Roland, elle restera choquante, et ce n'est pas la peine
d'interposer entre elle et le désastre le tampon de la
« tradition orale ». M. Rajna veut-il au contraire qu'elle
ait été composée bien plus tard, disons vers l'an 850 ou
vers l'an mil? Alors c'est une théorie nouvelle. Ce n'est
plus ni la théorie des cantilènes nées au lendemain du
désastre, ni la théorie du grand poème narratif né au
lendemain du désastre, c'est une troisième théorie, que
M. P. Meyer avait timidement exprimée, dès 1867 2, et
qui se résume ainsi : les guerriers de Charlemagne, à
leur retour des Pyrénées, ont dû raconter l'aventure de
Roncevaux à leurs amis, à leurs fils, et ainsi de suite,
jusqu'au jour où ces récits, progressivement amplifiés,
auront fini par former « une tradition très altérée ou
même entièrement fabuleuse »3 ; alors un poète de métier
les recueillit et les mit en vers.
quando sopravvivano nelle memorie deipopoli. » (Ouvr.cilé, p. 11.)
1. Art. cité, p. 602.
2. En deux articles intitulés Recherches sur l'épopée française,
et publiés dans la Bibliothèque de VEcole des Chartes, 1867, p. 28
et p. 304. Voyez surtout p. 32, p. 332, p. 335, p. 342.
3. P. Meyer, Recherches.., p. 32.
HISTORIQUE DES THÉORIES : LEUR CONFLIT VERS 1884 267
Mais, que cette théorie fût exprimée par M. P. Meyer
ou par M. Rajna, G. Paris la repoussait, elle aussi.
Elle est « insoutenable » ', écrit-il ; elle est « fausse » 2.
« Il n'y a pas de tradition historique orale ; les faits le
plus importants s'oublient en une ou deux générations,
s'ils ne sont pas conservés par des récits poétiques. »
Ou encore (car il ne s'est pas lassé de répéter cette affir-
mation en toutes les occasions) : « L'étude attentive de
la transmission des faits historiques nous apprend que,
sauf des exceptions très rares et toujours parfaitement
motivées, il n'y a pas de tradition orale qui ait quelque
durée et quelque fidélité ; les noms les plus illustres, les
événements les plus frappants s'oublient en deux ou
trois générations ; l'histoire n'existe que par l'écriture »3.
Et ici encore, comme il disait vrai ! À moins de confier
les faits de l'histoire à la mémoire d'un collège de
prêtres ou d'annalistes, saliens, druides ou bardes, ce
qui équivaut à les confier à l'écriture, un peuple n'a
point de traditions historiques. Sauf le cas des légendes
locales, quand le souvenir de tel homme, de tel fait,
s'attache à un champ de bataille, à un monument, aune
tombe, à un culte, les plus grands événements de l'his-
toire, guerres, invasions, changements de dynasties, ne
laissent bientôt dans les mémoires qu'un informe résidu.
Depuis un siècle que s'amoncellent les recueils de tradi-
tions populaires récoltées en tous pays, s'il est un fait
1. Ro mania r t. XIII, p. 617, note.
2. Ibid.; p. 602.
3. Préface de son édition de la Vie de saint Gilles, dans
les publications de la Société des anciens textes français, 1881,
p. xlviii .
268 LA CHANSON DE KOLAND
d'observation bien vérifié, constant, c'est celui-là. Qu'il
s'agisse des « traditions orales » des paysans de France ou
de celles des sauvages d'Australie, que trouve-t-onen ces
recueils? Des contes merveilleux, des contes à rire, des
contes d'animaux, des fables ethnogéniques ou cosmo-
coniques, etc. ; mais des traditions historiques, non pas.
A cent ans en arrière, G. Paris eut bien raison de le
dire, nous ne savons plus rien du passé, sinon ce que le
papier nous en a conservé; et comment en douterions-
nous, moi qui écris ceci, vous qui me lisez, s'il est vrai
que, sans papiers de famille, nous ne saurions même
plus dire les noms de nos quatre bisaïeuls, s'il est vrai
que nous sommes incapables d'identifier, aux murs de
notre maison paternelle, les vieux portraits ou même
les daguerréotypes qui représentent pourtant nos ascen-
dants immédiats.
D'ailleurs, pourquoi la tradition orale se serait-elle
tant préoccupée de la bataille en 778 ? Personne, selon
Eginhard, n'ayant échappé à l'embuscade, les contem-
porains ne surent même pas si les Anselme, les Eggihard
et les Roland étaient morts bravement . Leurs compa-
gnons d'armes l'auront supposé, soit ; ils auront donc
raconté sur eux des anecdotes militaires, telles qu'on *en
trouve sur d'autres personnages de ce temps, chez le
Moine de Saint-Gall, par exemple, et ils y auront mêlé,
comme font en tous pays les vieux soldats, d'inofîen-
sivesmenteries; soitencore ; dans les familles d'Eggihard,
d'Anselme, de Roland, ces récits se seront maintenus
avec plus de ténacité; rien de plus facile à croire. Mais
au bout de trois ou quatre générations, qu'en devait-il
subsister? De quel droit supposer qu'un travail poétique
HISTORIQUE DES THÉORIES I LEUR CONELIT VERS 1884 269
continu les aurait amplifiés et enrichis? Que reste-t-il
aujourd'hui dans la tradition orale d'événements bien
plus considérables de nos guerres d'Algérie, du Mexique
ou du Tonkin ? Ça et là, un couplet patriotique que Ton
répétera aussi longtemps que l'air n'en sera pas trop
démodé1, un nom propre-, une historiette 3. Parfois,
dans nos maisons, une vieille épée, un hausse-col, une
1. Qui n'a entendu chanter, en quelque banquet de village, la
chanson de l'amiral Villaret-Joyeuse?
Les marins de la République
Montaient le vaisseau le Vengeur...
2. Le père Bugeaud ; un mazagran.
3. A Heilly, près de Corbie tradition recueillie par H. Carnoy.
Romania, t. XI, 1882, p. 410;, subsistent les ruines d'un château
du douzième siècle ; on y voit une tour, fendue par le milieu. Les
gens du pays expliquent ainsi la cassure. Deux traîtres, Gandelon
et Bourmont. avaient vendu l'armée de Charlemagne à un peuple
sauvage qui habite fort loin au delà de la mer, en Espagne. Les
deux traîtres se promenaient devant la tour d'Heilly, quand
Charlemagne arriva tout en deuil à la porte du château et demanda
aux deux misérables : m M'avez-vous été fidèles ? » L'un d'eux
répondit : « Puisse cette tour de mon château se fendre par le
milieu du haut en bas. si nous n'avons pas été fidèles ! » Aussitôt
l'énorme tour se fendit. — Ces vagues souvenirs de la légende de
Roland Gandelon, Charlemagne, l'Espagne peuvent provenir de
quelque Galien de la librairie de colportage, ou de toute autre
source, et ->'ètre attachés très anciennement à la tour fendue.
Mais que vient faire en l'aventure un seul traître y suffisait' le
maréchal comte de Bourmont, à qui l'histoire reproche, àtortou
à raison, d'avoir, le 15 juin 1 8 i o , abandonné sa division pour
rejoindre à Namur le quartier-général de Blùcher ? Quoi qu'il en
soit, on voit qu'au jour où le maréchal comte de Bourmont a été
introduit en ce conte et accusé de félonie à l'égard de Charle-
magne, son nom ne survivait déjà plus que comme nom typique
de traître.
270 LA CHANSON DE ROLAND
croix d'honneur retiennent de tels souvenirs, et c'est là
notre folk-lore domestique : mais chacun sait combien
il est pauvre et qu'il s'appauvrit encore chaque fois que
la mort enlève les vieilles gens de la maison. Mon père
m'a légué un livre où il a raconté (d'après de vieilles
lettres, des pièces notariées, etc.) tout ce qu'il savait
de sa famille, et je suis ainsi renseigné sur mes ascen-
dants paternels jusqu'en 1680 ; mais de ma lignée mater-
nelle je ne sais rien, pas même des noms propres, au
delà de 1830 ; et mes enfants ne sauront plus remonter
jusqu'à cette date de 1830 ; j'ai beau leur raconter les
vieilles choses que je sais : ils les brouillent ou les
oublient. Garder ainsi quelque temps un dépôt d'anec-
dotes, bientôt réduites à l'insignifiance, voilà tout ce
que peut faire, abandonnée à elle seule, le tradition
orale.
C'est là, dira-t-on, se représenter les guerriers de
Gharlemagne pareils à nos contemporains ; c'est juger
du passé par le présent, faute grave chez un historien.
Nous sommes les gens de maintenant, et les guerriers
de Gharlemagne, eux, étaient les guerriers de Gharle-
magne.
A la bonne heure. Imaginons donc, pour les besoins
de la théorie, au temps de Charlemagne, des hommes
plus prompts à l'enthousiasme que ceux d'aujourd'hui,
plus ouverts au merveilleux, et plus préoccupés de
romancer la réalité contemporaine. Mais quand nous
aurons fait cet elfort, nous ne serons pas au bout : la
théorie veut en effet que nous en fassions un semblable
pour expliquer l'élément historique d'un roman comme
Floovant, imaginé, dit-elle, par les contemporains de
HISTORIQUE DES THÉORIES : LEUR CONFLIT VERS 1884 '21 \
Clovis, deux siècles avant Charlemagne ; et encore un
autre eifort semblable, pour expliquer l'élément histo-
rique d'un roman comme Gormond. imaginé, dit-elle,
par les contemporains de Louis d'Outremer, cent ans
après Charlemagne ; en sorte que de Clovis à Charle-
magne, et de Charlemagne à Louis d'Outremer et jusqu'à
l'avènement d'Hugues Capet, durant quatre siècles et
plus, la théorie veut qu'aient vécu en France des hommes
autres que ceux que nous pouvons observer de nos yeux,
des hommes plus beaux, plus poétiques.
C'est, comme on voit, reconstituer la notion des « âges
primitifs », telle que Herder et les Grimm l'avaient
conçue : une période où la l'onction créatrice n'est pas
déléguée à des poètes individuels, mais appartient à la
conscience collective de la nation tout entière, où
« l'épopée se compose elle-même ». par une « nécessité
intérieure », et ne doit être l'œuvre d'aucun poète.
Mais les Grimm. eux du moins, savaient caractéri-
ser cette période et dire pourquoi elle avait pris fin.
C'était, disaient-ils, l'âge d'enfance et de jeunesse de la
nation. Dieu, après lui avoir révélé la poésie en même
temps que le langage, lui octroyait, aussi longtemps
qu'elle en restait digne, la grâce d'une révélation renou-
velée ; puis, peu à peu, à mesure qu'elle laissait se cor-
rompre 1 ingénuité de ses mœurs primitives. Dieu lui
retirait le privilège de créer spontanément l'épopée ce
qui se produisit en France, dit-on, à l'avènement de
Hugues Capet. en l'an 987 .
Oui. dans l'esprit de Jacob Grimm. ces idées avaient
été belles, organiques, harmonieuses. Mais, vers 1884,
les temps étaient changés. Ceux-là même qui les
-12 LA CHANSON DE ROLAND
maniaient encore avaient plus ou moins passé de « l'état
théologique »à « l'état positif •>. Ils répétaient bien encore
ces grands vocables, « poésie naturelle », « poésie ins-
tinctive », <( primitive» ; mais combien déjà ils s'étaient
appauvris ! Qui se souvenait alors des frères Grimm ou
de Herder ? C'est à peine si G. Paris a mentionné deux
ou trois fois, en passant, les frères Grimm, et quant à
Herder, je ne crois pas qu'il l'ait jamais seulement
nommé. Dès 1882, G. Paris avait écrit : « On arrivera
de plus en plus à se convaincre que, pour être lointaine
et anonyme, l'épopée n'est. pas dans d'autres conditions
que les autres produits de l'activité poétique humaine ;
qu'elle ne se développe que par une série d'innovations
individuelles, marquées sans doute au coin de leurs
époques respectives, mais qui n'ont rien d'inconscient
ni de populaire au sens presque mystique qu'on attache
quelquefois à ce mot 1 » ; ce qui était renier les frères
Grimm ; et quand M. Rajna lui rappela que sa théorie
des chants hrico-épiques lui venait de Wolf, il renia
Wolf: <( M. Rajna veut que ces idées soient une malen-
contreuse application des théories de Wolf;... c'est une
erreur;... notre théorie s'appuie sur les simples induc-
tions du bon sens2. »
On en était venu là, en effet. L'effort des théoriciens
se limitait alors à réduire l'ample et mystique doctrine
des origines populaires de l'épopée à de simples induc-
tions de bon sens, étayées par des faits, des textes, des
dates : c'était bien de textes, de dates, de faits, c'était
1. Romnnia, t. XI, p. 518.
2. Ibid., t. XIII, p. 617.
HISTORIQUE DKS THÉORIES : APRÈS 188 i 273
bien de bon sens qu'il s'était agi au temps de Wolf, de
Herder, et de Jacob Grimm !' Au nom du bon sens,
G. Paris ne voulait retenir de l'héritage de Jacob Grimm
rien que la notion de chant lvrico-épique (Lied), et
M. P. Me ver rien que la notion de tradition orale [epis-
che Sage), et M. Rajna rien que la notion d'épopée con-
temporaine des événements (Epos). Chez J. Grimm, ces
trois notions avaient conspiré à former une seule théorie ;
en 1 88 i, elles s'étaient dissociées en trois théories enne-
mies, inconciliables. Appliquées à la Chanson de Roland,
la première disait : en 778, naquirent sur Roland des
chants lyrico-épiques, lesquels n'aboutirent que vers le
xe siècle à des chansons de geste (G. Paris) ;
la seconde disait : on composa des chansons de geste
sur Roland dès 778, ou dès une date assez voisine de
celle-là; en tout cas, le genre des chansons de geste
fleurissait depuis des siècles en 778, et le premier
poème sur Roland fut déjà une chanson de geste (M.
Rajna) ;
la troisième disait : la tradition orale a travaillé seule
depuis 778 jusqu'au xe siècle ou auxie, époque où furent
composés les premiers poèmes sur Roland (P. Meyer).
5. Après 1884.
Si, au lendemain du compte rendu de G. Paris, cette
discussion s'était prolongée entre les théoriciens, c'eût
été un grand bien pour nos études. Si les trois théories
s'étaient alors plus fortement heurtées, elles se fussent bri-
sées toutes trois, et les critiqnes auraient cherché et
J. Béoiek. — Les lérjendes épiques, t. III. J8
21 \ LA CHANSON DE ROLAND
trouvé ailleurs. Mais la discussion tourna court. Ni M. P.
Mever ne répliqua a G. Paris qui venait de déclarer « in-
soutenable » et « fausse » son hypothèse sur le rôle de la
tradition orale ; — ni M. Rajna ne s'expliqua, comme le lui
avait demandé G. Paris, sur la difficulté de se représenter
l'apparition, au lendemain du désastre, d'un Roland
semblable, sauf la longueur, à celui que nous avons ; —
ni G. Paris ne répondit à M. Rajna qui lui avait
reproché d'admettre et de nier à la fois l'existence de véri-
tables chansons de geste au temps de Charlemagne et de
« faire naître deux fois l'épopée ». Soit que les théoriciens
aient plus ou moins obscurément senti chacun le point
faible de sa doctrine, soit pour toute autre cause, ils
évitèrent de pousser plus avant le conflit.
C'est ici, vers 1884 ou 1890, que nous arrêterons notre
historique. Dans la période qui commence alors, plus de
discussions d'ensemble, rien que des monographies de
légendes, comme s'il avait été entendu, par un accord
tacite, que Ton n'agiterait plus, sinon en des leçons d'ou-
verture ou en des livres de vulgarisation, le problème
général de l'origine des chansons de geste. Au temps de
Chilpéric ou de Charlemagne, devait-on se représenter,
avec G. Paris, des chants lyrico-épiques? ou, avec M.
Rajna, déjà de longs poèmes épiques ? ou avec M. P.
Meyer, simplement des récits oraux ? Il sembla admis
que chacun pourrait choisir à son gré, l'essentiel étant
que tous fussent d'accord sur une idée, la seule qui fût
commune aux diverses théories : l'idée qu'en tous cas les
romans du XIIe siècle représentaient l'aboutissement d'un
travail poétique commencé des siècles plus tôt. Désor-
mais, les érudits, évitant les discussions doctrinales, s'en
HISTORIQUE DES THÉORIES : APRÈS 1884 21%->
tiendront autant que possible à rassembler des faits propres
à prouver l'ancienneté de telle et de telle légende. Ces
preuves de fait, nous avons essayé de les réduire en ce
qui concerne Guillaume d'Orange, Ogier le Danois, Girard
de Roussillon, Raoul de Cambrai, etc. Par un effort sem-
blable nous essaierons de réduire aussi celles que l'on a
invoquées pour établir l'ancienneté de la Chanson de
Roland.
Bien des érudits ont essayé d'y découvrir des
<( archaïsmes », des survivances de récits ou de poèmes
fort anciens. De toutes ces tentatives, nous ne considére-
rons que celle de G. Paris. C'est qu'aucune des autres ne
connut le succès; au contraire les hypothèses de G. Paris
ont été largement accueillies et souvent répétées.
Il a cru retrouver dans la Chanson de Roland : 1° des
traits qui proviendraient de poèmes ou de traditions du
V)iie siècle ; 2° des traces dune ancienne version bretonne ;
3° des traces d'une ancienne version angevine ; ï° et 5°
la charpente de deux autres versions encore, dont la plus
ancienne pouvait remonter au xe siècle, ou même au xie.
Examinons tour à tour les cinq groupes de faits invo-
qués.
1° Des fraitsde la Chanson de Roland qui proviendraient
de poèmes ou de traditions du VIL- siècle. — Dans la
Chanson de Roland, les agresseurs de l'armée de Charle-
magne sont des Sarrasins; dans la réalité, ils furent des
Basques, au témoignage d'Eginhard et des autres, chroni-
queurs francs. Mais G. Paris, alléguant un historien arabe
du xme siècle, Ibn-el-Athir, a admis ' que les « auteurs
1. C'était la reprise d'une hypothèse de Reinaud Invasions des
Sarrazins en France, Paris. J 836, p. 96 . recueillie aussi par Léon
'21 6 LA CHANSON DE ROLAND
du désastre furent, au moins en partie, des Sarrasins » ;
les chroniqueurs de la cour de Gharlemagne n'auront pas
voulu l'avouer, dit-il, « pour ménager Tamour-propre des
Francs ». La Chanson de Roland serait donc ici plus véri-
dique que les annales officielles, plus historique que l'his-
toire, et ce serait la preuve quelle procède de poèmes con-
teniDorains de l'événement. — Mais, vérification faite, le
témoignage d'Ibn-el-Athir est sans autorité. M. René
Basset { et Sir Edward Fry 2 l'ont récemment annulé en
deux études indépendantes l'une de l'autre et concor-
dantes : les sources arabes dignes de foi ignorent que
Gharlemagne ait subi un échec dans les Pyrénées, et leur
silence, confirmant le silence des annales franques, inter-
dit de supposer que les Sarrasins aient été pour quelque
chose dans cet échec 3.
A défaut de ce trait historique, des traits géographiques,
selon G. Paris, « remontent sans doute à des souvenirs
directs des événements, comme les noms, qui se sont con-
servés dans la Chanson de Roland, des différentes villes es-
pagnoles, Saragosse, Tudèle, Balaguer, la connaissance
des ports d'Aspe et de Gize, etc. 4 » ; et, particulièrement,
Gautier (La Chanson de Roland, Tours, 1872, t. I, p. xx). G. Paris
Ta développée en son article Roncevaux, écrit en 1900. ( Voyez ses
Légendes du moyen âge, 1093, p. 4; cf. la Romania, t. XXX, 1901,
p. 621).
1. Les documents arabes sur V expédition de Gharlemagne, dans
la Revue historique de 1904, p. 286.
2. Roncesvalles, dans The english historical Review, 1905, p. 22.
3. Il résulte d'un post-scriptum ajouté par M. R. Basset à son
article que G. Paris, ayant pris connaissance de ses arguments,
les accepta.
4. G. Paris, La littérature française au moyen âge, § 33.
HISTORIQUE DES THÉORIES '. APRÈS 1884 277
si Roland, au vers 200, se vante d'avoir pris Balaguer, c'est,
dit G. Paris, que cette ville dut être, en 778, « le point
le plus lointain qu'aient atteint les armes de Charle-
magne ' ». — A notre sens, il est périlleux de compléter
ainsi les annales du vme siècle par recours à un romancier
du xnc, et il faudrait établir d'abord que ce romancier n'a
pu apprendre que par d'antiques poèmes l'existence de
Balaguer, de Saragosse, etc.
2° Des traces d'une ancienne version bretonne. — Le
Roland historique, nous le savons par Eginhard, fut
<( comte de la marche de Bretagne ». G. Paris a cru
trouver dans la Chanson de Roland des souvenirs de ce
fait: a Le poème de Roncevaux, écrit-il, a probablement
pour base les chants épiques des hommes de Roland 2 ».
L ne première preuve en serait que la Chanson de
Roland mentionne le monastère de Saint-Michel-du-Péril
« situé sur les limites de la Normandie et de la Bretagne
française, tout près par conséquent du pays dont Roland
1. G. Paris, dans un article sur La géographie de la Chanson
de Roland [Revue critique, 1869, 2e semestre, p. 173-176).
2. Romania, t. XI, p. 408. Cf. t. XII, p. 114, et G. Paris,
Extraits delà Chanson de Roland, p. x. A priori, la chose est peu
vraisemblable. Rien n'indique que Roland ait eu de fortes
attaches au pays qu'il fut chargé d'administrer. Les fonctions de
comte étaient à cette époque temporaires, et M. G. Baist [Varia-
tionen ùber Roland, p. 227 rapporte fort à propos le cursus hono-
rum du sénéchal Andulf, qui fut fonctionnaire dans les parties
les plus diverses de l'immense empire franc : si l'on a composé
sur Andulf des chants épiques, en quelle région de préférence?
Et d'ailleurs, comme le remarque aussi M. Baist, la Marche de
Bretagne fut constituée par Charlemagne fort peu avant 778. Les
Bretons n'avaient pas plus de motifs de s'intéresser à la mort en
pays lointain de tel de leurs comtes qu'aujourd'hui n'en auraient
les gens de Seine-et-Oise de pleurer un de leurs anciens préfets.
278 LA CHANSON DE ROLAND
était comte et où son souvenir dut le mieux se conserver ' ».
— Nous ferons ici la même réponse que nous venons de
faire à propos de Saragosse, Balaguer, etc. L'argument
de G. Paris serait valable si G. Paris avait d'abord établi
que seuls des poètes du temps de Charlemagne ont pu
s'intéresser au monastère de Saint-Michel-du-Péril, et
qu'un romancier du xne siècle n'a pu normalement con-
naître et mentionner ce monastère sans recourir à leurs
poèmes.
Un second indice a porté G. Paris à supposer que la
Chanson de Roland procède de très anciens chants
bretons. Le vassal de Roland, Gualtier de l'Hum, se
faisant reconnaître de lui, lui dit :
2047 Ço est Gualtiers qui conquist Maelgut.
« Maelgut, écrit G. Paris2, peut fort bien être un nom
breton composé avec mael-maglo . Ce vers nous montre-
rait alors Gualtier, V homme de Roland, en lutte avec un
chef breton (c'était sans doute le sujet d'un épisode d'un
poème perdu) et confirmerait l'hypothèse que la Chanson
de Roland, au moins dans certaines parties, conserve
encore le souvenir de la fonction de son héros comme
comte de la Marche de Bretagne. » — ■ Mais G. Paris
limite lui-même en note la vraisemblance de cette conjec-
ture : « Il faut reconnaître, dit-il, que nous pourrions avoir
ici un nom germanique composé avec Madal-, Madel-,
dont le d serait tombé. On trouve Madeguldis comme
1. G. Paris, Extraits delà Chanson de Roland, note 112.
2. G. Paris, dans la Romania, t. XII, p. 114.
HISTOKIQUE DES THÉORIES : APRÈS 1884 279
nom de femme dans le Polyptyque d'Irminon. » En effet,
Maelgut correspond lettre pour lettre à ce nom de femme
germanique. Par contre, on ne trouve ni dans les cartu-
laires, ni dans les romans, aucun (ni aucune) Maelgut
celtique '.
3° Des traces d'une ancienne version angevine. —
G. Paris suppose qu'il a dû exister une version angevine
parce que « notre poème fait de Tierri, le vengeur de
Roland, et le vainqueur de Pinabel un frère du comte
d'Anjou » 2. — Cette conjecture nous semble téméraire :
on pourrait, au même titre, supposer une version pro-
vençale, parce que le poète donne un bout de rôle au
comte Jozeran de Provence, une version gasconne, parce
qu'il donne un bout de rôle à Engelier le Gascon, etc.
i° et 5° De la reconstruction de deux versions plus
archaïques de lu Chanson de Roland. — En un article
célèbre du tome XI de la Romania, dont les idées ont
été largement propagées par sa Littérature française au
moyen âge (§ 36) et par la préface de ses Extraits de la
Chanson de Roland, G. Paris a comparé le Carmen de
proditione Guenonis {C), la Chronique de Turpin T) et
la Chanson de Roland (/?), et à l'aide de ces textes, il a
reconstruit une Chanson de Roland plus archaïque, qu'il
appelle RC, puis une autre, plus archaïque encore,
i. M. Stengel (Dax altfranzôsische Rolandslied, p. 391 voit en
Maelgut un nom de lieu. — Comme troisième et dernier indice
de l'existence d'anciens chants bretons, G. Paris remarque enfin
que le roman <\'Ai</uin donne pour père à Roland un Breton, Tiori
de Vannes. Mais ce roman, composé au xue siècle par un Breton
de Dol, n'a, semble-t-il, nid fondement traditionnel.
2. Extraits, p. xi, et p. 67, aotç9. Cf. Romania, t. XI, p. 348.
280 LA CHANSON DE ROLAND
qu'il appelle RT ', laquelle, écrit-il 1, pouvait « remonter,
pour ses éléments anciens, à un poème du dixième, ou
même du neuvième siècle ».
Nous doutons fort de la validité de ces reconstructions,
et nous dirons plus loin pourquoi nous en doutons ; mais
supposons ici que ces versions plus archaïques aient
existé et précisément telles que G. Paris les a rebâties :
sur quels indices se fonde-t-il pour les dater du « dixième
siècle » ou du « neuvième » ? Il ne la dit nulle part. Ce
qui distingue son poème hypothétique RT du poème con-
servé, seraient-ce certains traits de mœurs ou de costume
si particuliers qu'ils dussent nécessairement remonter
au dixième siècle ou au neuvième? Nullement. Ce qui
caractérise, selon G. Paris, ce poème RT, c'est seule-
ment une plus grande simplicité dans l'agencement de
certaines scènes : c'est, par exemple, que l'épisode de
l'ambassade de Blancandrin ny existait pas encore, ou
que le mobile de Ganelon y était la cupidité, non pas
encore la haine, etc. Entre la version la plus simple et
la plus compliquée, comment apprécier dès lors s'il s'est
écoulé deux siècles, comme le suppose G. Paris, ou
trois siècles, ou seulement dix ans ou trente ?
G. Paris a eu raison de chercher des archaïsmes dans
la Chanson de Roland, car elle devrait en contenir, si
elle est un renouvellement de très anciens poèmes. Mais,
s'il apparaît au terme de cette discussion qu'il en a vai-
nement cherché, la minutie même de son enquête et son
échec sont des faits qui se retournent contre l'hypothèse.
1. Extraits, p. xu.
HISTORIQUE DES THÉORIES : APRÈS 1884 l2Sl
L'hypothèse ayant pris, chez M. Rajna entre autres, cette
forme qu'il aurait existé sur Roland, dès le neuvième
siècle, un poème épique régulier, le moins que nous
puissions faire est de penser que ce poème devait retenir
certains traits de la réalité historique, encore si prochaine?
se modeler sur elle : pourquoi dès lors y a-t-il entre la
réalité historique et la Chanson de Roland un si prodi-
gieux écart? Par exemple, pour le récit de la bataille, un
poème presque contemporain de l'événement, « issu de
l'événement », devait rappeler en quelque mesure la
relation très vraisemblable d Eginhard : donc, au lieu de
maintenir l'armée de Roland dans la plaine de Roncevaux,
ce poème devait engager les Francs en pleine montagne ;
au lieu d'un carrousel de chevaliers dans une large vallée,
il devait décrire, comme fait Eginhard, la marche des
Francs en longue file dans un chemin étroit ; l'attaque
des piétons basques; la route encombrée par le train
des bagages ; le désarroi de la retraite vers Roncevaux.
De ces récits de l'hypothétique poème primitif, il ne reste
plus trace. Il en est ainsi chaque fois que l'on tâche de se
figurer ce que devaient contenir les originaux supposés
de nos chansons de geste ' les « remanieurs » les ont tant
remaniés qu'ils n'en ont rien gardé.
Qu'il y ait eu à l'origine sur Roland un long poème
régulier, ou des chants lyrico-épiques, ou simplement
des récits poétiques, qu'y mettrons-nous, en ce poème ou
en ces chants ou en ces récits, « nés sous l'impression
directe du désastre » ?
Il faudra en exclure les rares personnages historiques
du poème conservé : Ogier, car, en 778, Ogier était en
disgrâce ou mort ; Girard et Ganelon, car ce sont des
282 LA CHANSON DE ROLAND
personnages du neuvième siècle ; Jofroi d'Anjou et
Richard de Normandie, car ce sont des personnages du
dixième.
Il faudra en exclure le personnage de l'empereur à la
barbe fleurie, deux fois centenaire, car en 778 Charles
n'était pas empereur et n'avait guère que trente-six ans.
Il faudra en exclure l'idée que Roland meurt en martyr,
car, en sa courte expédition de quatre mois, Charles,
allié de princes musulmans, a combattu les Musulmans
sans doute, mais aussi les chrétiens de Pampelune et les
chrétiens des montagnes basques, et c'est dans une
bataille contre des chrétiens que le vrai Roland fut tué.
11 faudra en exclure le thème de la trahison, car
Charles en 778 ne fut trahi par personne ; et le thème
de la vengeance des morts, car Charles rentra en France
sans avoir vengé ses morts.
Il faudra en exclure le nom même de « douce
France » :
De plusurs choses a remembrer li prist
De dulce France. . .
et en exclure les sentiments que ce nom représente, car
ils sont presque inconcevables au temps et dans l'entou-
rage de Charlemagne.
Alors tous ces sentiments, ces thèmes et ces person-
nages écartés, que restera-t-il pour remplir ces hypothé-
tiques poèmes, chants ou récits du viir3 siècle ou du xie,
qui devaient, dit-on, « aboutir » à lixC/ianson de Roland ?
Il ne restera rien que le souvenir d'un incident de guerre
assez banal en soi ; rien que le « regret » d'un personnage
HISTORIQUE DES THÉORIES : APRÈS 1884 283
que personne, deux ou trois générations après sa mort,
ne devait plus avoir de grandes raisons de regretter.
A moins, dira-t-on, que la beauté de ces antiques
poèmes (si profondément qu'ils aient été transformés
par la suite) ne les aient continûment imposés à l'admi-
ration et à l'imitation de tous. Mais, s'ils furent si beaux,
si célèbres, pourquoi personne n'en a-t-il parlé? L'absence
de tout témoignage ancien sur eux (si l'on interprète
comme on doit le passage de l'Astronome limousin *),
n'est-ce pas, contre l'hypothèse de leur existence, un
fait considérable ?
Quoi ! il faudrait admettre que des « chants nombreux
durent naître dans l'armée de Charlemagne aussitôt après
le désastre et être portés par elle dans tout le royaume des
Francs », et qu'« il y en eut sans doute d'allemands, qui
périrent sans laisser de traces », et qu' « il y en eut de
romans qui se répandirent dans les diverses provinces de
la France du Nord » ; et qu' « ils furent particulièrement
bien accueillis et probablement dès, ces premiers temps
amplifiés dans la Marche de Bretagne » 2 ; et de ces
chants, « qui s'accroissaient dans leur marche comme
des ondes, formées par un choc, s'élargissent autour de
leur centre, et qui traversèrent toute l'époque carolin-
gienne » 3, personne à l'époque carolingienne ne nous a
1. M. K. Vorelzsch dit fort Lien à ce propos : « Si l'Astronome
limousin avait connu quoi que ce fut de tels chants, il n'aurait
pas omis de le dire, non plus que les auteurs qui l'ont suivi •>
[Einfùhrung in das Studium der altfranzôsichen Literatur,
Halle, 1905, p. 127).
2. G. Paris, dans la Romania, t. XI, p. 482-3.
3. Légendes du moyen âge, p. 7.
284 LA CHANSON DE ROLAND
rien dit ! Ces poèmes germaniques, romans, bretons, ange-
vins, «provinciaux, puis plus largement nationaux», « qui
surgissaient sans cesse et qu'une génération transmettait
à l'autre », il ne s'est trouvé personne, ni au viue siècle,
ni au ixe, ni au xe, ni jusqu'aux dernières années du XIe,
personne pour en recueillir un seul mot ni pour y faire la
moindre allusion !
Les occasions d'en parler ne manquaient point, cepen-
dant ; et par exemple, puisque, selon plusieurs critiques,
Turpin, archevêque de Reims, avait été introduit en ces
poèmes dès une époque fort reculée, pourquoi les clercs
du ixe et du xe siècle, qui ont abondamment parlé de
Turpin 1, n'en ont-ils fait nulle mention?
Ce silence, dit-on, s'explique par leur dédain pour
la poésie en langue vulgaire. — Non, car leur prêter ce
dédain, c'est encore bâtir une hypothèse, et que des faits
positifs contredisent. Si les clercs se sont tus sur Roland,
sur Turpin, etc. , jusque vers la fin du xie siècle, aussi long-
1 . Ici, en effet, l'explication tirée de la rareté des textes ne
saurait même s'exprimer. Nous avons conservé l'épitaphe de
Turpin, composée par l'un de ses successeurs à l'archevêché de
Reims, Hincmar (845-882). Elle loue les vertus ecclésiastiques du
prélat, non pas ses vertus guerrières. Nous possédons une histoire
assez développée de l'épisçopat de Turpin, composée avant 948 :
c'est le chapitre XVII du livre II de YHistoria. ecclesiae Remensis,
par Flodoard. Flodoard sait résumer les actes de Turpin, raconter
qu'il avait d'abord été moine à Saint-Denis, et comment, en 774,
le pape Adrien lui envoya le pallium, comment il acquit à son
église des terres et des immunités ; comment, en 786, il remplaça
par des moines les chanoines de Saint-Remy, etc. Flodoard le suit
dans le détail de son administration épiscopale ; mais de ses cam-
pagnes de guerre et des chants épiques qui les auraient célébrées,
nulles nouvelles.
HISTORIQUE DES THÉORIES : APKÈS 1 8 8 i 285
temps que nous n'avons point de poèmes en langue vul-
gaire, voici qu'au contraire ils se mettent à parler d'eux à
l'envi à partir de cette date, dès que les poèmes en langue
vulgaire nous apparaissent, et voici qu'ils nous apportent,
nombreux, leur témoignage à l'instant précis où nous
n'en avons plus que faire. Nous verrons dès la fin du
XIe siècle le moine Raoul le Tourtier, nous verrons au
début du xnc le Moine de Silos, puis au xne et au
xulc siècle, depuis Gilles de Paris jusqu'à Aubri de
Trois-Fontaines, des clercs sans nombre exploiter la
Chanson de Roland et la combiner avec les chroniques
carolingiennes : ils ne peuvent même plu lires ou reco-
pier les manuscrits d'Eginhard sans ajouter à son texte
des gloses prises à la Chanson de Roland *. Pourquoi les
clercs plus anciens auraient-ils prêté une moindre atten-
tion aux hypothétiques Chansons de Roland plus
anciennes? pourquoi aurait-on traité les modèles avec
moins d'estime que les remaniements? Pourquoi le
silence des siècles sur Roland?
La théorie des origines anciennes des chansons de
geste, après s'être longtemps passé de preuves de fait, en
1. Voici deux exemples entre autres. Le manuscrit de Steinfeld
de la Vita Caroll (Musée Britannique, n° 21109) est ainsi glosé :
« Dehoc |"Hrodlando] nostri cantoresmulta in carminibus cantant,
dicentes eum fuisse filium sororis Karoli régis. » (Abel et Simson,
Jahrbùcher, 2R éd., 1888, t. I, p. 306, n. 2.) — Jean dTpres
(j 1383), transcrivant en son Chronicon Sithiense (Dom Martène,
Thésaurus, t. III, p. 492), le même passage de la Vita Caroli,
l'interpole ainsi : « Sano et incolumi itinere revertitur exercitus,
nisi quod in Pyrenei jugo et in Rossidia Valle dolo Guenelonis
Viisconum perfidiam sunt perpessi. »
l2S(> LA CHANSON DE ROLAND
a enfin cherché. Elle n'en a point trouvé, croyons-nous;
mais les laits, au contraire, se sont retournés contre elle.
Et quant aux idées, tirées non pas de Tordre des faits
concrets, mais de Tordre de la spéculation romantique,
qui seules lui avaient d'abord servi d'assises, ses parti-
sans eux-mêmes se sont chargés de les réduire peu à
peu et de les amenuiser. Qu'est-ce, au fond, que l'histoire
de ces idées, sinon l'histoire de leur régression? C'est
tout au début, aux temps de Herder et des Grimm,
quelles ont battu leur plein ; puis, tour à tour, c'est
Fauriel qui a fait la critique des Grimm, et G. Paris la
critique de Fauriel, et M. Rajna la critique de G. Paris,
et, réciproquement, c'est G. Paris qui a fait la critique de
M. Rajna. Et chacune de ces critiques a porté. Finale-
ment, une seule de ces idées a surnagé, celle que
Fauriel, en 1832, avait exprimée ainsi : « Il est impos-
sible de concevoir Texistence des romans de chevalerie
si on les suppose brusquement inventés, et pour ainsi
dire, de toutes pièces, trois ou quatre siècles après les
événements auxquels ils se rapportent 1 » : d'où la
nécessité logique de conclure que les origines de ces
romans, faute de pouvoir être récentes, devaient
donc être anciennes. « Chants lyrico-épiques », « poèmes
épiques carolingiens », « légendes orales », voilà long-
temps que ces termes ne représentent plus des genres
littéraires définis ; ce ne sont que les noms donnés
à cette nécessité logique. Elle persista, réelle, aussi
^longtemps que nul ne vit d'issue à ce dilemme : ou bien
la Chanson de Roland procède de très anciens modèles
] . Voyez ci-dessus, p. 203.
HISTORIQUE DES IIIKORIES : APRÈS 1884 287
du temps de Charlemagne. ou bieu ee qui serait, en
effet, absurde un poète du xi" siècle L'a arbitrairement
inventée, « brusquement » et « de toutes pièces », Mais
depuis vingt ans des critiques, et M. Phil.-Aug. Becker
le premier, ont cherché une issue, et, croyons-nous, ils
l'ont trouvée. Constatant 1 échec, ou, au moins. 1 épui-
sement de tant de théories qui avaient reporté aux temps
carolingiens les origines de la Chanson de li<>land. ils
ont repris, pour la préciser, l'idée si longtemps méconnue
de Daunou : sans croire que la Chanson de Roland aurait
été inventée, h brusquement » et de « toutes pièces » au
xie siècle, ils ont cherché pourtant dans la vie du xie siècle
des causes, à la fois prochaines et profondes, qui aient
pu ranimer alors le souvenir de 1 antique expédition de
Charlemagne et de la bataille où mourut Roland.
Voilà vingt ans et plus que toutes les hypothèses que
l'on peut grouper sous la rubrique commune de « théorie
des origines anciennes et populaires des chansons de
geste » ont achevé de donner ce qu'elles devaient donner
d'utile. Elles ont grandement servi. A toute époque, en
tout ordre d'études, il est nécessaire que des hypothèses
générales se forment : sans quoi les recherches de l'éru-
dition s'arrêteraient ou tomberaient en sénilité. A son
insu, l'érudit qui se croit le plus fermé aux idées des
théoriciens ne travaille que sous leur impulsion, et les
idées des théoriciens, à leur tour, sont déterminées, ou tout
au moins conditionnées, par les courants les plus pro-
fonds, par les tendances directrices, par les grands mou-
vements de l'esprit du temps. Quelques idées générales,
très peu nombreuses, mais intimement liées à l'esprit du
xi \° siècle, ont été- nécessaires, mais ont suffi pour susciter
288 LA CHANSON DE ROLAND
tout un admirable mouvement de recherches érudites, et
quelques savants ont suffi pour l'orienter, au premier rang
desquels les frères Grimm, Fauriel, G. Paris, M. Pio
Hajna. Là est leur vraie gloire. Il ne conviendrait pas
que leurs idées fussent réputées intangibles ; il importe
au contraire qu'elles ne restent pas immobiles ; seule la
mort est immobile.
C'est l'un de ces savants, Jacob Grimm, qui a dit :
"/, « Il est nécessaire que les doctrines, les sciences et les
dogmes des hommes passent, chacun après avoir accom-
pli sa destinée '. » C'est G. Paris qui a dit : « La
manière dont une nation conçoit son passé, dont elle le
rapporte au présent, varie et doit varier avec chaque
génération 2. » C'est le digne Fauriel qui a dit : « Une
observation capitale dans l'histoire de la philosophie est
que toutes les erreurs et toutes les découvertes posté-
rieures viennent toutes se rattacher à des systèmes
antérieurs comme à leur occasion ou à leur cause » 3,
ce qui rappelle la formule de Guyau : « Il ne faut pas
demander aux systèmes d'être vrais, mais de le devenir. »
Et cela doit s'entendre des systèmes de nos devanciers,
mais aussi bien, il va sans dire, du système incomplet,
hésitant, provisoire, qu'à notre tour, grâce à nos
devanciers, profitant de leur effort, nous nous risquerons
à proposer.
1. Voyez Achim von Arnim und Jacob und Wilhelm Grimm,
bearbeitet von R. Steig, 1904, p. 118.
2. Voyez sa leçon sur l'œuvre de Paulin Paris La poésie au
moyen âge, lre série, p. 253).
3. Pensée recueillie dans les papiers de Fauriel et citée par
Sainte-Beuve (Rortraits contemporains, t. II, éd. de 1847, p. 525).
RECHERCHE l)'lNE AUTRE SOLUTION 289
III
RECHERCHE D'UNE AUTRE SOLUTION
Notre point de départ est dans cette remarque. Lors-
qu'on lit, en les comparant entre elles, les versions fran-
çaises et étrangères de la Chanson de Roland, on constate
qu'elles se ressemblent fortement. Sans doute, chacune
d'elles offre des traits qui lui sont propres. Par exemple,
dans le texte d'Oxford, le récit des batailles contre
Marsile a été peut-être écourté ; le Ruolandes liet fait
du siège de Gordoue une description qui manque ailleurs ;
ou bien encore, les auteurs des versions rimées, pour
raconter quelques combats singuliers de plus, ajoutent ici
une tirade, là deux ou trois. Mais ces additions, coupures,
transpositions ne changent pas grand'chose. A l'ordi-
naire, dans toutes les versions, les mêmes récits se suc-
cèdent dans le même ordre : partout, au même moment,
le même chrétien tue le même païen : au même moment,
Roland tient le même propos à Olivier, qui lui fait la
même réponse. Cependant, il est un endroit du roman
où les versions cessent de concorder, où il ne s'agit
plus de modifications de détail d'un récit unique,
mais vraiment de récits nouveaux. Et sur quoi portent
ces grandes divergences ? Sur la question de savoir
quels honneurs posthumes ont reçus les combattants de
Roncevaux. Chose singulière ! La légende de Roland
tient en un récit consacré, fixé, figé ; elle n'évolue guère
qu'en tant qu'elle est une légende de corps saints.
J. Bédier. — Les légendes épiques, t. III. 19
290 LA CHANSON DE ROLAND
Ces modifications légendaires intéressent certaines
églises, reliées entre elles par certaines routes. Nous
considérerons nos versions en leurs relations avec ces
routes, avec ces églises. Notre thèse est que la légende
de Roland s'est formée d'abord à l'état de légende locale
à Ronce vaux même, et dans les églises des routes qui
passaient par Roncevaux ; et que, si elle a pu végéter
obscurément dans ces églises dès une époque peut-être
ancienne, elle n'a pris corps en des poèmes qu'au XIe siècle.
A l'appui de cette thèse, nous invoquerons des
textes, mais peu nombreux et d'interprétation très diffi-
cile. Tous les historiens savent combien sont rares
les documents, soit narratifs, soit diplomatiques, qui
concernent les régions du Sud-Ouest. On ne possède
pour les périodes antérieures au xne siècle presque pas
un acte qui soit relatif aux églises, même les plus impor-
tantes, des diocèses de Pampelune et de Bayonne ; à
plus forte raison on est dépourvu de renseignements
sur les commencements des églises de Roncevaux, les-
quelles ne furent jusqu'au xme siècle que de chétives
maisons. Saint-Romain de Blaye, Saint-Seurin de Bor-
deaux comptent parmi les plus antiques sanctuaires de
France et parmi les plus considérables de ceux qui nous
intéressent ici : mais tous leurs titres anciens ont péri,
jusqu'au dernier bout de parchemin. Nous sommes donc
plus mal outillés pour étudier la légende de Roland que
pour étudier une autre légende épique quelconque.
Nous devrons nous contenter du peu que nous avons.
Nous recueillerons avec minutie les moindres textes.
Nous les critiquerons un à un, et ce sera une série de
discussions de détail, qui paraîtront d'abord au lecteur
M TACHES TOPOGRAPHIQUES DE LA LÉGENDE 291
assez indifférentes. Pourtant, parvenu au terme de ce
catalogue de faits menus, nous tâcherons d'en proposer
une interprétation d'ensemble ; alors il apparaîtra, nous
l'espérons du moins, que ces faits suffisent à établir l'an-
cienneté et la solidité des liens topographiques qui
attachent notre légende à ces églises.
A. La légende de Roland en ses rapports avec les
ÉTAPES DES ROUTES OUI MENAIENT A PaMPELUNE PAR
RONCEVAUX.
1. L'Espagne dans la Chanson de Roland.
Nos poèmes décrivent fort mal l'Espagne. La version
d'Oxford nomme en Espagne une seule région, la Galice ',
un seul fleuve, l'Ebre 2, et seulement quatre grandes
villes : Séville, Tortose 3, Saragosse, Cordoue. Elle
représente de la façon la plus inexacte la distance de
Saragosse à Cordoue, des Pyrénées à Saragosse. Pourtant,
elle mentionne aussi trois ou quatre villes, dont les noms,
moins universellement répandus, sont par là plus inté-
ressants, s'il faut retenir cette remarque de M. G. Baist 4 :
« Balaguer (Balasgued, v. 200), Berbegal près de Bar-
bastre(Brigal, v. 889, 1961), Valtierra (Valterne, v. 199)
1. Voir, pour les références, ici et en ce qui suit, l'Index des
noms propres de l'édition Stengel.
2. m L'ewe de Sebre. » Voyez, dans la Zeitschrift fiir romanische
Philologie, t. XV, p. 518, l'explication que M. W. Foerster a
proposée de cette forme.
3. Séville et Tortose ne sont nommées qu'en passant.
4. Variationen ùber Roland, p. 217.
292 LA CHANSON DE ROLAND
formaient (vers Tan 1100) les avant-postes du territoire
musulman. On a certainement combattu autour de ces
villes, bien que l'histoire de ces temps, si incomplète,
ne nous apprenne que la chute de Huesca en 1096 et de
Tudela (Tuele, v. 200) en 1114; en sorte que, sur la
route des pèlerins par le Port d'Aspre et Jaca, on pou-
vait entendre parler de ces villes. »
A part ces quelques désignations de localités réelles *,
les autres semblent et sont probablement pour la plu-
part fabriquées à plaisir : Comibles, la Terre de Pine,
Durestant, Marbrise, Marbrose, Haltoïe,etc. ; et les textes
plus récents ne font qu'enchérir sur cette ignorance ou
sur cette indifférence; c'est sans doute aune géographie
fantastique qu'appartiennent des noms tels que Bessen-
conde, Morinde, Borcadoigne, Barburegne, Brillance, etc.
Or, ce qui est curieux, le poète de la version d'Oxford,
si mauvais géographe, va devenir précis, dès qu'il ramè-
nera Charlemagne vers les Pyrénées, et, ce qui est aussi
remarquable, les rédacteurs les plus récents, à leur tour,
dès ce même moment, ajouteront aux indications exactes
du texte d'Oxford des indications non moins exactes.
Notre itinéraire sera celui de nos poètes, c'est-à-dire
que nous suivrons la marche de Charlemagne revenant
vers la France.
1. Peut-être peut-on y ajouter celle-ci. Au v. 956, il est ques-
tion d'un païen, Margarit de Séville, qui « tient la tere entre
qu'as Cazmarine ». On peut songer à identifier ce lieu à Cama-
rinas, port de mer en Galice, à soixante kilomètres au nord-est
de Compostelle. — Je ne retiens pas, en ce relevé des villes d'Es-
pagne, « Karthagene » (v. 1915), qui, d'après le contexte, semble
désigner une ville d'Orient.
ATTACHES TOPOGRAPHTQL'ES DE LA LÉGENDE ! LA RUNE 293
2. Pampelune et la Bune.
Son armée va gagner Roncevaux; elle passera donc
par Pampelune ou à ses abords. Cette ville tient une
place, comme on a vu, dans l'histoire légendaire de
Gharlemagne ; mais ni le texte d'Oxford ne la nomme,
ni aucune autre version de la Chanson de Roland K
Pourtant, dans le manuscrit V'\ et là seulement, Gane-
lon, faisant route vers Saragosse, dit, parlant à son
cheval :
« Vu passari la grant aigua de Runa 2. >>
On chercherait en vain ce nom sur les cartes de
l'Espagne. Mais, dans la Chronique de Turpin, on lit
que Charlemagne, ayant passé de France en Espagne,
ses troupes « cooperuerunt totam terram a flumine Rune
usque ad montem qui distat ab urbe tribus leucis via
Jacobitana ». Deux autres textes, l'un du xme, l'autre
du xve siècle, mis en lumière par M. Antoine Thomas3,
montrent que l'Arga, rivière de Pampelune, était aussi
appelée la Rune. Le Guide des Pèlerins 4 en décrit ainsi
le cours : « De Portibus vero Cisereis flumen sanum
egreditur, quod a multis Runa dicitur et decurrit Pam-
1. Si ce n'est celle qu'a publiée M. A. d'Ancona, Il Tesoro di
Brunetto Latini versificato (dans les publications de la R. Acca-
demia dei Lincei), Rome, 1889, p. 123.
2. Éd. Kolbing-, vers 228. Sur l'ancienneté de cette strophe,
voyez G. Paris, dans la Bornania, t. XI, p. 499.
3. Voyez la Bornania, t. XXIII, p. 147-8.
4. Éd. Fita et Vinson, p. 8.
29 I LA CHANSON DE ROLAND
piloniam ; ad Pontem Reginae 1 decurrunt Arga simul
et Runa 2. » La rédaction du manuscrit F4 a été compo-
sée au fond de l'Italie ; par quelle fortune le poète
italien a-t-il pu se procurer le nom de ce cours d'eau?
1. Puente-la-Reina, au sud de Pampeluue, point de jonction
des routes de pèlerins.
2. L'auteur du Guide, en faisant venir la Runa du Port de Cize,
a d'ailleurs commis une méprise. Le petit cours d'eau qui, des-
cendant du Port de Cize, passe à Roncevaux et à Burguete, est
l'Urrobi, qui va plus loin se jeter dans l'Irati, affluent de l' Aragon.
C'est la seule erreur que nous ayons remarquée dans le Guide ;
elle est facile à expliquer. En effet, le chemin de Roncevaux à
Pampelune, après avoir quitté l'Urrobi à Burguete, traverse l'Erro,
autre affluent de l'Irati, et gagne la vallée de l'Arga, qu'il suit
pendant une vingtaine de kilomètres. Il n'y a aucun doute sur cet
itinéraire, puisque le Guide (p. 5) indique, entre Biscarellus ("Nis-
carret, dans la vallée de l'Erro) et Pampelune, la localité de Reso-
gna, aujourd'hui Larrasona, sur la rive droite de l'Arga (voir le
croquis, p. 299). L'auteur a parfaitement pu croire que la tête de
l'Arga-Runa était le ruisseau qu'il avait suivi entre Roncevaux et
Burguete. De Pampelune, le chemin des pèlerins, abandonnant
très certainement la vallée de l'Arga qui fait un coude prononcé
vers l'Ouest, allait directement, comme la route moderne, à
Puente-la-Reina, où l'on retrouve l'Arga. Mais si le voyageur,
qui avait entendu donner plus haut le nom de Runa à la rivière,
n'a pas su la reconnaître sous le nom d'Arga, on comprend qu'il
ait pu croire qu'il y avait deux rivières distinctes, et qu'en rédi-
geant le Guide, il ait appelé Arga l'affluent que la rivière princi-
pale reçoit précisément à Puente-la-Reina. Il ne faut pas s'étonner
de cette confusion. Aujourd'hui encore, sur les cartes très insuffi-
santes de cette région, la même rivière porte parfois deux noms,
et il est difficile de débrouiller cette hydrographie. Comment un
pèlerin du xnc siècle, qui n'avait pas de cartes, s'y serait-il
retrouvé?
ATTACHES TOPOGRAPHIQUES : LE PORT d'asPRE 295
3. Le Port d'Aspre.
La Chanson de Roland nomme par deux fois « les
porz d'Aspre • ». Aspera Vallis est au moyen âge l'un
des noms du Col de Jaca ou Somport 2, l'un des princi-
paux passages des Pyrénées. Là s'élevait l'hôpital illustre
de sainte Christine, que le Guide des Pèlerins 3 loue en
ces termes : « Dieu a institué trois colonnes nécessaires
entre toutes pour le soutien de ses pauvres, l'hospice de
Jérusalem, celui du Mont Saint-Bernard et celui de
sainte Christine, au Port d'Aspre. Lieux sacrés, maisons
de Dieu, réfection des saints, repos des pèlerins, conso-
lation des malheureux, salut des malades, asile pour
1. Un païen, se vantanl de vaincre Roland, s'écrie, selon le
manuscrit d'Oxford (v. 869) :
« De tute Espaigne aquiterai les pans
Des Porz d'Espaigne entre9qu'a Durestant. »
Mais, au lieu des mots « Des Porz d'Espaigne », les leçons des
autres manuscrits ( V* Da li Porti d'Aspre, V1 De les Porz d'Aspre,
C Des les Porz Vaspre) portent à croire que l'original disait « Des
les Porz d'Aspre ». — Au v. 1103, Olivier dit à Roland :
« Guardez amunt devers les Porz d'Espaigne,
Veeir poez, dolente est la rereguarde. »
Telle est la leçon du manuscrit 0. V* (Sire, garde deçà ver li
Port d'Aspre) et C (Gardez a mont ça devers les Porz d'Aspre)
offrent peut-être, ici encore, le texte primitif.
2. Sur le territoire d'Urdos (Basses-Pyrénées).
3. P. 3. Cet hôpital se trouvait à deux kilomètres de Somport;
voyez P. Raymond, Dictionnaire topographique de$ Basses-Pyré-
nées, au mot Somport.
l2!M> LA CHANSON DE ROLAND
les morts comme pour les vivants ! Ceux qui ont établi
ces maisons saintes, quels qu'ils soient, posséderont le
royaume de Dieu. »
4. Le Port de Cize.
Mais ce n'est pas vers le Somport, c'est vers un autre
passage des Pyrénées que le poète de la Chanson de
Roland achemine la santa gesta L Quand Ganelon con-
vient avec les Sarrasins du lieu de l'embuscade, il leur
désigne « les Ports de Gize » 2. Plus tard, un songe
prophétique transporte Charlemagne « as greignurs Porz
de Sizer » 3 : c'est là que le malheur l'attend.
Ce nom est resté mystérieux aux commentateurs jus-
qu'au jour où P. Raymond 4 leur apprit qu'il est encore
aujourd'hui bien vivant : « Le pays de Cize est la vallée
qui comprend le canton de Saint-Jean-Pied-de-Port en
entier et la commune de Suhescun. » Le nom est attesté
anciennement : Vallis quae dicitur Cirsia, dans une
bulle de Pascal II (1106) 5; Portus Ciserae ou Ciserei,
dans le Guide des Pèlerins 6 ; Cisera, dans une hvmne du
xne siècle ~. Les clercs du moyen âge rattachaient ce
1. C'est ainsi que Dante (Inf., XXXI, 18) appelle la troupe des
compagnons de Roland.
2. « Li reis serat as meillors porz de Sizer » (Manuscrit 0,
v. 583).
3. Vers 718.
4. Revue de Gascogne, t. XI (1869), p. 365. Cf. son Dictionnaire
topographique des Basses-Pyrénées, au mot Cize.
5. Il sera parlé plus loin de cette bulle.
6. P. 4, 5, etc.
7. Analecta hymnica, p. parGuido-Maria D rêves, fascicule XVII,
p. 210.
ATTACHES TOPOGRAPHIQUES ! RONCE VAUX 297
nom à celui de César : Bort Schezaroun, dit le géographe
arabe Edrisi (Moi) *; Porta Cesaris, dit le poète du
Ruolandes liet 2.
o. Roncevaux.
a) L'emplacement de la bataille. Si l'on vient de Pam-
pelune, une route en terrain plat, longue de deux kilo-
mètres environ, mène de Burguete à Roncevaux3.
Une plaine de forme elliptique : le plus grand axe de
l'ellipse a cinq kilomètres, l'autre trois. Tout autour,
des hauteurs gazonnées et boisées, qui. vu l'altitude de
la vallée (962 mètres), font l'effet de collines plutôt que
de montagnes. Des prairies, des bosquets de beaux
hêtres, des eaux vives : les voyageurs disent, tous plus
ou moins déçus, l'aspect non pas grandiose ni farouche,
mais riant et modéré, du paysage.
1. Cité par X. de Cardaillac, La bataille de Roncevaux, dans la
Bévue des Pyrénées, 1910.
2. « Thô troumete irae vile g-ewis YVie er wâre in Porta Cesaris »
(éd. W. Grimm. v. 3030 .
3. Il existe de nombreuses descriptions de Roncevaux. Voici
l'indication de celles que j'ai lues: Ludovic Letronne, L'abbaye de
Roncevaux, dans le Bulletin de la société Ramond, t. V 1870),
p. 140 ; D. Hilario Sarasa, Roncesvalles, resena histôrica de su real
casa, Pampelune, 1878 ; J.-J. Marquet de Vasselot, Xotes sur
l'abbaye de Roncevaux, dans les Mémoires de la Société des anti-
quaires de France, VIe série, t. V (1894-")), p. 195 ; Jacques Por-
cher, Roncevaux, dans le Tour du monde, 1895, p. 403; Pio Rajna,
A Roncisvalle dans le recueil intitulé Homenaje â Menendez y
Pelayo, Madrid, 1899, t. II, p. 383; G. Paris, Roncevaux, dans les
Légendes du moyen âye, Paris, 1903 ; X. de Cardaillac, La bataillr
de Roncevaux, dans la Revue des Pyrénées, 1910.
298 LA CHANSON DE ROLAND
Est-ce bien dans cette vallée ou à ses abords que les
Basques, en Tan 778, massacrèrent l'arrière-garde de
Charlemagne ? Nous voudrions en être tout à fait sûrs l.
Mais Roncevaux n'est nommé que dans les romans ou
en des textes dérivés des romans. Eginhard et les annales
carolingiennes se bornent à dire que les troupes franques
furent attaquées « à la cime des monts Pyrénées »,
« in ipso Pyrinei jugo », « in Pyrinei saltus summitate »,
ce qui est vague, et c'est pourquoi plusieurs historiens
modernes ont pris le parti, faute de témoignages, de
laisser en blanc le nom de la bataille de 778 2. Tout ce
qu'on sait, en effet, c'est que Charles venait de Pampe-
lune. Or, qui dit Pampelune dit vraisemblablement,
mais non pas nécessairement, Roncevaux. Sans doute la
route de Pampelune à Dax par Roncevaux est la plus
normale. Mais peut-être Charles eut-il quelque raison,
stratégique ou autre, de l'éviter : il a pu, par exemple,
la savoir ou la croire barrée par l'ennemi. S'il en fut
ainsi, et nul ne sait s'il n'en fut pas ainsi, un coup d'ceil
sur la carte montre que Charles avait à sa disposition
un autre passage : le Col de Velate. C'est la route que
déterminent ces noms, Ostiz, Olagùe, Velate, Elizondo,
Val de Baztan. Route très ancienne, pratiquée dès avant
1. Qu'il me soit permis de dire toute ma reconnaissance à
M. Lucien Gallois et à M. Camille Jullian, à qui je dois maints
renseignements et maints conseils. M. Camille Jullian a parcouru
plusieurs fois l'antique route du Col de Bentarte, décrite plus loin.
2. Ainsi ont fait, par exemple, Abel et Simson en leurs Jahrbù-
cher des friinkisclien Reiches unter Karl dern Grossen, 2° éd.,
t. I, p. 305: c< La Légende, disent-ils, peut avoir raison quand elle
place l'affaire dans la vallée de Roncevaux. »
ATTACHES TOPOGRAIMIIOL'KS : RONCEVA1 X
299
l'ère chrétienne comme de nos jours, et si Pompée a
fondé Pampelune, c'est sans doute qu'il a voulu, me dit
S* Jean - le - Vieux
'Sfjefan -Pied-de-Port
Pc*
Légende
Routes modernes =
Sentier _
Les deux routes qui s'oiï'raienl à Chailema^ne.
M. Camille Jullian, établir une place forte au carrefour
naturel de la route de Roncevaux et de celle-ci. Celle-ci
est aussi courte que Fautre, et plus facile encore, le
300 LA CHANSON DE ROLAND
Col de Velate n'étant qu'à 868 mètres d'altitude, l'autre
étant à 1.222 mètres. Sur la route du Col de Velate, les
emplacements ne manquent pas où les Basques auraient
pu disposer leur embuscade, telle que la décrit Eginhard,
et rejeter les Francs dans quelque « vallis subjecta 1 ».
Il n'est donc pas prouvé qu'il y ait jamais eu une
bataille de Ronce\aux.
Si Charlemagne pourtant est revenu d'Espagne par
Roncevaux, comme il est plus probable, telle est la
nature des lieux qu'on peut décrire de façon assez sûre son
trajet et déterminer l'emplacement de la bataille.
Aujourd'hui, quand on veut aller de Roncevaux à
Saint-Jean-Pied-de-Port, on trouve à Ibaneta, près des
ruines d'une chapelle, l'amorce de deux routes : celle
du haut, par le Col de Bentarte et Château-Pignon;
celle du bas, qui descend la vallée de la Nive d'Arnéguy,
autrement dite le Val-Carlos. C'est celle-ci, une belle
route en lacets, que les touristes prennent aujourd'hui
de préférence, et c'est celle que G. Paris, entre autres,
a suivie. Elle est moderne, n'ayant été achevée qu'en
1883. Pourtant des sentiers ont dû de tout temps per-
mettre de descendre par là. Le Guide des Pèlerins nous
est témoin que de nombreux voyageurs prenaient en
effet par le Val-Carlos; c'est dans le Val-Carlos, dit
aussi le Guide, que campait Charlemagne quand il enten-
dit sonner l'olifant de Roland ~. Il ne semblait donc pas
<
1. En 1794, les Espagnols ayant leur quartier-général à Pam-
pelune, les opérations de l'armée française des Pyrénées se
sont déroulées aussi bien sur la route de Velate que sur l'autre.
2. Éd. Fita, p. 15 : « Ju.vta vero montem illum [qui dicitur
Portus CiseraeJ, versus scilicet septentrionem, est vallis quae
tncevaux
lapelle S '* Jacques (Ruine)
hapelle S t Esprit
Roi >
ATTACHES TOPOGRAPHIQUES : RONCE VAUX 301
invraisemblable au xn'' siècle, cette légende le montre,
qu'une armée eût emprunté la vallée de la Nive d'Arné-
guy, et de nos jours un bon connaisseur de la région,
P. Raymond, a estimé aussi que Charles a pu diviser
ses troupes et en faire passer certains corps par cette
vallée l. Mais P. Raymond n'a point insisté sur cette
hypothèse, et les topographes venus après lui ont bien
vu 2 que la vraie route pour une armée pourvue d'équi-
pages, c'est l'autre, celle du Col de Bentarte ou Port de |
Cize 3. C'est un chemin de crête, en certains lieux une
large piste. Dans la plus grande partie de son trajet,
elle se maintient sur un dos d'àne ; il a beau pleuvoir,
l'eau s'écoule aussitôt dans les ravins qui la bordent ;
elle reste toujours en bon état de service. Elle repose
d'ailleurs presque partout sur le roc et subsiste sans
empierrement. Aussi est-ce de tout temps celle qu'ont
prise les troupes qui ont voulu passer de France en
Espagne ou d'Espagne en France : on la nomme aujour-
d'hui Chemin de l'artillerie ou encore Chemin de Napo-
dicitur Yallis Caroli, in qua hospitatus fuit Carolus cum suis
exercitibus, quando pugnatores in Runciavalle occisi fuere; per
quam etiaro peregrini multi ad sanctum Jacobum tendentes tran-
seunt, nolentes montem ascendere. »
1. P. Raymond, La question de Roncevaux [Revue de Gascogne,
1869, p. 368). Voyez aussi Léon Gautier, La Chanson de Roland,
Tours, 1872, note du vers 892. Léon Gautier y donne un extrait
d'un mémoire, resté inédit, de P. Raymond.
2. Voyez surtout X. de Cardaillac, La bataille de Roncevaux
(Revue des Pyrénées, 1910 , p. 654.
3. La description la plus détaillée et la meilleure que j'en con-
naisse est celle de M. Louis Colas, La voie romaine de Rordeaux
à Astorga dans sa traversée des Pyrénées [Revue des études
anciennes, 1912).
302 LA CHANSON DE ROLAND
léon (parce que Sonlt l'a traversée). Il est à peu près hors
de doute que, si Charles a pris par Roncevaux, le Port
de Gize fut sa route.
Il aura donc monté de Roncevaux (962 mètres) à
Ibaneta (1.066 mètres), se sera engagé sur le chemin
en corniche qui côtoie le flanc sud de TAltabiscar, aura
atteint le Col de Bentarte (1.222 mètres), puis sera des-
cendu sur Château-Pignon (1.130 mètres) et Saint-Jean-
Pied-de-Port.
Sur cette route, si l'on cherche, comme l'indique la
relation dEginhard, un lieu d'embuscade couvert, domi-
nant un chemin étroit, et une vallis subjecta, un seul
emplacement convient tout à fait. Les Basques, sétant
cachés dans les bois de TAltabiscar, auront coupé la
route aux Francs qui montaient sur le flanc de la mon-
tagne entre Ibaîieta et le Col de Lépéder, et les auront
rejetés dans le fond du ravin. Si les Basques avaient
d'abord laissé passer sans encombre toute l'armée de
Charles, et s'ils se sont contentés d'arrêter ce qui peut
tenir de troupes convoyant des mulets et des bagages sur
un ruban de route de mille à quinze cents mètres, ce
flanc de la montagne fut le lieu du massacre *. Mais si,
comme les annales carolingiennes le donnent à penser,
l'échec subi par les Francs fut vraiment grave, si les
Basques n'ont pas attendu que les derniers traînards se
fussent engagés dans la montée de TAltabiscar, plus on
se représentera une bataille importante, plus on sera
i. C'est, semble-t-il, à cette hypothèse que s'arrête M. de Car-
daillac {art. cité), qui ne veut pas que l'on se soit battu plus bas
qu'Ibaîleta.
ATTACHES TOPOGRAPIUQUES '. RONCEVAUX 303
tenté de croire que les Francs ont aussi combattu plus
bas, jusque vers Roncevaux.
C'est ainsi que M. Jullian, M. de Cardaillac, M. Louis
Colas, le texte d'Éginhard à la main, décrivent la bataille,
et si, comme il est probable, Charlemagne est revenu de
Pampelune par Roncevaux, on ne voit guère en effet
qu'on puisse se la représenter autrement.
La relation de la Chanson de Roland est tout autre. A
l'examiner, on constate pourtant que le poète, s'il est
très indifférent à la vérité historique (puisqu'il fait com-
battre ses preux à cheval et dans la vallée), n'est pas
indifférent à la vérité topographique. Certes, les lettrés
qui se sont donné la joie de lire à Roncevaux la Chanson
de Roland ont tous à bon droit déploré de n'y trouver
presque aucun trait qui dépeigne très spécialement cette
vallée. Le vieux poète est bien « peuple » en ceci que
quelques mots [mont, tertre, pui, val, larlz, roche, champ,
perron) suffisent à son vocabulaire descriptif. Cependant,
il a fort bien su choisir pour Charlemagne la vraie route,
non parle Val-Carlos, mais le Port de Cize, dont le Val-
Carlos n'a jamais fait partie-. De plus, il a fort bien su,
voulant disposer l'action de son drame sur deux scènes,
peindre deux décors fortement contrastés, tels que la
nature les lui présentait : le Port de Cize, paysage de
haute montagne, où passe Charlemagne; Roncevaux,
paysage de vallée et presque de plaine, où combat Roland,
D'une part, comme la excellemment remarqué G. Paris *,
« des gorges profondes, de hauts rochers sombres lais-
sant entre eux d'étroits défilés » :
1. Légendes du moyen âge, p. 43, cf. p. 23.
304 LA CHANSON DE ROLAND
814 liait sunt li pui et li val tenebrus,
Les roches bises, les destreiz merveillus ;...
1830 Hait sunt li pui et tenebrus et grant,
Li val parfunt e les ewes curant... ;
c'est le Port de Gize que traversent deux fois, sans
coup férir, Charlemagne et le gros de son armée; d'autre
part, faisant contraste à l'horreur de ces défilés, le champ
de Roncevaux, où Roland et l'arrière-garde sont restés.
« Le poète, écrit G. Paris, parle toujours d'un champ,
et l'aspect qui s'offre aux yeux de Charlemagne quand il
revient sur le lieu du combat n'est pas celui d'une gorge
étroite : il voit le champ, les vaux et les monts (c'est-à-
dire la plaine avec les hauteurs qui l'entourent) couverts
de morts ; à deux lieues en avant, sur la route qui mène
à l'Ebre, il aperçoit la poussière des Sarrasins qui s'en-
fuient *. » Un poète d'aujourd'hui pourrait peindre ces
deux paysages avec plus de détails pittoresques ; il n'en
saurait marquer l'opposition avec plus de force ni de
vérité.
Mais un poète d'aujourd'hui pourrait, à l'imitation
d'Éginhard, faire combattre Roland en pleine mon-
tagne ; un poète du xne siècle ne le pouvait pas. Un poète du
xne siècle ne pouvait imaginer de peindre autre chose qu'une
bataille de chanson de geste, c'est-à-dire un immense tour-
noi : il lui fallait du champ pour les eslais des bons destriers
Passecerf, Sait Perdu, Veillantif. Où placer les hordes
1 . 2425 « Veez avant de dous liwes de nus :
Veeir puez les granz chemins puldrus,
Qu'asez i ad de la gent paienur. »
ATTACHES TOPOGRAPHIQUES ! RONCEVAUX 305
innombrables, sans cesse renouvelées, des cavaliers sarra-
sins, sinon dans la large plaine qui se déroule vers Bur-
guete? Où placer les vingt mille cavaliers français, sinon à
Roncevaux? A deux kilomètres plus haut, c'est la mon-
tagne, c'est le défilé où il n'aurait pu mettre aux prises que
des guerriers démontés, ce qu'interdisait l'art poétique
de son temps. A deux kilomètres plus bas. à «Burguete,
Roland eût cessé d'être le gardien du Port de Cize ; il
aurait été trop facile aux Sarrasins de le cerner, et alors
le poète n'aurait pu introduire la donnée à quoi il tenait
entre toutes, la donnée que Roland et ses chevaliers ont
la route libre derrière eux et pourraient battre en retraite,
s'ils daignaient. Pour peindre la grande bataille de cava-
lerie que la poétique de son temps proposait à son ima-
gination et pour mettre en œuvre l'idée que Roland reste
en bataille de son plein gré, il a posté ses héros là pré-
cisément où la nature des lieux lui indiquait de les poster :
à Roncevaux.
A la racine de toutes les fictions que ce poète imagina,
ou qu'avant lui d'autres hommes, quels qu'ils aient été,
imaginèrent en ces lieux, qu'y avait-il ? Nous sommes
porté à croire, avec nos devanciers, que la bataille de 778
est à bon droit dénommée dans nos poèmes bataille de
Roncevaux, et il nous eût été commode de l'admettre
d'emblée. L'effort de notre étude étant d'enraciner pro-
fondément la légende de Roland sur la route du Port de
Cize, il ne nous coûterait rien, il nous serait précieux au
contraire de trouver quelque preuve que Charlemagne a
lui-même attaché son nom à Roncevaux et que ce nom
n a cessé d'y être répété d'âge en âge. Si l'on nous a vu
redoubler ici de prudence, voire de scepticisme, c'est
J. Béiher. — Les léyewles épiques, t. III. 20
306 LA CHANSON DE ROLAND
simplement souci de bâtir solidement. Or, un fait subsiste,
considérable. S'il se peut, comme nous l'avons marqué
par extrême prudence, qu'à son retour d'Espagne Charles-
ait été détourné, par quelque incident de guerre, du Port
de Cize, il serait presque inconcevable qu'à l'aller une
autre circonstance accidentelle l'en eût pareillement
détourné. Pour sa marche d'attaque, son objectif étant
Pampelune, comment n'aurait-il pas pris la route militaire
par excellence, celle qui en tous temps servit aux inva-
sions ? Une fois donc tout au moins, — c'est la seule chose
certaine, mais elle est certaine, — Charles a passé par
Roncevaux : c'en est assez pour que deslégendes se soient
formées là. Nous n'aurons garde de supposer que les fau-
teurs ou les gardiens de ces légendes furent les monta-
gnards basques (ce serait évoquer 1' « etcheco-jaùna » du
Chant d'Altabiscar, « le laboureur des monts qui vit sous
la ramée ») ; mais, à toute époque, sur la grande voie de
passage où nous sommes, il y eut des églises ; à toute
époque, les clercs des églises de Roncevaux ont pu répé-
ter le nom du roi qui avait passé par chez eux.
A-t-il laissé des traces visibles et tangibles de son
passage, propres à maintenir des traditions ou à provo-
quer des légendes ? Maints archéologues et maints his-
toriens l'affirment. S'ils rencontrent à Roncevaux quelque
antique monument, ils en attribuent volontiers la fon-
dation à Charlemagne lui-même, et si quelque légende s'y
attache, volontiers ils la font remonter jusqu'à son temps.
Par exemple, quand les chanoines de Roncevaux leur
montrent, dans leur Chapelle du Saint-Esprit, au fond
d'un souterrain, des ossements mêlés à la terre noirâtre
et leur content que ce sont les restes des guerriers de l'an
ATTACHES TOPOGRAPHIQUES '. RONCEVAUX 307
778, ils les écoutent avec complaisance et pensent avec
émotion au « charnier» dans lequel, d'après la Chanson
de Roland, Charlemagne fit réunir les corps des Francs
tués dans le combat. Ou bien, s'ils voient à Ibaneta
les ruines d'une chapelle, ils veulent que Charlemagne
lui-même Tait fait construire, « pour commémorer ses
fidèles guerriers ».
On ne saurait malheureusement faire fonds sur de telles
hypothèses. Quand il serait établi par despreuves archéo-
logiques que ces monuments sont du temps de Charle-
magne, il resterait encore à démontrer qu'ils furent édifiés
par Charlemagne. L'idée prêtée au roi de consacrer par
une fondation pieuse le lieu où étaient morts ses fidèles
guerriers, ne fait-elle pas anachronisme, et connaît-on, à
l'époque carolingienne, un autre exemple d'un monument
commémoratif élevé sur un champ de bataille { ? Si Charle-
magne avait entrepris de construire une chapelle en plein
pays basque2, ne lui aurait-il pas fallu faire escorter ses
maçons par une armée, au risque de sacrifier à son inten-
tion commémorative quelques Anselme encore, quelques
Roland et quelques Eggihard ? Peut-être un jour des
fouilles pratiquées en ces lieux mettront-elles au jour des
documents, armes, monnaies, inscriptions, sarcophages.
Alors, on saura, peut-être. Pour l'instant, on ne sait pas.
Ici encore, il ne nous coûterait rien, il nous serait com-
mode au contraire d'admettre que tels des monuments de
1. Nous avons vainement cherché un tel exemple.
2. Le pays n'était pas sûr pour les Francs, et il faut se rappe-
ler que, onze ans plus tard, en 789, les Basques poussèrent l'au-
dace jusqu'à enlever le comte de Toulouse, Chorso.
308 LA CHANSON DE ROLAND
Roncevaux fut construit par Charlemagne lui-même et
a continûment maintenu son souvenir. Mais il faut
nous rappeler qu'un principe doit en toute occasion domi-
ner la cfiticfue des traditions, celui-ci : une tradition ne
saurait avoir pour l'historien d'autre date que celle du
plus ancien témoignage qui la mentionne. C'est en cet
esprit que nous visiterons les églises de cette vallée.
b) L'abbaye. Notre première visite sera, comme il
convient, pour l'abbaye, la Real Casa de RoncesvallesK
C'est encore aujourd'hui une maison prospère; elle fut
jadis puissante. Au moyen âge, les religieux de Ron-
cevaux, des chanoines de la règle de saint Augustin,
étendirent au loin leurs possessions. Leurs commanderies
foisonnèrent tant en France qu'en Espagne, et leur abbé
mitre qui, dès le xue siècle, releva directement du saint-
siège, prenait place aux cortès de Navarre aussitôt après
les princes et après l'évêque de Pampelune2.
Sans doute les religieux de ce monastère durent à
Roland quelque chose de leur prospérité, et le fait est
qu'ils ont exploité, comme il était naturel, les légendes
des chansons de geste. On se rappelle cette fresque
qu'ils avaient fait peindre, sans doute au xmc siècle,
dans le cloître de leur chapelle du Saint-Esprit :
Roland, Riol du Mans, Gui de Bourgogne, les héros des
romans français y étaient figurés. Par la suite des temps,
ils n'ont cessé de montrer des reliques de Roland et de
1. Voir surtout le livre de dom H. Sarasa et le mémoire de
Marquet de Vasselot, précédemment cités.
2. Voyez V. Dubarat, La commanderie et Vhôpilal d'Ordiap,
dépendance du monastère de Roncevaux, en Soute, dans le Bulletin
de la Société des sciences de Pau, 2e série, t. XV (1885-6), p. 153.
ATTACHES TOPOGRAPHIQL'ES : RONCEVAUX 309
ses compagnons. Aujourd'hui encore, les visiteurs peuvent
y voir les pantoufles de Turpin *, en velours violet, les-
quelles ont au moins le mérite de dater du règne de
François Ier (au xvne siècle, le célébrant les chaussait
aux messes solennelles2); ils y peuvent aussi vénérer le
bâton pastoral du bon archevêque, et l'un de ses étriers3 ;
et encore, la masse d'armes de Roland : c'est un boulet
de bronze, rattaché par une chaîne à un solide manche
de bois'. Les pèlerins du xvir9 siècle5, et déjà ceux du
xve siècle 6 y voyaient en outre le cor de Roland, « long
d'environ deux brasses », et plusieurs autres merveilles.
Rien de ce bric-à-brac épique n'offre le moindre intérêt,
et nous savons en outre que l'abbaye n'a commencé
qu'assez tard à exploiter la Chanson de Roland.
1. Sarasa, ouvr. cité, p. 126; Marquet de Vasselot, art. cité,
p. 212, etc.
2. Au témoignage du prêtre bolonais Domenico Laffi, qui alla
trois fois en pèlerinage à Compostelle de 1670 à 1673. Voyez son
amusante relation dans l'article de G. Paris sur Roncevaux.
3. Sarasa, ouvr. cité, p. 46. Cet étrier passait d'ailleurs au xvne
siècle pour avoir appartenu à Roland : « Ici se montre dedans, la
dite église plusieurs belles reliques, et le cor de Rolland, un estrieu
du dit Rolland, comme l'on dit les deux plombades de Rolland
et Olivier, la chapelle de Rolland, le tombeau où furent ensevelis
ses compagnons et un hôpital pour les pèlerins. » (Le chemin de
Tolose, cité par Daux, Le Pèlerinage h Compostelle, p. 189.)
4. Raymond, cité par L. Gautier, La Chanson de Roland, note
du v. 892.
5. Laffi, entre autres.
6. Au témoignage de Pulci (Morgante, c. XXVII, str. 106), cité
par G. Paris, dans les Légendes du moyen âge, p. 11 :
a E tutti i peregrin questa novella
Riportan di Galizia ancora espresso
D'aver veduto il sasso e'1 corno fesso. »
310 LA CHANSON DE ROLAND
Nous le savons par un document émané de l'abbaye
elle-même (l'un des manuscrits qui le contiennent est
encore aujourd'hui conservé à la collégiale de Ronce-
vaux) ; c'est un poème en vers latins rythmiques *, com-
posé entre les années 1 199 et 121 o 2. 11 célèbre la sainte
maison :
Domus venerabilis, domus gloriosa,
Domus admirabilis, domus fructuosa,
Pyrenaeis montibus floret sicut rosa,
Universis gentibus valde gratiosa...
11 nous renseigne de façon pittoresque sur l'accueil
qu'y recevaient les voyageurs. La porte était ouverte à
tous venants, fussent-ils hérétiques, juifs ou païens.
Sur le seuil, un homme offrait du pain à ceux qui
passaient, sans rien leur réclamer qu'une prière. Vou-
laient-ils entrer, ils pouvaient s'y faire raser ou tondre,
ou y donner leurs souliers à rapiécer :
Si videres pauperum ibi sobtulares
Resarciri corio, tune Deum laudares.
1 . Il a été publié d'abord par le P. Fidel Fita, d'après deux
manuscrits, celui de la collégiale de Roncevaux et un autre,
conservé à Munich [Boletin de la r. academia de la historia,
Madrid, 1884, p. 172). Une autre édition (d'après le seul manu-
scrit de Roncevaux) en a été donnée par M. l'abbé Dubarat dans le
Bulletin de la Société des sciences, lettres et arts de Pau, t. XVIII,
1888-1889, en un mémoire intitulé Boncevaux, charte de fonda-
tion, poème du moyen âge, règle de saint Augustin, obituaire.
2. L'attribution que le P. Fita (art. cité, p. 178) en fait à
Rodrigue Ximenes est des plus douteuses.
ATTACHES TOPOGRAPHIQDES : RONCEVAUX 31 J
S'ils tombaient malades, deux hospices, l'un pour les
hommes, l'autre pour les femmes, les recevaient, pour-
vus de lits bien parés et de bains ; et dans chacun il y
avait un cellier, plein d'amandes, de grenades et de
fruits de toutes sortes.
Ce panégyrique, ou plutôt cet attrayant prospectus,
fort détaillé, insiste sur les divers titres d'honneur de
l'abbaye, sur les divers avantages, spirituels ou tem-
porels, qu'elle offre à ses hôtes. Si au nombre de ses
trésors elle avait alors compté des reliques de Charle-
magne, le poète n'aurait pas manqué de le dire. 11 s'en
tait au contraire. Décrivant, par exemple, la Chapelle
du Saint-Esprit, il a soin d'avertir les pèlerins que,
s'ils meurent à l'hospice, ils auront la satisfaction
d'être enterrés en ce lieu privilégié et qu'on y entend
parfois les anges chanter; mais il ne dit pas, comme
font les chanoines d'aujourd'hui, que ce soit la chapelle
funéraire des guerriers de Charlemagne. Il ne souflle
mot ni de Charlemagne. ni de Roland, ni d'aucune
légende épique.
Ce silence s'explique aisément. L'abbaye de Ronce-
vaux n'est pas ancienne1. Elle fut fondée par Sanche de
la Rosa, évêque de Pampelune, aux alentours de L'année
1130 2. Durant le premier sièclede son existence, ses édi-
1 . Il n'y a rien à retenir des fables rapportées par les historiens
modernes de l'abbaye, le licencié Iluarte au xvn- siècle, dom
Hilario Sarasa au \ixe. A les en croire. Charlemagne aurait
institué à Roncevaux un ordre « monastico-militaire »; L'abbaye
aurait été fondée au vme siècle, détruite par les Arabes, réédi-
fiée, etc.; ils invoquent à l'appui de ces dires des bulles du pape
Jean XVIII, datées de 1006 à 1018, que personne n'a jamais vues.
2. Tu acte, «ju'on appelle improprement la charte de fondation
312 LA CHANSON DE ROLAND
fîces, tout flambant neuf, ne pouvaient encore prétendre à
l'honneur d'abriter des traditions carolingiennes.
Du xiue siècle à nos jours elle n'a pas cessé d'exploi-
ter la légende de Roland ; mais elle n'a pas contribué à
la former, et ceux qui s'intéressent seulement aux phases
anciennes de notre légende pourraient aujourd'hui, visi-
tant Roncevaux, se dispenser d'entrer dans la Real
Casa. Mais n'a-t-il pas existé en ces lieux d'autres
églises plus anciennes ?
\ c) L'église possédée à Roncevaux par les moines de
Conques. Lune des saintes les plus honorées du moyen
âge fut sainte Foy, vierge et martyre, qui souffrit tout
enfant sa passion. L'antique abbaye de Conques en
Rouergue possède ses reliques l. Au xie siècle, la gloire
de sainte Foy battait son plein et les pèlerins venaient
de toutes parts vénérer sa statue d'or, chargée de pier-
reries comme une idole barbare 2. On se rappelle que le
de l'abbaye, a été publié par le P. Fita et par M. l'abbé Dubarat
dans les mémoires indiqués ci-dessus (p. 310, n. 1). Cette charte
est suspecte. Mais c'est bien Sanche de la Rosa qui a fondé la
maison, comme le montre une bulle solennelle du 5 mai 1137,
conservée dans la collection Duchesne (Bibl. nat., t. 99, fol. 129).
Elle est adressée au prieur de Roncevaux et à ses moines, et
dispose que ce pape prend sous sa protection le prieuré de Ron-
cevaux, en confirme les possessions, et le recommande à la
sollicitude de la chrétienté. Cette dernière disposition, visant tous
les fidèles, motive l'expédition d'une petite bulle, datée du lende-
main, 6 mai 1137, que l'on trouvera imprimée dans Migne, Patro-
loyia lafina, t. 179, p. 325.
1. Voyez Sainte Foy, vierge et martyre, par l'abbé Bouillet et
L. Servières, Rodez, 1900.
2. Comme l'atteste le Liber de miraculis sanclae Fidis (édition
A. Bouillet, 1897) composé par Bernard, écolâtre d'Angers ; le
livre est dédié à Fulbert, évêque de Chartres de 1007 à 1029.
ATTACHES TOPOGRAPHIQUES : RONCE VAUX 313
Guide des pèlerins détermine par le nom de sainte Foy
de Conques Tune des quatre grandes routes de Saint-
Jacques ' et les archéologues s'accordent à remarquer la
ressemblance de l'église de Conques et de la basilique
de Compostelle 2. Un poème en langue vulgaire, récem-
ment retrouvé, célébrait les mérites de sainte Foy 3 ;
il est antérieur à la Chanson de Roland, et c'est l'un des
plus anciens monuments de la littérature provençale.
Or, sainte Foy fut l'une des patronnes favorites des
chevaliers chrétiens qui combattirent au xie siècle les
Musulmans d'Espagne. Parce que des païens lavaient
jadis martyrisée, la petite sainte protégeait en revanche
ceux qui s'exposaient à leur tour aux coups des ((païens».
En Tan 1018, le Normand Roger Ier, de Tosny, seigneur
de Castillon, conduisit contre les Maures la première
expédition française qui, depuis le temps de Charle-
magne, ait franchi les Pyrénées occidentales ; sur la
voie du retour, il vint faire ses dévotions à Conques et
obtint de rapporter dans sa seigneurie des parcelles des
reliques de sainte Foy : c'est l'origine de Conches en
Normandie i.
Vers la fin du même siècle, « sainte Foy s'en alla
combattre les Maures sous la bannière des rois d'Ara-
1 . Voyez surtout à la p. 28 du Guide.
2. A. Bouillet, Sainte-Foy de (Conques, Sainl-Sernin de Tou-
louse et Saint-Jacques de Compostelle, Paris, 1893 (extrait des
M ('-moi vos de la société des antiquaires de France, t. III).
3. Il a été publié par M. J. Leite de Vascoucellos dans la
Romania, t. XXX (1902), p. 177.
4. Voyez l'abbé Bouillet, Sainte Foy, p. 284, et, du même
auteur, L'éç/lise Sainte-Foy de Conches (Eure) et ses vitraux,
Caen, 1889.
314 LA CHANSON DE ROLAND
gon ' ». Le roi Sanche Ramirez leur avait pris Barbastre
en 1064 P. Les Maures l'ayant reprise, son fils, le roi
Pierre, promit à sainte Foy, si elle l'aidait à la recon-
quérir, de donner la plus grande mosquée aux moines
de Conques, pour y établir un prieuré. Victorieux, en
1101, il tint parole3, et, confiant dans l'intercession de
sainte Foy, il fit un vœu semblable en marchant contre
Saragosse et Lérida4. L'évêque de Pampelune, qui, sans
doute, le conseilla en cette circonstance, était alors un
ancien moine de Conques, Pierre d'Audouque.
1 . Gustave Desjardins, Cartulairede V 'abbaye de Conches, Paris,
1879, p. xv.
2. Sur les dates des deux sièges de Barbastre, 1064 et 1101,
voyez Zurita, Anales de la corona de Aragon, 1610, t. I, f° 24,
col. 2, etf° 33, col. 4.
3. C'est par erreur que Gustave Desjardins (Cartulaire de
Conques, l. laud.) attribue à Sanche Ramirez ce vœu et cette
donation.
4. « Ego, Petrus, Dei gratia rex Aragonensium et Pampilonen-
sium, pro salute et remedio animae meae et bonae memoriae patris
mei régis Sancii et matris meae ceterorumque parentum meo-
rum , douo et concedo Sancto Salvatori et sanctae Fidi, glorio-
sae virgini de Conchis, et abbali Begoni... majorem et meliorem
unam mezchitam quae sit in Barbastro ad conslruendum ibi
monasterium, excepta illa de sede episcopali » (Cartulaire de
Conques, p. 337). Cf. Gallia christiana, t. I, Instr., p. .">i :
(( . . . Notum sit... me [Petrum Sancii], antequam Barbastrum civi-
tas christianitati restitueretur, dédisse S. Salvatori et S. Fidi de
Conchis... unam meschitam. .. Annoab incarnationeDomini mille-
simo centesimo primo, capta Barbastro, . . . monasterialem eccle-
siam s. Fidis... taliter pacifiée ordinavimus ut... etc. Quod si etiam
Deus dederit nobis seu posteritati nostrae Ylerdam ac Caesarau-
gustam, donamus inibi beatae Fidi hereditatem unius Mauri de
melioribus..., ut ipse Deus, per meritum ipsius, urbes ipsas sanc-
tae restituât christianitati. »
ATTACHES TOPOGRAPHIQUES I RONCEVAUX 3 I 'i
D'autre part, entre les années 1100 et Jlli, Sanche,
comte de Erro, en présence de l'évêque de Barbastre et
avec l'approbation de cet ancien moine de Conques,
Pierre, évêque de Pampelune1, donna à sainte Foy, la
glorieuse vierge de Conques, l'église de Roncevaux 2.
Ces faits montrent quels liens, quelle communauté
de pensées et de sentiments la guerre contre les Sarra-
sins établissait au xie siècle entre les seigneurs de France
et les seigneurs d'Espagne, entre les églises de France
et celles d'Espagne. Dès le xie siècle au plus tard, il y
eut une église à Roncevaux, et qui fut occupée dès le
début du xue siècle par des religieux venus de Conques,
1. Voy. Gust. Desjardins, préfacée son édition du Carlulaire
de Conques, p. xxx : « L'un des enfants donnés à l'abbaye de
Conques, Pierre d'Audouque (Tarn), joua un rôle important dans
les événements qui se produisirent en Navarre et en Languedoc
à la fin du xie siècle. Nommé évêque de Pampelune, il exerça une
grande influence à la cour des rois de Navarre et d'Aragon.
Il assista aux conciles qui se tinrent à celte époque dans le Midi
de la France, notamment à Toulouse, où il périt dans une sédition,
en 1114. )>
2. Voici l'acte de donation (Cartulaire de Conques, éd. Gustave
Desjardins, n° 472, p. 342): «In nominesanctae et individuaeTrini-
tatis. Ego Sancius, cornes de Erro, pro salute et redempcione ani-
mae meae, et patriset matris etuxoris meae et omnium parentum
meorum, dono Deo et s. Fidi, gloriose virgini de Conchis, eccle-
siam et elemosinariam de Ronzasvals et furnumet molendinum...
Et pust morlem meam dono... lotam ipsam villam de Ronzasvals
Deo et s. Fidi cum omnibus terminis et adjacenciis suis....
Hoc autem facio cum auctoritate domni Pétri, Pampilonensis
episcopi, et clericorum suorum, in presencia domni Poncii,
Barbastrensis episcopi, qui hoc acaptavit ad opus s. Fidis et
monacliorum et pauperum. S. domni Sancii comitis, qui banc
cartam fieri jussit. S. domni Poncii, episcopi. »
316 * LA CHANSON DE ROLAND
c'est-à-dire d'un sanctuaire dont la patronne est mêlée
à l'histoire des expéditions françaises et espagnoles
contre les Maures. Les faits de cet ordre ont peut-être
quelque sens, et nous y insisterons plus loin. Pour
l'instant, faute de documents sur cette église française
de Roncevaux, adressons-nous à une autre église, la
plus vénérable.
d) La Capella Caroli et Z'Hospitale Rollandi à Ibaneta.
A Ibaneta, au point de jonction des deux routes qui
mènent en France, se dressent encore quelques pans de
murs délabrés et calcinés. Ce sont les restes dune cha-
pelle qui peut remonter, selon les archéologues, jus-
qu'aux temps carolingiens j. Les textes que voici nous
renseignent sur le monastère dont elle est le dernier
vestige :
1° En 1071, Sanche leNoble donne à Fortuno, évêque
d' Avala, le monastère de Saint-Sauveur, sis à Ibaneta :
« nobile et regale monasterium Sancti Salvatoris 2 » ;
2° Le 1er juin 1110, Ermesenda et Fortuno Sanchez de
Yarnoz, son mari, donnent à l'abbaye de Leyre en
Navarre le monastère de Saint-Sauveur d'Ibaneta et ses
cubiculares, ou lieux de refuge pour les pèlerins3;
3° En 1127 (?), Sanche de la Rosa, évêque de Pampe-
lune, désigne l'emplacement de l'abbaye de Roncevaux,
comme il suit : Ego, peccator Sancius, facio domum
1. Une gravure qui se voit au t. III, p. 563, des Epopées, fran-
çaises de L. Gautier, la représente telle qu'elle était il y a qua-
rante ans. Elle fut brûlée en 1881 par une imprudence de soldats
qui faisaient un cordon sanitaire.
2. Sarasa, ouvr . cité, p. 32.
3. J. de Jaurgain, La Vasconie, t. I, p. 109.
ATTACHES TOPOGRAPHIQIES ! RONCEVAL'X 317
ad presens unam ad receptionem peregrinorum sive
quorumlibet hominum illic in necessitate hospitare
volentium in vertice montis qui dicitur Ronsasvals,
juxta Capellam Caroli Magni. famosissimi régis Fran-
corum ' :
4° Un document de date incertaine détermine en ces
termes les limites des terres qui sont de la juridiction
de l'évèque de Pampelune : « . . . Ex alia vero parte.
tota vallis de Roncal et Sarerazo atque Aezcoa, et vallis
de Erro usque ad Capellam Sancti Saluât oris quae
dicitur Caroli Ma g ni usque ad portum de Velate 2 » :
5° Vers 1150. le Guide des pèlerins dit qu'à la des-
cente du Port de Cize on rencontre, avant Pioncevaux,
un hospice et une église, et il appelle l'hospice Hospitale
Botolandi 3 ;
1. Bolptinde la r. academia de In hisloria, Madrid, t. IV, p. 180.
2. C'est une charte attribuée à Sanche le Grand 999-1035 . On
la date d'ordinaire de l'an 1027 et il nous serait précieux de
trouver attesté de si bonne heure le nom de Capella Caroli
Magni. Mais, tandis que la plupart des auteurs ont admis jusqu'à
ces derniers temps l'authenticité de cet acte, M. l'abbé Dubarat
Le Missel de Bayonne de 1543, Pau. 1901, p. xxxm a relevé
contre lui de sérieux motifs de suspicion : «■ Les préliminaires,
écrit M. Dubarat, respirent le faux à outrance. Il y est dit que
Sanche le Grand a pitié de l'église de Pampelune désolée et
détruite par les Barbares. On remarquera qu'il s'y prend un peu
tard. En acceptant la date fixée par Moret '1065 de l'èreespagnole
ou 1027 de notre ère , on voit qu'il y a depuis 778, année où fut
créé le royaume d'Aquitaine et Pampelune délivrée des Sarrasins,
tout juste 249 ans. Pendant ces deux siècles d'une administration
probablement calme et féconde, l'église de Pampelune avait eu
largement le temps de se refaire. C'est ce que n'a pas prévu
l'auteur du diplôme.
3. Ed. Fila, ]>. 5 : < Primitus in pede Montis Ciserei, versus
318 LA CHANSON DE ROLAND
6° En 1279, une bulle de Nicolas III mentionne,
parmi les possessions du monastère de Leyre, un hospice
ainsi désigné : « hospitale de Summo Portu, quod
Sancti Salvatoris et Capella Hollandi dicitur1. »
De ces textes il résulte que ces divers noms, Monaste
rium S. Salvatoris, Capella Caroli, Hospitale Rotolandi,
Capella Rollandi, s'appliquent au même sanctuaire, Saint-
Sauveur d'Ibaneta, que les religieux de la grande abbaye
de Leyre occupèrent depuis le XIe siècle. Appartenant
tous deux aux religieux de Leyre, l'Hospice de Roland
et la Chapelle de Gharlemagne étaient deux bâtiments
d'une même maison, et devaient s'élever à quelques
pas seulement l'un de l'autre. Personne dans les temps
modernes n'a jamais supposé et sans doute personne
ne supposera jamais que l'hospice aura été fondé à l'inten-
tion des pèlerins de saint Jacques par Gharlemagne lui-
même et baptisé par lui en 778 du nom de Roland :
ce nom, chacun en convient, ne peut provenir que
d'un travail légendaire. On n'est donc pas en droit d'in-
voquer, comme le font plusieurs auteurs, le nom de la
Capella Caroli, à deux pas de là, à l'appui de l'hypothèse
que Gharlemagne aurait lui-même construit cette cha-
pelle en mémoire de la bataille : elle aussi, elle doit tirer
son nom d'un travail légendaire. De même la vallée de
la Nive d'Arnéguy, toute voisine : les mêmes auteurs
scilicet Gasconiam, est villa sancti Michaelis ; — deinde, transito
cacumine ejusdem montis, reperitur hospitale Rotolandi ; —
deinde villa RuncievalHs. » Comparez p. 15 : « In descensione
hujus montis, invenitur hospitale et ecclesia. . . ; — deinde inve-
nitur Runciavallis. »
4. .1 . de Jaurgain, La Vasconic, t. I, p. 436.
ATTACHES TOPOGRAPHIQUES : RONCEVAUX 319
veulent que le nom de Vallis Caroli, attesté seulement
à partir du xu° siècle, s'y soit attaché dès Tan 778 ;
mais qu'aurait pu signifier en 778 Vallis Garoli, sinon
« Vallée où Charles n'a point passé » ?
Ces trois dénominations, toutes trois d'origine légen-
daire, nous sont d'ailleurs précieuses. Ce n'est pas l'ab-
baye neuve de Roncevaux, mais la maison plus vieille
très vieille peut-être, de Saint-Sauveur dlbaneta qui était
au xii'' siècle le sanctuaire de nos héros. Dans la chapelle
parée du nom de Charlemagne on gardait la pierre fendue
par Tépée de Roland : « In descensione hujus montis, dit
le Guide '. invenitur hospitale et ecclesia in qua est
petronus que m Rotolandus, héros potentissimus. sjiathn
sua a summo usque deorsuvi per médium trino ictu
scidit " . Deindc invenitur Iiunciavallis. locus scilicet in
quo hélium magnum olim fuit factum, in quo re.c Mar-
sirus et Rotolandus et Oliverus . . . occisi fuere 3. »
1. P. 15.
2. Rapprochez ces vers, écrits vers 1197 par Gilles de Paris,
précepteur du futur roi Louis VII :
Pelraque quara, cumrueret. mucrone corusco
Martia dextra fidit. . .
Restât adhuc, rerum non intima teslis earum.
3. A la page 43, le Guide racontant plus en détail la mort de
Roland, dit : « Et super petronum in Ru nciavalle quaedam ecclesia
fahricafur. » La contradiction n'est qu'apparente. A la p. 15,
l'auteur décrivait un itinéraire et distinguait IbaSeta de Ronce-
vaux ; à la page 43, résumant à grands traits l'expédition de Charles
en Espagne, il prend en un sens pluslarge le nom de Roncevaux.
Il est à remarquer aussi que le Guide nomme plusieurs fois Run-
ciavallis, mais sans jamais parler de l'abbaye, qui s'y trouvait
pourtant depuis une vingtaine d'années : soit que les commen-
cements de l'abbaye aient été modestes et difficiles, soit que le
Guide ait voulu conserver sa préférence à la vieille maison
dlbaneta.
320 LA CHANSON DE ROLAND
Vers 1279, les religieux de Roncevaux achetèrent à
Raymond, abbé de Leyre, pour trois mille sous d'or,
l'église et l'hospice d'Ibaneta1. De témoignages plus
récents 2 il résulte qu'ils transférèrent dans leur abbaye
la pierre sacrée : ainsi Ulysse et Diomède avaient
emporté dllion le Palladium.
Néanmoins jusqu'à une époque très récente les voya-
geurs continuèrent à faire à Ibaîieta, dans le vieux sanc-
tuaire déchu, leur première halte sur le versant espagnol
de la montagne. « Là, dit le pèlerin Domenico Laffî3,
nous chantâmes un Te Dcum pour rendre grâces à Dieu
de nous avoir conduits sains et saufs. Avant de quitter
la cime des hautes Pyrénées, que nous avions gravies
avec tant de peines, nqus nous reposâmes dans une
chapelle. Nous y vîmes beaucoup de figures et de sculp-
tures antiques, et quelques inscriptions effacées par le
temps. »
1. Voyez J. de Jaurgain, La Vasconie, t. I,p. 436 : « Ecclesiam
seu hospitale situm et positum in loco qui dicitur Summi Portus
cum omnibus juribus et pertinentibus suis.. . . id est quamdam
domum nostram, seu hospitale, sitam et positam in loco qui
dicitur Goroscaray. » (Gososcaray est tout près d'Ibaneta, à la
descente vers le Val-Carlos.) M. Jaurgain dit que cette vente
eut lieu « peu après 1279 ». Cependant, P. Raymond, qui cite le
même document (voyez L. Gautier, La Chanson de Roland, éd.
de 1872, note du v. 816), la date du 20 mars 4273. Si cette date
est exactement transcrite, on s'étonne que la bulle de Nicolas III,
citée plus haut, qui est de 1279, conserve encore Saint-Sauveur
d'Ibaneta dans l'inventaire des biens de Leyre. Il faudrait revoir
ces actes.
2. Le Chemin de Tolose, la relation du pèlerin Laffî, citée par
G. Paris, dans les Légendes du moyen âge, p. 16.
3. Ibid., p. il.
attaches topographiques: roncevaux 321
e) La Crux Caroli au Port de Cizc. I 11 autre monu-
ment encore, paré lui aussi du nom épique, mérite de
l'attention.
1° Une charte, dite d'Arsius '. d'époque incertaine,
dénombrant les terres qui sont de la juridiction de
Pévêque de Bavonne, y comprend la vallée de Gize jusqu'à
la Croix de Charles : « Omnis vallis quae Cirsia dicitur
usque ad Karoli Crucem. »
2° Si l'on ne peut fixer avec assurance la date de la
charte d'Arsius ', on possède du moins une bulle de
Pascal II, qui, en l'an 1106. en répète les termes ; :
1. Un évêque de Bavonne, Arsius, est censé, en 980, y donner
la description géographique de son diocèse. L'original sur parche-
min a été reproduit en fac-similé par M. V. Dubarat, Le Missel
de Bayonne de I S 13 . Pau, 1901.
2. Divers auteurs, même récents, ont invoqué cette charte pour
établir que le nom de Charlemagne s'est perpétué traditionnelle-
ment au Port de Cize : portant cette haute date, 980, elle leur
fournissait un témoignage bien plus ancien que les autres. Ces
auteurs n'ont pas pris garde que la charte est fausse, et que, dès
1896, J.-F. Bladé Mémoires sur Vévéché de Bayonne, dans les
Etude* historiques et religieuses du diocèse de Bayonne en a prouvé
l'inauthenticité. M. Dubarat i Le missel de Bayonne de 1543, p. xxx
et suiv. ) a reproduitla démonstration de Bladé et y a insisté. Qu'il
suffise de transcrire ici ces quelqueslignes de M. Dubarat : « Dans
cet acte prétendument écrit en 980, on voit Benoit VII, Hugues
Capet, et Salvator, abbé de Leyre. Or le premier mourut le 1er
juillet 984, Hugues Capet fut sacré le 3 juillet 987 et Salvator ne
fut abbé de Saint-Sever qu'en 993. date delà fondation de ce mo-
nastère. M. Dubarat fixe « comme date approximative delà fabri-
cation de la charte, la fin du xie siècle ou le commencement du
xir ».
3. Voir cette bulle dans Dubarat, ouvr. cité. p. xxxn. If. de
Jaurgain La Vasconie, t. I, p. 413) en conteste l'authenticité, mais
à tort. L'erreur dans le millésime 120*'» pour 1100 et dans l'indic-
J. BÉdibb. — Les légendes épiques, t. III. -1
?)'2'2 LA CHANSON DE ROLAND
« Omnis vallis quae dicitur Girsia usque ad Karoli Cru-
ce m . »
3° La Chronique de Vézelay, composée de 11 56 à 1168,
continuée jusqu'à 1324. recourt à la Crux Caroli pour
marquer l'extrême limite méridionale des territoires que
le mariage d'Alienor d'Aquitaine avec Louis le Jeune en
1137 apporta au domaine royal : « Totam Aquitaniam,
Gasconiam, Bascloniam et Navarriam usque ad montes
Pyrenaeos et usque ad Crucem Caroli 1 ».
4° Le Guide des Pèlerins 2 donne cette description :
« Au pays des Basques, sur la route de saint Jacques,
se trouve une montagne très haute, nommée Portus
Ciserae... La montée en est de huit milles et la des-
cente d'autant. Il est si élevé qu'il semble qu'une fois
parvenu à son faîte, on pourra toucher le ciel delà main:
de là-haut, on peut voir la mer occidentale et trois régions,
la Castille, l'Aragon et la France 3. Or, au sommet de
ce mont [in summitale ejusdem montis), est un lieu qu'on
appelle Crux Caroli, parce que Charles, se rendant en
Espagne avec ses armées, ouvrit le premier, par la hache,
le pic et la pioche, la route sur cette montagne, et le pre-
mier y éleva la croix du Seigneur. Là, il se mit à genoux,
et, la tête tournée vers la Galice, il fit sa prière à Dieu
et à saint Jacqiîcs. C'est pourquoi les pèlerins ont cou-
tume de s'agenouiller en cet endroit, de se tourner eux
aussi vers la patrie de saint Jacques, et de prier. Ils y
tion (XIII pour XIV) est sans importance, vu que nous ne possé-
dons qu'une copie de cartulaire.
1. Recueil des historiens des Gaules, t. XII, p. 41. Cf. J.de Jaur-
gain, La Vasconie, t. I, p. 240 et p. 436.
2. P. 14-15.
3. (Ce n'est ici, il va sans dire, qu'un mirage.)
ATTACHES TOPOGRAPHIQUES '. RONCEVAl X 323
plantent chacun une croix Aussi peut-on y voir des mil-
liers de croix, et ce lieu est tenu pour le premier de la
route où l'on doive une oraison à saint Jacques ] ». Di-
vers auteurs veulent que cette croix ait été réellement
édifiée, par Charlemagne : il aura, disent-ils, « sinon con-
struit, du moins réparé la voie romaine, et sans doute il
avait rappelé ce travail dans une inscription gravée sur
la croix ». Nous pouvons le croire, mais nous n'y sommes
tenus que dans la mesure où nous sommes tenus de croire
que Charlemagne s'est agenouillé en ce lieu, la tête tour-
née vers la Galice, et que, par un anachronisme étrange,
il y a prié saint Jacques de Compostelle.
1. M. Louis Colas [Mémoire sur l'emplacement de la Croix
dite de Charlemagne, Bayonne, 1911), informé par des gens de
Roncevaux, chanoines et bergers, que les débris d'une croixsub-
sistent sur une montagne voisine, l'Orzanzurieta, en a fait l'as-
cension et y a trouvé en effet un amas de moellons « au milieu
desquels se reconnaissent aisément deux degrés circulaires » ; il
veut y reconnaître le soubassement de la Crux Caroli. Mais le
doute est permis. L'Orzanzurieta, situé à Lest du Mont Allabiscar,
est hors du trajet normal des voyageurs. Si la Crux Caroli devint
un lieu de prière, ce dut être parce qu'elle était, non pas sur une
hauteur isolée, mais en plein sur la route, en un endroit où les pas-
sants avaient pris coutume de s'arrêter. Sans quoi, le Gui'c/edirait-il
, que chaque pèlerin y doit une oraison à saint Jacques ? En fait, le
Guide place la Croix sur le mont qu'il appelle le Portus Ciserae,
« in summitate ejusdem montis >>, sur le chemin des pèlerins « via
sancti Jacobi », qui part, dit-il, de la Villa sancti Michaelis et qui
aboutit à la Capella Rololandi, c'est-à-dire à Ibaneta. Si l'on tient
à retrouver l'emplacement de la dite Croix, c'est donc sur cette
route qu'on devra chercher, et, selon les indications du Guide, a
mi-chemin, près du col de Bentarte, en un lieu d'où l'on ait une
belle vue sur l'Espagne, et qui soit propre à servir de frontière et
de « montjoie ». — Les moellons de l'Orzanzurieta ne représente-
raient-ils pas simplement un point trigonométrique? (Voir, dans
le mémoire de M. L. Colas, la note de la page 9).
324 LA CHANSON DE ROLAND
f) L'ansgarde Roland. On montrait à Roncevaux, au
xuic siècle, en un lieu que je ne sais préciser, une hau-
teur qu'on appelait ïangarda Rollan1.
g) Les auhépins, les épines, les coudriers. Selon la ver-
sion du manuscrit d'Oxford, Charlemagne fait porter les
morts à un charnier, que les prêtres bénissent; puis, il
les laisse :
2959 Gaillardement tu/, les unt encensez,
A grant honor pois les unt enterrez,
Sis unt laisez : qu'en fereient il el ?
C'est la version la plus simple, et sans doute la plus
ancienne. Mais les remaniements rimes parent cette scène
de miracles. Les corps chrétiens et païens sont mêlés et
confondus sur le champ de bataille : comment distinguer
les uns des autres ? Charlemagneprie « pour la sevrance »
des chrétiens12 :
La voiz del ciel i tramist saint Martin
Qi en sevra le lignage Caïn,
Car sor chascun list croistre un albespin.
Encor les voient li gentil pèlerin
Qi a seint Jaque en vont le droit chemin.
Charles se drece, si tint le chief enclin ;
Ses els essue al pan de son hermin.
1. Au témoignage de Guillaume Anelier, Histoire de la guerre
de Navarre en 1276 et 1277, édition Fr. Michel (dans la collec-
tion des Documents inédits pour servira Vhistoire de France), v.
229 et 2748.
2. Texte de C (V1), p. 300 de l'édition Foerster. Les manu-
scrits P, L, T (éd. Foerster, p. 223-5) donnent le même récit, plus
délayé.
ATTACHES TOPOGRAPHIOUES : RONCEVAl X 325
Charles se drece, si a fait un sospir,
Vit tote Posta une voiz frémir;
Des Sarazins ni pot un seul cosir,
Car Deus les iist espines devenir,
Pognanz et aspres, si ne poent florir.
« Baron, dist Charles, ben devon Deu servir:
Nus ne se doit esmaier de morir. . . »
On creuse des fosses pour les chrétiens retrouvés, et,
quand elles sont prêtes :
Xostre enperere se dreza en estant,
Lo ciel regarde par merveillos talant,
Vit la clarté et les angles chantant,
Qil vont les armes a grant joie menant.
Les morz enterrent Borguegnon et Xormant.
Ainz q'il se partent i fist Deus vertu grant :
Permi les fosses vont les coudres croissant,
Belles et droites, fresches et verdoiant.
Qi a lozjorsi sunt aparissant '.
Par deux fois en ces vers les rimeurs affirment qu'ils
n'ont pas imaginé eux-mêmes ces miracles, et que les
\. On lit pareillement chez Philippe Mousket (éd. de Meiffen-
berg, v. 8618) :
Quar a chascun François asist
Une aubespine florissant
Et li paien furent gisant,
Lait et hidus, et sor chascun
Ot un sek arbre noir et brun.
Chez le traducteur Scandinave ( Romanisclie Studicn, t. III, p.
-^ i T . Charles voit au matin que des buissons ont poussé sur tous
les cadavres des païens, tandis que les corps des chrétiens restent
à découvert ; il fait enterrer chaque chrétien là où il est tombé.
3:26 LA CHANSON DE ROLAND
buissons et les arbrisseaux merveilleux végètent encore
à Roncevaux, comme peuvent le voir « li gentil pèlerin ».
C'est probablement une légende locale.
Cette visite de Roncevaux n'est pas, semble-t-il, tout
à fait décevante. Si nous possédions en nombre, concer-
nant les évêchés de Pampelune et de Bayonne, des
documents du ixe, du xe et du xie siècle et qu'ils ne fissent
nulle mention de Charlemagne, leur silence serait chose
grave. Mais les rares textes que nous avons produits sont
à la fois les plus anciens et les seuls, ou presque, quisoient
relatifs à ces diocèses, et dès la première moitié du xne
siècle ils parlent de la Crux Caroli, de la Vallis Caroli,
de la Capella Caroli. Pour qu'en 1106 le nom de Crux
Caroli ait pu être employé comme un terme géographique
compris et accepté de tous, il faut qu'il soit plus ancien, et,
s'il serait arbitraire d'affirmer qu'il représentait déjà en
1106 des traditions plusieurs fois séculaires, il serait bien
plus arbitraire encore et presque absurde de dire que le
nom de Charles a dû pour la première fois se fixer à cette
croix cette année-là précisément. S'il n'est point certain
que des traces de la bataille historique aient subsisté au
Col de Cize et que Charles y ait élevé des monuments,
il est certain du moins qu'il y a passé, que ses troupes y
ont campé ; il est certain que nous sommes sur la princi-
pale voie de communication entre la France et l'Espagne,
en un lieu- frontière, et il est certain que de tout temps,
à Ibaneta ou à Roncevaux, au terme dune ascension
pénible en montagne déserte et peu sûre, à l'étape obli-
gée, il y eut, pour recevoir les voyageurs, des auberges
et des sanctuaires. Dès une époque antérieure à la Chanson
ATTACHES TOPOGRAPHIQUES : LE VAL-CARLOS 327
de Roland, des gens d'église desservaient la chapelle du
Saint-Sauveur, et nous avons rencontré au débouché du
Col de Cize des clercs contemporains du poète Turold,
moines venus de Leyre, moines français venus de Conques,
bien faits pour garder ou pour fomenter des traditions
légendaires : et de ces antiques légendes locales nous
avons aussi retrouvé quelques restes.
6. Le Val-Carlos.
Val-Carlos, ainsi s'appelle la gorge où coule la Nive
d'Arnéguy, et par où Ton peut passer de Roncevaux à
Saint-Jean-Pied-de-Port. C'est dans cette vallée, selon le
Guide (p. 15), que « Charles campait avec ses armées,
tandis que les pairs étaient massacrés à Roncevaux. »
Même version dans la Chronique de Turpin l : « La
voix du cor parvint aux oreilles de Charles, qui avait
planté ses tentes dans le Val-Charlon, à huit milles de Ro-
land, du côté de la Gascogne ; c'est un ange qui lui apporta
l'appel du cor. » Et plus loin : « A l'instant où l'âme de
Roland sortit de son corps, moi Turpin, je célébrais dans
le Val-Çharlon, en présence du roi, la messe des morts.
Je fus ravi en extase, et j'entendis des chœurs qui chan-
taient dans les cieux. »
Mais voici, dans la Kaiserchronik -, une autre légende,
très naïve, attachée à ce lieu. Charles, s'étant rendu
1. Éd. Castets, chap. XXIII.
2. Die Kaiserchronik eines Regensburger Geistlichen, éd.
E. Schrôder Monumenta Germ. hist., Deutsche Chroniken, t. I
(1892), v. 14877 et suiv. Cf. l'Histoire poétique de Charleviagne,
p.' 277-9.
328 LA CHANSON DE ROLAND
c< in Yspaniam », avait soumis ce pays à l'obéissance de
Dieu ; puis, après de nouvelles victoires en Navarre, il
avait pris Arles par ruse au bout d'un siège de sept ans ;
il avait ensuite réduit par famine la ville de Gérone :
Il se rendit ensuite in Galitiam. Alors, le roi des païens lui fit de
grands maux ; les chrétiens furent tous massacrés ; Charleséchap-
paà grand'peine. Aujourd'hui encore la pierre sur laquelle il s'as-
sit est mouillée des larmes chaudes qu'il versa l. Il pria, s'accusant
à Dieu de ses péchés... Alors l'ange vint le consoler et lui dit :
« Charles, aimé de Dieu, une joie te viendra bientôt. Envoie tes
messagers en hâte chercher les jeunesfilles ; les femmes mariées,
il les laisseront chez elles. Dieu veut ici montrer sa puissance.
Si tu veux le craindre et l'aimer, ces jeunes filles te regagneront
ta gloire. »
Les messagers se hâtèrent et par tout l'empire rassemblèrent
les jeunes filles. Ils les menèrent ad Portam Cesaris (au Port de
Cize) : là l'empereur les attendait. A l'assemblée, elles furent
nombreuses ; on en comptait cinquante-trois mille soixante-six ;
et Charles en loua Notre-Seigneur.
A.u lieu qu'on nomme Kurlestal[ vallée de Charles), elles ceignirent
les épées et s'armèrent. Là l'empereur put admirer mainte noble
vierge. Les sentinelles des Sarrasins s'étonnèrent grandement :
quel était ce peuple merveilleux? Les païens s'en retournèrent en
hâte et dirent à leur roi : « Sire, nous avons tué les vieux ; mais
voici que les jeunes sont venus. Ils veulent, je crois, venger leur
affront. Ils ont la poitrine large. Sire, n'essaye pas de les com-
battre : ce sont des preux. Leurs chevelures sont longues, leur
démarche est très belle ; c'est un peuple vaillant... » Ainsi les
sages conseillèrent le roi; il envoya ses otages à l'empereur et se
fit baptiser ; il crut en Dieu, lui et tous les siens, et il aima la
chrétienté. Ainsi Dieu donna la victoire à Charles sans coup férir;
1. C'est du sang qu'il pleure sur cette pierre, selon le Buolandes-
liel (éd. Grimm, p. 257, v. 19-22). On a des raisons de croire que
l'ecclésiastique de Ratisbonne à qui nous devons la Kaiserchronik
n'est autre que ce Conrad qui traduisit en 1132 la Chanson de
Roland (voy. la préface de Schroder, p. 52-62).
ATTACHES TOPOGRAPHKjLES : LE VAL-CARLOS 329
les jeunes filles connurent ainsi que le Dieu du ciel était avec
elle^.
Charles et ses guerriers retournèrent dans leur empire. Les
jeunes filles arrivèrent dans une verte prairie. Fatiguées de la
marche, elles plantèrent leurs lances en terre, s'étendirent les
bras en croix et louèrent Dieu de ses bienfaits. Elles passèrent
là la nuit. Un grand miracle se produisit : les lances se mirent à
verdoyer, à se couvrir de feuilles et de fleurs.' C'est pourquoi
ce lien s'appelle le Bois des lances : on peut le voir encore aujour-
d'hui. Le puissant Charles construisit en cet endroit une église
belle et solide, en l'honneur du Christ, de Notre-Dame et de
toutes les vierges, parce que la chasteté et la pureté des vierges
lui avaient donné la victoire ; cette église s'appelle Domini sanc-
titas*.
Ce récit nous intéresse surtout par sa date. Publiée à
Ratisbonne en 1152 au plus tard, commencée peut-être
dès l'année 1132 2, la KaisercJironik est antérieure à la
Chronique de Turpin et au Guide des pèlerins. Elle se
fonde pourtant sur des récits de pèlerins, et, semble-t-il,
sur une Chronique de Turpin avant la lettre, je veux
dire sur un écrit composé par des clercs à des fins de pro-
pagande pieuse \ Ce devait être un écrit en latin, puisque
le chroniqueur donne en ses vers allemands ces dési-
gnations latines : in Yspaniarn (v. 14877), in Galitiam
(v. 14916), ad Portam Cesaris (v. 14943), Domini Sanc-
1. G. Paris, après avoir transcrit ce texte dans Y Histoire
poétique de Charlemagne, dit (p. 279' : « Il est permis de croire
que ce récit est un des rares débrisdes traditions germaniques sur
Charles. » Mais il a plus tard écrit une note (voir son article sur
le (larmen de Prodicione Guenonis, Romania, t. XI, p. 483, n. i),
pour retirer cette conjecture.
2. Voyez la préface de Schrôder à son édition, p. 40-4.">.
3. Ibid.j p. 67. Gf. le Grundriss der germanischen Philologie,
2e éd., t. II, 1901, p. 173.
330 LA CHANSON DE ROLAND
titas (v. 15014). Le pseudo-Turpin rapporte, lui aussi
(avec cette différence qu'il l'applique à des guerriers,
non plus à des jeunes filles), le miracle du Bois des lances,
et c'est, ici et là, une légende propre à édifier des pèle-
rins sur la route. Gomme la Chronique de Turpin, la
Kaiserchronik raconte plusieurs expéditions de Charle-
magne en Espagne, et notamment m Galitiam. Pourquoi
en Galice, sinon parce que c'était là la patrie de saint
Jacques ?Charlemagne champion de l'apôtre Jacques, c'est
une fiction étrangère aux formes anciennes de la légende
de Roland, mais qui devint, comme on a vu, la pièce maî-
tresse de la Chronique de Turpin : on la voit poindre ici
à une époque où la Chronique de Turpin n'existait pas
encore.
7. Saint- Jean-Pied-de-Port .
Dans toutes les versions de la Chanson de Roland,
Charlemagne rapporte de Roncevaux en France les corps
de ses principaux barons : selon le Roland d'Oxford, trois
d'entre eux seulement, Roland, Olivier et Turpin ; selon
la version rimée, les douze pairs ; selon le pseudo-Turpin
et la Karlamagnussaga, les douze pairs et beaucoup
d'autres barons encore. Le texte d'Oxford décrit ainsi
sa route :
3682 Repairez sunt a joie et a baldur.
Passent Nerbone par force et par vigur ;
Vint a Burdeles, la citet de [renom] :
Desur Talter seint Seurin 1 le baron
1. Manuscrit : Seuerin.
ATTACHES TOPOGRAPHIQl ES I SAINT-JEAN-PIED-DE-PORT 331
Met l'oliphan plein d'or et de manguns :
Li pèlerin le veient lu la vunt ;
Passet Girunde a mult granz nefs qui sunt ;
Entresque a Blaive ad conduit sun nevold
Et Oliver, sun nobilie cumpaignun,
Et l'arcevesque ki lut sages et proz ;
En blancs sarcous fait mètre les seignurs ;
A Seint Romain la gisent li baron ;
Francs les cumandent a Deu et a ses nuns.
Caries cevalchet et les vais et les munz;
Entresqua Ais ne volt prendre sujurn.
Sur cette route bien dessinée, les remanieurs sauront
marquer d'autres étapes encore. D'abord, selon la version
rimée, Charles campe au pied des Pyrénées, durant une
nuit. Autour des bières des douze pairs, les chrétiens
font une veillée ardente ; ils allument des cierges aux
pointes de leurs lances :
Les Porz passèrent un poi ainz Tajornee;
A Seint Johan vindrent a la vespree.
La herbergerent la gent qi ert lassée.
N'i veïssiez ne terre ne valee,
Ne combe oscure qi tant soit ennublee
0 feu n'eùst ou chandele alumee
Ou cerge espris ou lanterne embrasée.
Entor les cerges fu mot grant la criée;
Par tote l'ost est la noise levée.
La nuit i jut nostre enpereres ber.
Li autres poeples pense de Tosteler.
En son les lances font cerges alumer.
Hoc fist Charles un moster estorer,
Por son nevou San Johan apeler,
As piez der Porz si com l'on doit passer * .
1. Éd. Foerster, p. 303.
332 LA CHANSON DE ROLAND
C'est le texte des manuscrits C et V1. Même récit dans
les manuscrits de l'autre groupe, P, L, T :
Iluec fïst Karles un monstier estorer,
Por son neveu Saint Jehan apeler,
Au pié des Porz si corn on doit passer '.
Le géographe arabe Edrisi loue, en 1154, cette église
(( bâtie sur une hauteur, très belle et très fréquentée 2 ».
Les clercs de Sanctus Johannes de Cisera faisaient-ils en
effet remonter les origines de cette église à Charle-
magne ? et les poètes ont-ils ici recueilli une légende
locale ? On ne possède pas de documents qui le
prouvent. Je me borne donc à remarquer que ces
rimeurs de la' fin du xne siècle savent placer Saint-Jean-
Pied-de-Port au point de la route qui convient, et qu'ils
ont dû avoir quelque raison de s'y intéresser.
8. A r bonne.
Sur le trajet des Pyrénées à Bordeaux, le manuscrit
d'Oxford marque une seule étape :
3683 Passent Nerbone par force et par vigur.
1. Texte de P (éd. Foerster, p. 226). L donne la même version;
mais en outre (à la p. 228), il donne ces vers :
La nuit se jul nostre emperere bers
Et les cors fit danz le mostier porter,
Si y a fait les barons enterrer,
Puis y a fait saint Johant aorer.
Plus loin, oubliant que ces barons sont déjà enferrés, L, par
une singulière contradiction, les enterrera à Blaye.
2. Voyez Haristoy, Les paroisses du pays basque dans les Etudes
historiques et religieuses du diocèse de Bayonne, 1 896, p. 589.
ATTACHES TOPOGRAPHIQUES I ARBONNE 333
Indication surprenante, et qui ne se retrouve nulle
part, sinon dans le manuscrit \l :
3846 Carlo civalça a la barba llorie,
Guardo sor destra, oit Nerbona scosie...
et le conteur italien arrête longuement en ce lieu Char-
lemagne et son armée : il y place l'épisode que VAi/rne-
rillot de Victor Hugo a rendu illustre.
Ce même épisode, les poèmes du cycle de Guillaume
d'Orange le placent, comme on sait, a Xarbonne. en
Septimanie. Faut-il croire, avec plusieurs critiques,
que l'auteur de la Chanson de Roland a connu l'épi-
sode d'Aymerillot dans une version où la scène se
déroulait en Septimanie. mais que, mauvais géographe,
il a confondu la Septimanie et le pays basque ?
Ce n'est pas impossible. Pourtant les érudits locaux ont
fait plus de crédit au vieux poète. François Saint-Maur l,
le premier, suivi par plusieurs autres critiques, a identifié
Xerbone du texte d'Oxfordavec Arbonne, arrondissement
de Bayonne, canton d'Ustarritz, à une lieue de Biarritz.
Ils ont produit un document, daté de 1186 '2, d'où il
résulte que l'ancien nom de cette localité était Xarbonne.
M. Camille Jullian en a publié d'autres, du xivc et du xv°
1. Roncevaux et la Chanson de Roland, simple réponse à une
question de géographie historique, Pau, 1870. Cf. Revue de Gas-
cogne, t. XI 1870), p. 383.
2. <c Super capellaniam de Narhona », dans une bulle de Céles-
tin III, citée d'abord par P. Raymond, d'après le Livre d'or de
Sainte-Marie de Bayonne Dictionnairp topographique des Rasses-
Pyfënées, 1863, p. 9 .
33 ï LA CHANSON DE ROLAND
siècles, et a montré en outre que Narbonne, aujourd'hui
simple bourgade de moins de mille habitants, a dû être
à l'époque romaine un vicus ou un oppidum \. « L'auteur
de la Chanson de Roland, ajoute M. Jullian, est beaucoup
moins dépourvu qu'on ne le pense de précision scienti-
fique : il a songé à la Narbonne du pays basque et non
pas à celle de Septimanie. Celle-là, bien campée sur les
dernières pentes des montagnes, entre la Nive, la mer
et les bois de Saint-Pée, ne lui a point paru une adver-
saire indigne de Charlemagne 2. Que plus tard une
nouvelle tradition ait préféré la Narbonne languedocienne
et se soit développée autour et à propos de ce nom, c'est
fort vraisemblable. Cette confusion est dans la nature
même des légendes populaires, qui donnent des noms
célèbres aux ruines anonymes, et qui absorbent le rôle
des lieux oubliés dans la vie d'illustres homonymes.
Mais elle n'est pas au point de départ de l'histoire poé-
tique de Charlemagne, et le premier poète de Roland,
pieux pèlerin du passé, s'est soucié d'être exact, de
suivre les bonnes routes, de connaître les traditions des
abbayes et de voir les monuments. »
9. Saint-Jean de Sorde.
Les versions rimées de la Chanson de Roland marquent
cet arrêt de Charlemagne sur sa route :
1. De la précision géographique dans la Chanson de Roland
[Revue des études anciennes, t. I, 1899, p. 233).
2. « Il y a une route, qui paraît ancienne, de Saint-Jean-Pied-
de-Port à Bayonne par la rive droite de la Nive ; cf. la carte de
Cassini. Elle laisse Arbonne sur la gauche. »
ATTACHES TOPOGRAPHIQUES : SAINT-JEAN DE SORDE 335
Li rois chevauche, qi s est mis el retor
Par la gastine envers Terre maior.
François regretent durement lor seignor...
Yindrent a Sorges, la herbergent le jor
Sor la rivere qui fu de grant laor '.
Là se place un épisode, l'évasion de Ganelon. Le lieu
désigné est la Villa sancti Johannis Sorduae, que le
Guide des pèlerins p. 1 2/ mentionneet aussi la Chronique
de Turpin (chapitre V). Charlemagne. dit le faux Tur-
pin, avec l'or conquis sur les Sarrasins, édifia une église
en l'honneur de saint Jacques inter urhem r/uae vulgo
dicitur Axa Dax) et Sanctum Johannem Sorduae via
jaeobifana.
Sorde, dansles Landes arrondissement de Dax. canton
de Peyrehorade). est situé un peu en amont du confluent
du «-ave de Pau et du ^ave d'Oloron. « C'est à ce con-
fluent. écrit M. G. Jullian -', que le gave de Pau devient
navigable ; quant au gave d'Oloron, il est devant Sorde
presque aussi important que l'autre : et, aux jours de
crue, c'est vraiment une rivière de grant valor... C'est
là que les pèlerins, pendant tout le moyen âge. traver-
saient le gave d'Oloron pour se rendre ensuite à Ordios et
de terribles légendes s'étaient forgées sur ce passage. La
tradition fait suivre ici très exactement par Charlemagne
le tracé de l'ancienne route romaine de l'Ouest, par
1. C'est le texte de Cet de Y~ (éd. Foerster, p. 307-8). Il con-
corde avec celui de l'autre rédaction, P, L. T éd. Foerster,
p. 232 :
Viennent a Sorges. la harbergent le jor
Sor la rivière qui est de grant valor.
2. Revue des études anciennes, t. I, p. 235.
336 LA CHANSON DE ROLAND
Saint-Jean-Pied-de-Port, Carasa et Dax. On signale à
Sorde un chemin taillé dans le roc, appelé camin de
Char le magne l. »
A Sorde, près du gave d'Oloron, s'élevait au moyen
âge une abbaye ; son église, du commencement du
xnc siècle, domine encore le paysage.' A partir d'une
certaine date, elle soutint que ses origines remontaient
à Charlemagne, ou plus haut encore. Ce n'étaient que
des fables, car il est assuré que Saint-Jean de Sorde ne
fut fondé que vers la fin du x° siècle, et comme une
simple dépendance de l'antique monastère de Saint-
Michel de Pessan, au diocèse d'Auch : Saint-Jean de
Sorde ne s'émancipa que dans la seconde moitié du
xi° siècle 2. A l'appui de leurs prétentions, les moines de
Sorde produisirent plusieurs documents, qui intéressent
l'histoire ecclésiastique, mais plus encore l'histoire des
chansons de geste.
C'est d'abord un prétendu diplôme de Charlemagne3.
Charles, roi des Francs et des Lombards, afin que la
grâce divine le protège dans l'expédition qu'il a entre-
prise contre les nations barbares et infidèles pour la
délivrance des chrétiens opprimés en Espagne, donne au
vénérable abbé Othon et à ses frères la terre qui est
entre les deux Gaves. Il ordonne que sur ce territoire
1. «Société de Borda, 1880, p. 205. »
2. Voyez la Gallia Christiana, t. I, à la col. 1061 et aux Instru-
menta, p. 167. Voyez surtout le Cartulaire de Saint- Jean-de-
Sorde, p. par Paul Raymond, 1873, et l'excellente introduction de
P. Raymond.
3. Publié dans les Monument a. Germaniae historica, Diplomata
Karolinorum, t. I, p. 314.
ATTACHAS TOPOGRAPHIQUES I SALNT-JEAN DE SORDE 337
soit construit un monastère pour ledit abbé Othon et
pour ses frères, et une église en l'honneur de saint Jean-
Baptiste, afin que ce saint daigne par ses mérites et ses
prières lui obtenir la victoire. Il décide que cette abbaye
relèvera directement du pape et qu'on ne cessera d'y
prier pour le salut de son âme et de l'àme de feu son
père, le roi Pépin. Il date ce diplôme de Dax, et de
l'année 778.
Un autre diplôme ', qui d'ailleurs contredit le premier
en plusieurs de ses données, introduit dans cette aven-
ture l'archevêque Turpin :
En Tan 800 de l'Incarnation, avec l'appui de la grâce divine, le
roi Charlemagne..., après avoir prêché le nom du Seigneur par
toute la Gaule et rassemblé une grande armée, se dirigea contre
l'Espagne. Sur sa route, comme Dieu le guidait et marchait devant
lui, il parvint sain et sauf à un cours d'eau que les gens du pays
appellent Flumen'2. Non loin coulait une source. Il y fit construire
une petite église pour que le peuple qui vivait sur ces bords put
entendre les divins offices. En outre, parce que Dieu fortifie le
cœur des purs, Charlemagne, abattant par la hache les grands
arbres, par la serpe les arbrisseaux, brûlant les épines et les
buissons, édifia un peu plus loin en l'honneur de saint Jean-
Baptiste une église où des moines vivraient en paix et serviraient
Dieu parleurs prières... Il l'enrichit en lui donnant du sang de
saint Jean-Baptiste et d'autres saints, et, assisté de Turpin, arche-
vêque de Reims, il y établit de sa main les saints autels.
Or, après un longtemps écoulé, ayant vaincu en Espagne la race
i. Publié aussi au t. I des Diplomata Karolinorum, p. 567.
2. Comparer ce passage du Guide des pèlerins (p. 12) : « In
hujus terrae , Gasconicae^ exitu, via scilicet sancti Jacobi, haben-
tur duo fluvii, qui prope villam sancti Johannis Sorduae, aller
scilicet ad dexteram et aller ad laevam, fluunt ; quorum unus
dicitur Gaver, et alter Flumen, qui sine rate nullo modo trans-
meari possit. »
J. BbdibR. — Les légendes épiques, t. III. 22
338 LA CHANSON DE ROLAND
barbare des païens, et ayant conquis l'Espagne par la faveur de
Dieu, il rentra dans son pays avec les corps de quelques-uns de
ses principaux fidèles. Sur la voie du retour, il parvint à cette
maison de Saint-Jean-Baptiste de Sorde, par lui édifiée, et il y
déposa, dans un sépulcre neuf, l'archevêque Turpin, son maître
(suum magistrum), en pleurant et en gémissant, et entouré de
tous ses hommes qui se frappaient la poitrine, s'arrachaient les
cheveux, et sanglotaient. IU'embauma dans les aromates, l'ense-
velit à grande douleur, et lui dit adieu. Pour l'amour de lui, il fit
au monastère fondé par lui et à saint Jean de grands dons...
(longue énumération de donations et de privilèges). Le IV des
calendes de septembre, en la quatorzième année de notre règne.
Il a existé encore d'autres documents de ce genre,
témoin ces quelques lignes que j'extrais des Mémoires
et recherches de France et de la Gaule Acquitanique du
sieur Jean de La Haye, baron des Coutaulx 1 : « Lorsque
Charlemaigne fîst ensepulturer l'archevesque Turpin et
plusieurs autres de ses bons serviteurs en l'abbaye de
Sordre, près d'Ax, au pied des Monts Pyrénées, les
dicts Ranulphe et Albon y estoient presens, comme le
porte la pancarte de la fondation de Charlemaigne, qui
les met frères de son bon parent Samson, duc de Bour-
gogne. Laquelle pancarte j'ai veue entre les mains du
sieur d'Achiles, abbé dudit lieu, et ici l'insererois, si
j'en avois coppie. » Ce Samson est un personnage de
chansons de geste. Il est sans doute identique au duc
Samson qui, dans la Chanson de Roland, combat et meurt
à Roncevaux (v. dOo, 1275, 2408, etc., du manuscrit
d'Oxford). La Chronique de Turpin et plusieurs romans
français lui donnent son titre de duc de Bourgogne 2.
1. 1581, p. 40.
2. Voy. E. Langlois, Table des noms propres contenus dans les
chansons de geste.
ATTACHES TOPOGRÀPHIQUES : SAINT-JEAN DE SORDE 339
Le roman de Gai de Bourgogne fait de lui le mari d'une
sœur de Charlemagne.
A quel temps remontent ces faux diplômes ? Il est
difficile de le dire avec précision ' . Il va de soi qu'ils
sont postérieurs à l'année lOoO environ : jusqu à cette
date Saint-Jean de Sorde a obéi à Saint-Michel de Pes-
san sans penser à s'affranchir de cette tutelle. Il est
vraisemblable d'autre part qu'il durent être fabriqués
pour aider les moines de Sorde dans leur lutte contre la
maison-mère ou tout au moins pour consolider leur
victoire : ce qui indique sans doute la seconde moitié du
xie siècle. Une charte, bien authentique celle-ci. de
Guillaume VI, duc d'Aquitaine, et datée de 1120,
montre qu'à cette date l'abbaye de Sorde avait fait
prévaloir la légende de son antique origine : il était
admis que Charlemage l'avait protégée et enrichie à
l'occasion de son expédition en Espagne 2.
1. La « pancarte » vue par Jean de la Haye est perdue, je crois,
et on n'a que des copies modernes du xvme siècle des deux autres
diplômes.
2. « A. ab incarnatione Domini M. C.XX., dux tocius Aquitaniae
regionis, \Y Cum nomen Domini predicasset et omnem
Xristianitatem exaltare voluisset. atqueapud Yspaniam ad errons
culturam destruendam tetendisset, invenit quamdam suam eccle-
siam sancti Johannis Babtiste, que dicitur Sordua, suis dotibus
quibus eam ditaverat, rex Karolus Magnus, et tocius Vasconiae
cornes nec non antecessores sui, viduatam, super eam commotus
misericordia et pietate, quod ei suipriores concesserant concessit
et confirmando firmavit, investituras scilicet omnes quas tenuit et
eo lempore tenebatet suo consilio tenuerit, Sorduam videlicet et
omnia ad eam villam pertinentia, tam de terris quam de aquis,
tam de silvisquamde viridariis... » Etc. Cartulaire de Saint-Jean
de Sordes, p. 65). — Remarquer qu'une expression de cette charte
340 LA CHANSON DE ROLAND
A une époque voisine du Roland d'Oxford, des clercs
emploient donc sur notre route Charlemagne à fonder
ou à doter des églises, et c'est là par avance une des
idées constitutives de la Chronique de Turpin. Ils se
représentent l'expédition de Charles en Espagne, ainsi
que le fait le poète du Roland, comme une guerre sainte,
qui a duré des années et qui a abouti à la conquête de
toute l'Espagne. Ainsi que le poète du Roland, ils
peignent Gharlemagne escortant sur la route les restes
de ses principaux guerriers, et ils ont bien soin de garder
pour eux et d' « ensepulturer » dans leur maison le preux
archevêque Turpin. Ils exploitent des chansons de geste,
leur empruntant Turpin et Samson de Bourgogne ; mais ils
se donnent aussi parfois la peine de consulter les annales
carolingiennes, pour s'informer du temps du passage de
Charlemagne, ce qui leur a permis de dater avec vrai-
semblance l'un de leurs diplômes de l'année 778.
10. Belin.
Selon le pseudo-Turpin *, Charlemagne, qui rapporte
de Roncevaux tous les morts de la bataille, en dépose
un grand nombre à Belin :
A Belin sont ensevelis Olivier, et Gondebaud, roi de Frise, et
Ogier, roi de Danemark, et Arastain, roi de Bretagne, et Garin,
duc de Lorraine, et beaucoup d'autres. Heureuse, la pauvre ville
de Belin, qu'honorent tant de héros !
(cum nomen Domini predicassel) se retrouve dans le diplôme daté
de l'an 800 (cum per universam Galliam jugiter nomen Domini
predicasset) .
1. Chap. XXIX.
ATTACHES TOPOGRAPHIQUES ! BORDEAUX 341
Le Guide des Pèlerins dit, presque dans les mêmes
termes :
Dans les Landes de Bordeaux, à Belin, il faut visiter les corps
des saints martyrs Olivier, Gondebaud, roi de Frise, Ogier, roi de
Danemark, Arastain, roi de Bretagne, Garin, duc de Lorraine, et
de beaucoup d'autres guerriers de Charlemagne, qui, après avoir
vaincu les armées païennes, furent tués en Espagne pour la foi
du Christ. Leurs compagnons rapportèrent jusqu'à Belin leurs
corps précieux et les y ensevelirent honorablement. Ils gisent
tous dans un même tombeau. Un parfum très doux en émane, et
les malades qui le respirent s'en vont guéris.
Belin avait au moyen âge quelque importance. Aliénor
d'Aquitaine y a séjourné. Les pèlerins y trouvaient un
hospice, régi par un prieur '. Etabli dans une clairière
au bord de la Leyre, Belin formait au sortir des Landes
une oasis. Il y a là des tumulus? ; l'un deux était sans
doute la sépulture embaumée que vénéraient les voya-
geurs.
H. Bordeaux.
L'une des églises les plus antiques de Bordeaux, bâtie
sur l'emplacement d'un cimetière gallo-romain, est la
collégiale de Saint-Seurin 3. On y gardait le bâton pas-
1. Voy. Baurein, Variétés bordeloises, 1784, t. VI, p. 203.
2. Voy. C. Jullian, dans la Romania, t. XXV (1896), p. 171, n.
3. Sur cette église, voyez Baurein, Variétés bordeloises (1784),
t. III, p. 293; J.-A. Brutails, Cartulaire de l'église collégiale de
Sainl-Seurin, Bordeaux, 1897 ; Camille Jullian, Histoire de Bor-
deaux, p. 116. « A l'époque gallo-romaine, écrit M. Brutails
(ouvr. cité, p. xxv), le cimetière de Bordeaux se trouvait dans ce
faubourg... La présence de ce cimetière dut entraîner de bonne
heure la construction dune église, qui fut probablement d'abord
312 LA CHANSON DE ROLAND
toral légué par saint Martial à saint Seurin, qui fut
évêque de Bordeaux au commencement du ve siècle, et
le « fort saint Seurin », la châsse miraculeuse qui ren-
fermait ses reliques *. On y voit aussi des sarcophages
de marbre, « tombes anonymes du vie siècle, que la foi
du peuple transformait en sépulcres de saints ». Elle y
reconnaissait le sépulcre de saint Martial, l'enfant qui
avait fait dire à Jésus : « Laissez venir à moi les petits
enfants », et les tombeaux des saintes Véronique et
Bénédicte V
On conçoit donc que le Guide des pèlerins arrête les
pieux voyageurs à ce sanctuaire ; mais, chose remarquable !
ce qu'il recommande à leur vénération, ce n'est ni saint
Martial, ni sainte Bénédicte, ni sainte Véronique ; c'est
cette seule relique, l'olifant de Roland : « Tuba vero
eburnea, scilicet scissa, apud Burdegalem ui%bem in
basilica heati Severini hahetur 3. »
La Chronique de Turpin 4 marque en outre que les
la chapelle de Saint-Etienne. On ignore l'époque où les chanoines
réguliers s'établirent à Saint-Seurin et même la date de la con-
struction de l'église. La partie la plus ancienne de l'édifice est la
crypte, qui paraît remonter au xe siècle. Mais elle existait déjà au
temps de Charlemagne et Grégoire de Tours la signale dès le
vic siècle. »
1. <(La châsse en feretrum ou le fort devint chose si honorée
qu'on en fît une personne sainte, ayant sa vie à part, comme on
avait fait pour la Sainte Croix ou pour la Sainte Image : saint
Fort prit son rang à côté de saint Seurin, dont il n'était qu'un
attribut. Le vieil évêque se dédoubla, et, comme il arrive souvent
dans les religions, l'esprit émané du saint relégua le saint dans
l'ombre » (G. Jullian, l. laud.).
2. G. Jullian, ibid.
3. Éd. Fita,p. 43.
4. Chapitre XXIX.
ATTACHES TOPOGRAPHIQUES : BORDEAUX 343
chanoines de Saint-Seurin, à son avis, ne possédaient pas
légitimement l'olifant : Charlemagne l'avait déposé à
Saint-Romain de Blaye, aux pieds de Roland : « mais puis
en fu portée la buzine à Saint Seurin a Bordeu, et si ne
fîst mie bien qui li porta *. »
Est-ce là l'écho d'une querelle entre les églises de
Blaye et de Bordeaux ? Ce qui est sûr, c'est que, dès le
temps où fut écrite la plus ancienne version que nous
ayons de la Chanson de Roland, les chanoines de Saint-
Seurin prétendaient avoir reçu l'olifant des mains de
Charlemagne et que le poète reproduit leur dire.
Charlemagne, dit le texte d'Oxford,
3684 Vint a Burdeles, la citet de [renom] ;
Desur l'alter seint Seurin le baron
Met l'oliphan plein d'or et de manguns :
Li pèlerin le veient ki la vunt.
Bientôt après, la légende utilisa le vieux cimetière
gallo-romain qui entourait l'église ?. La Chronique de
Turpin rapporte 3 qu'il avait été consacré, comme le
cimetière des Aliscamps d'Arles4, par Jésus-Christ lui-
même en présence des sept plus anciens prélats des
Gaules. Une inscription, encastrée dans un mur de
l'église Saint-Seurin, rappelait ce prodige : Jésus-Christ,
dit l'inscription, était apparu aux prélats sous des vête-
1. C'est ainsi que le traducteur et interpolateur saintongeais
rend cette phrase du Pseudo-Turpin : Sed tubam alius postea in
beati Severini basilica apud Burdegalam indigne transtulit. »
2. M. Paul Courteault vient d'y faire des fouilles heureuses.
3. Chapitres XXIV et XXVIII.
4. Voyez nos Légendes épiques, t. I, p. 367.
344 LA CHANSON DE ROLAND
méats épiscopaux, et ils n'avaient pas osé lui demander :
<( Qui es-tu ? » mais ils savaient bien qu'il était le Sei-
gneur *.
La Chronique de Turpin a peuplé ces deux cimetières
des morts de Roncevaux. Au xvne siècle encore, on
montrait aux visiteurs de Saint-Seurin ces tombes
épiques 2.
Selon la traduction de la Chronique de Turpin inter-
polée en Saintonge3, Roland avait jadis fait le siège de
Bordeaux. C'est tout un petit roman, où figurent des
« dames » sarrasines, Bramimonde et Euraca. M. G.
Jullian, qui en a fait un précieux commentaire *, a mon-
tré avec quelle exactitude topographique le conteur a
t. On en trouvera le texte dans les Inscriptions romaines de
Bordeaux, t. II, p. 19; cf. p. 915. Voir aussi Cirot de la Ville,
Origines chrétiennes de Bordeaux ou Histoire et description de
l'église Saint-Seurin, 1867, p. 194.
2. Jodocus Sincerus (J. Zinzerling, qui parcourut la France de
1612 à 1616), décrit ainsi Saint-Seurin en son Itinerarium Galliae,
Genève, 1627, p. 433 : « Cœmiterium imprimis visu digmim est
sancti Seuerini extra portam Diiaux propre amphitheatrum, cum
ideo quod antiquius reliquis, tum quod ibi visuntur cavi lapides
sepulchris impositi, in quibus secundum lunae incrementum aqua
augescit et minuitur. Multi hic équités quos sub Carolo Magno
conspiratio extinxerathumati. Legatur tabella in templo suspensa,
sic incipiens : In mundo duo sunt cœmiteria... » — Même descrip-
tion, à peu près, dans VUlysses Belgico-gallicus de Gôlnitz, 1631,
p. 014.
3. Die sogenannte Poilevinische Uebersetzung des Pseudo-Tur-
pin, p. p. Theodor Auracher, au t. I (1877) de la Zeitschrift fur
romanische Philologie. Cf. Tote Vistoire de France, edited by
F.-W. Bourdillon, Londres, 1897.
4. Bévue des études anciennes (Annales de la Faculté des lettres
de Bordeaux), t. I, 1899, p. 237.
ATTACHES TOPOGRAPBIQUES : BLAYE 345
procédé, « tissant à l'aide de traditions locales les aven-
tures de ses héros : avant décrire, il a parcouru lente-
ment les chemins où il devait les conduire, prenant des
notes, s'inspirant des lieux et recueillant les souvenirs
des églises » . Nous ne mentionnons qu'en passant ce récit,
et par exception, parce que la Chronique du pseudo-Tur-
pin saintongeais est un texte du xme siècle, plus récent
que la plupart de ceux qui entrent en notre répertoire.
12. Le passage de la Garonne.
Charles, dit le manuscrit d'Oxford,
3688 Passet Girunde a granz nefs qui la sunt l.
A l'aller, selon la Karlamagnussaga 2, qui peut-être
rapporte ici une tradition ancienne, Charlemagne n'avait
trouvé ni pont, ni bateaux ; un cerf blanc lui avait
montré un gué.
13. Blaye.
La tombe de Roland à Blaye, c'est le titre d'un
mémoire admirable de M. Camille Jullian3. J'aimerais le
reproduire ici tout entier. J'en donnerai du moins de
longs extraits.
« Pour expliquer le rôle de Blaye dans la légende de
Roland, écrit M. Jullian. il faut chercher celui qu'elle
1. La Garonne par-devant Bordeaux ne portait point au moyen
âge d'autre nom que celui de Gironde. Voyez les textes réunis
par M. Jullian, Rfvue des études anciennes, t. I, p. 236.
2. Citée par G. Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 261.
3. liomania, t. XXV 1896 , p. 161.
348 LA CHANSON DE ROLAND
joue dans l'histoire. Or. du premier au onzième siècle,
l'histoire de Blaye offre trois détails caractéristiques :
a 1° Blaye était situé sur la route la plus occidentale
de la Gaule... et ce chemin était l'une des cinq ou
six artères vitales de l'ancienne France... Il débouchait
dans Blaye au pied de la colline qui porte aujourd'hui la
citadelle, à l'endroit où s'élève l'église de Saint-Romain. . .
Sur cette route, Blaye est une station de premier ordre.
D'une part elle est bâtie sur une colline assez élevée, la
dernière que baigne la Gironde en aval de son cours.
D'autre part, elle est le point où la grande voie atteint
le fleuve. Elle est à la fois la clef de la Gironde et la
clef de la route de Paris...
« C'était une station fluviale aussi bien que terrestre.
D'ordinaire, le trajet de Blaye à Bordeaux se faisait en
bateau, dans l'un et l'autre sens : de cette manière on
évitait le double passage de laDordogneprès de Cubzac,
de la Garonne à la Bastide ou à Lormont. Au ivc siècle,
Ausone propose à un ami de s'embarquer à Bordeaux
pour gagner à Blaye la route de Saintes. Au moyen âge,
les clients habituels des grands chemins, les pèlerins de
Saint-Jacques de Compostelle, prennent à Blaye des
barques qui les transportent directement à Bordeaux, au
port deus Pelegris. Ce qui demeura l'usage constant des
voyageurs au moins jusqu'au début du xvinc siècle.
Blaye était donc à la fois un port et un relais sur la route
la plus fréquentée de Paris en Espagne :
Com ceste ville siet en riche chemin !
s'écrie le comte Ami en arrivant à Blaye, et en aperce-
ATTACHES TOPOGRAPHIQUES : BLAYE 347
vant, à l'extrémité de la grande route, les voiles des
nefs venues de Bordeaux.
« 2° Sur ces grandes routes, sans cesse parcourues
par les marchands, les soldats et les pèlerins, il est rare
qu'un relais important ne soit pas aussi une station reli-
gieuse. Dans la ville où il repose le corps, le voyageur
cherche naturellement le sanctuaire où il réconforte
l'âme. C'est une tendance innée à toutes les générations
de foi profonde. Les païens l'ont eue, qui jalonnèrent
les voies de la Gaule de temples et d'édicules innom-
brables, et les chrétiens du moyen âge ont satisfait avec
la même ardeur à la dévotion itinérante. Blaye devint,
pour ainsi dire forcément, un lieu de prière.
« Les évangélisateurs de la Gaule cherchaient de pré-
férence ces stations de grande route pour y annoncer la
foi nouvelle. Ils y trouvaient une idole à renverser ou
un temple à démolir, et un public sans cesse renouvelé
à convertir. Saint Martin y envoya saint Romain vers
le milieu du ivc siècle. « Après s'être construitune cellule
en bas de la ville, raconte Grégoire de Tours, il brilla
tellement par ses prédications et par l'éclat de ses
miracles que, ayant converti et baptisé les habitants, il
fît élever une église à la place d'un temple fameux,
dédié aux faux dieux. » Romain mourut en 38o. On
l'enterra au pied de la colline où s'élevait la cité, non
loin des rives de la Gironde. C'est l'endroit, sans nul
doute, qu'occupa pendant de longs siècles la basilique
de Saint-Romain, à l'extrémité de la grande route et à
la descente vers le fleuve. C'était une situation merveil-
leuse pour provoquer les miracles et produire un culte
populaire.
348 LA CHANSON DE ROLAND
« Dès le vic siècle, la vertu particulière de saint
Romain était établie parmi les voyageurs de la route et
les matelots de la rivière. « Il préserve du naufrage, dit
Grégoire de Tours, ceux qui l'invoquent au milieu des
flots ; jamais on ne vit périr celui qui, naviguant sur le
fleuve, peut jeter un regard vers l'église qui renferme
son corps. »...
« Or, la tombe d'un saint aux miracles constatés
devenait un noyau autour duquel se formait un grand
cimetière. Foyer de prodiges pour les vivants, centre de
ralliement pour les morts. Les dévots désiraient ardem-
ment reposer auprès du corps du bienheureux et parti-
ciper par là à sa sainteté. A Bordeaux, la tombe de
saint Seurin donna naissance à une illustre nécropole.
Et ce fut la destinée de celle de saint Romain : en 567,
un roi des Francs, Caribert, fils de Glotaire Ier, fut
enseveli dans la basilique qui renfermait les saintes
reliques.
« Sans doute, dès le vie siècle, le champ des morts
de Saint-Romain était déjà couvert de ces sarcophages
de marbre, ornés du chrisme et de feuillages symbo-
liques, tels qu'on en rencontre en si grand nombre dans
les cimetières mérovingiens de l'Aquitaine. Suivant
l'usage constant à cette époque et dans ce pays, aucune
inscription n'était gravée sur la tombe.
« Insistons encore, dans l'histoire de Blaye, sur ces
deux faits : la route et le cimetière avec sa basilique.
Ils seront les déterminants les plus énergiques de la
légende. La route, c'est la circulation incessante des
pèlerins, priant, chantant, échangeant leurs souvenirs et
leurs rêves ; c'est le long du chemin, dans la verve créa-
ATTACHES TOPOGRAPBIQUES : BLATE 349
tricedes conversations sans fin. que le peuple refait l'his-
toire de son pays, qu'il essaye de retrouver le souvenir
de ses héros et de ses saints. Et les tombes qu'il
rencontre l'aident à éveiller ce souvenir et à lixer cette
histoire : elles l'invitent à préciser, à localiser
« 3° De plus, depuis le début du x.ie siècle, la Gironde
forma en face de Blaye la limite entre la Gascogne et
l'Aquitaine... Pour un pèlerin qui, vers l'an 1030,
remontait vers le Nord en suivant la grande route
d'Espagne, saint Romain de Blaye était le premier saint
qu il rencontrât sur une terre française. »
On comprend ainsi, grâce à M. C. Jullian, comment
Blaye était en quelque sorte prédestiné à son rôle légen-
daire. Pourtant, on ignore si la tombe de Roland à
Blaye était authentique. Certes il est pénible de se
représenter une supercherie à l'origine de ce qui devint
un culte sincère, de se dire que tant d'hommages ont pu
s'adresser à une sépulture supposée. Mais les documents
anciens font défaut '. Retenons donc seulement que la
tombe de Blaye est plus ancienne que la plus ancienne des
versions conservées de la Chanson de Roland. Du xie au
XVIe siècle, des milliers d'hommes l'ont vue et honorée.
t. Le plus ancien témoignage que je connaisse, en dehors des
textes poétiques, est celui d'Hugues de Fleury mort peu après
1 1 19) . Racontant la bataille de 778 d'après Éginhard, il ajoute à la
phrase d'Eginhard (InquopraelioEggihardus, regiae mensaeprepo-
situs, et Anselmus, cornes palatii, et Rollandus, prefectus limitis
Britannici, cum aliis quampluribus, sunt interfecti cette autre
phrase : « Ex quibus Rollandus Blavia castello deportatus est ac
sepultus. » Mais Hugues de Fleury est, il va sans dire, inhabile à
nous garantir l'authenticité du tombeau.
350 LA CHANSON DE ROLAND
L'un de ses derniers visiteurs fut François 1er, qui se la
lit ouvrir en 1526, à son retour de sa captivité de
Madrid. Quelques jours plus tard, un médecin de l'élec-
teur palatin, Thomas Leodius, vint aussi à Blaye et
écrivit la relation de sa visite : on lui montra, dans la
crypte, trois sarcophages de marbre, sans inscriptions ;
celui du milieu passait pour être le tombeau de saint
Romain, les deux autres, pour être ceux de Roland et
d'Olivier1. Ce sont sans doute les mêmes trois « blancs
sarcous » dont parle le vieux texte d'Oxford :
3689 Entresque a Blaive a conduit sun nevold
Et Oliver, sun nobilie cumpaignun,
Et Tarcevesque ki fut sages et proz.
En blancs sarcous fait mètre les seignurs ;
A Seint Romain la gisent li baron.
L'attribution de deux de ces sarcophages est à peu
près constante : l'un d'eux appartient toujours à Roland,
l'autre presque toujours à Olivier. Quant au troisième,
il fut affecté, selon les époques à Turpin, à saint
Romain, ou encore à Belle Aude.
Il a plu, en effet, aux auteurs de la version rimée de
la Chanson de Roland d'introduire dans l'histoire héroïque
de Roncevaux un long épisode sentimental, qu'on pour-
rait intituler le Roman de Belle Aude. Sur là voie du
retour, venu à Saint-Jean de Sorde, Charlemagne envoie
J. « Ibi Rolandus et Oliyerius et médius divus Romanus in
marmoreis sepulchris non admodum magnis tumulati sunt. »
Voyez les Origines Palatinae de Marquardus Freberus, Heidelberg
(3e édition, 168G, p. 153-4).
ATTACHES TOPOGRAPHIQUES : BLAYE 351
des messagers vers le comte Girard, à Vienne. Il lui
mande de venir à Blaye avec sa fille Aude, la sœur
d'Olivier, la fiancée de Roland. Les messagers ont ordre
de cacher à la jeune fille la mort de Roland et d'Olivier :
Charlemagne tient à ce qu'elle n'apprenne son malheur
que par lui. Elle vient donc vers Blaye, ignorant tout,
et les rimeurs ont impitoyablement dépeint ses pressen-
timents et ses angoisses. Ces épisodes naïvement mélo-
dramatiques aboutissent à une scène d'un pathétique
plus grossier encore. A Blaye, Charles apprend enfin à
la jeune fille la mort de son frère et de son fiancé. Au
lieu de mourir sans phrases, comme dans la vieille et
sublime version d'Oxford, Belle Aude, après de longues
plaintes, demande la permission de veiller les corps
d'Olivier et de Roland. On la lui accorde. Alors, restée
seule la nuit dans l'église, elle obtient, à force de prières,
un miracle ; Olivier, assisté par un ange, se ranime
pour lui parler :
« Bêle suer Aude, ne vos esmaiez mie :
Xe remandrez ne soûle, ne mendie.
0 moi venrez en la Deu compeignie
Amont el ciel o joie est esclarcie...
Foi proiseriez la teriene vie :
El ne valt pas la monte d'une alie... 1 » .
Belle Aude fait rentrer Charlemagne et ses barons
dans l'église, leur dit adieu, se confesse et meurt.
Charles l'ensevelit auprès de Roland. Olivier (on ne sait
1. Texte de CV', éd. Foerster, p. 354
352 LA CHANSON DE ROLAND
pourquoi) est enseveli à quelque distance, soit dans la
même église, soit dans une église voisine :
Moût richement fait Rollant conreer
Et Ollivier et Audain au vis cler,
Puis les commande ensemble a enterrer ;
Mais Ollivier, qui tant fîst a loer,
Près de Rollant ne voldrent ajoster '.
Gomme, dans la version rimée, ce sont les douze pairs
que Charlemagne rapporte de Roncevaux), il les enterre
aussi à Rlaye, peut-être, selon l'intention des rimeurs,
dans le cimetière mérovingien aux chrismes mystérieux
qui entourait Saint-Romain.
On serait tenté de croire que ce sont là de simples
fictions littéraires, à quoi rien n'a jamais correspondu
dans la réalité. On le croirait à tort. L'interpolateur
saintongeais du pseudo-Turpin nous est témoin que
l'on voyait à Saint-Romain de Blaye, au xme siècle, la
tombe de Belle Aude : Auda qui est joste son sei-
1. Texte de P(éd. Foerster, p. 398). Voici les autres textes. Ils
ne s'accordent guère entre eux :
T (p. 299) Sur touz les autrez font Roullant conroier
Et Olivier et Aude o le vis cler;
Olivier firent en un montier porter :
Près de Roullant nel voudrent enterrer.
L (p. 299) Olivier font en un mostier porter
Et puis Rollant e Aude au vis cler.
V1 C (p. 359) Sor toz les altres font Rollant conreer
Et Oliver et Audein au vis cler ;
Oliver firent a un moster porter ;
Près de Rollant nel vousent enterrer.
ATTACHÉS TOPOGRAPHIQUES : BLATE 353
gnorK Si l'on récuse ce témoin (malgré son exactitude
coutumière lorsqu'il décrit des églises), voici un seigneur
de Bohême, Léon de Rozmital, à qui Ton montra, à
Blave, en 146G, sepulchrum sanctae Belauclae 2. Et la
1. Voyez l'éd. Auracher, au t. I de la Zeitschrift fur romanische
Philologie (p. 68 du tirage à partj : « Saint Rollant le martyr en
fit apporter Karles à BÏaives... Lai fu mis le corps en terra a grant
henor et Moranz de Riviers et Guarins de Montleiin et Augarz li
Guascons et IV duc o V. C. chivalers, et Auda qui est joste son
seignor, et Euraca o molt riches ornemanz. » (Euraca est l'héroïne
du petit roman de la Prise de Bordeaux par Roland, dont il a été
question plus haut, p. 344). Cf. ce vers (cité dans Y Histoire littéraire
de la France, t. XVII, p. 50) de Gilles de Paris (fin du xne siècle) :
Adjacet Auda, suo pulvis conjunctus amico.
2. Voyez H. Barckhausen, dans la Revue philomathique de
Bordeaux et du Sud-Ouest, 1901, p. 38a. Léon de Rozmital, beau-
frère de Georges, roi de Bohême, parcourut de 1465 à 1467 une
partie de l'Europe, pour remplir une mission diplomatique. Nous
avons deux relations de son voyage, rédigées par des person-
nages de sa suite, Tune en latin, l'autre en allemand. Voici le
texte latin : « In ea urbe (Blayium) divae Appolloniae, s. Romani
episcopi, Rolandique sepulchra contemplati sumus. Hic Rolandus
filius Salomonis régis fuit, qui jussu ejus interfectus est (Le guide
avait dû parler de Ganelon, parâtre de Roland, et non de
Salomon). Gladius ipsius quoque ibi asservatur, undecim spitha-
marum mearum et dimidiae longitudine. Hic fuerat divi Oliverni,
qui socius fuerat Rolandi. Extat etiam ibi sepulcrum s. Belandae
(sic), quae filia Salomonis régis et soror Ruolandi fuerat. Ea tanta
staturae proceritate eminebat ut ei par magnitudine nulla femina
sit conspecta. » (Die bôhmishen Herrn Leo's von Rozmital Ritter-
Hof-und Pilgerreise, éd. de la Bihliothek des liter. \ereins in
Stuttgart, t. VII, p. 61). Le texte allemand (ouvr. cité, p. 165),
dit : « Do leit die heilige junkfraw sand Appolonia und sant
Rewerin. Item do leit auch Olyfernus und der gross Rulant und
sein schwester. Seind aussdermassen gross leut gewesen. Des
Rulant schwester ist meiner spannen zweinzig lang gewest, und
in bruder gar vil langer und grôsser gewesen. »
J. BÉDiEit — Les légendes épiques, t. III. 23
3-Vt LA CHANSON DE ROLAND
Gallia christiana, se fondant sur un ancien bréviaire,
malheureusement perdu aujourd'hui, nous atteste à son
tour que Saint-Romain de Blaye possédait les restes des
deux fiancés : ossa Rollandi et Bellaudae 1.
La Chronique de Turpin 2 explique pourquoi Roland
est enterré à Blaye : Roland, dit-elle, était comte de
Blaye, et c'est lui qui avait établi à Saint-Romain
des chanoines réguliers. Il énumère les donations
faites par Charlemagne à ces religieux. Charlemagne,
leur ayant confié le corps de Roland et son épée
Durendal (on montrait encore Durendal au xvc siècle 3),
décide qu'à l'avenir ils ne cesseront de prier pour
Roland, pour les morts de Roncevaux et aussi — c'est
un trait dont nous marquerons l'importance — pour tous
ceux qui à l'avenir mourront comme eux martyrs des
Sarrasins d'Espagne.
14. Arles et Saint-Gilles.
Toutes les fictions analysées jusqu'ici nous ont main-
tenus sur la voie de Roncevaux à Blaye. Mais au retour de
1. Gallia christiana, t. II, col. 883.
2. Chapitres XI et XIX. On peut ajouter ici un passage de
Y Itinerarium Galliae de Jodocus Sincerus (éd. de 1627, p. 413).
C'est un résumé de la version du pseudo-Turpin, mais combinée
avec le texte d'Eginhard : « Incolae oppidi narrant Rolandum,
Palatinum praefectum, sub Carolo Magno, liloris Britannici (de
quo tôt aniles fabulae circumferuntur), apud se natum, fuisse
comitem suum, et tandem apud se tumulatum in ecclesia D. Ro-
mani, ense apposito, quem Durandal vocant, cornuque ipsius ad
pedes tumuli, quod tamen postea in ecclesiam D. Severini Bur-
digalam perhibetur translatum. >^
3. Comme l'indique la relation de 1466, citée ci-dessus.
ATTACHES TOPOGRAPIÏIQTJKS : ARLES ET SAINT-GILLES 3.")*)
Roncevaux bien des voyageurs, ceux qui voulaient gagner
le Lyonnais, la Bourgogne, etc., empruntaient une autre
route, cette Via Tolosana où nous avons recueilli déjà
maintes légendes épiques. Sur la Via Tolosana les sanc-
tuaires les plus vénérés étaient ceux d'Arles et de Saint-
Gilles : voici que nous retrouverons, là encore, la légende
de Roland.
C'est une singulière destinée posthume que celle de cet
ermite de Septimanie, Egidius, de qui l'on ne sait rien
d'authentique, sinon que, vers l'an 573, il obtint du roi
goth Wamba la concession dune terre auprès d'Arles pour
y bâtir une église '. Quelques siècles plus tard, l'obscur
fondateur de ce petit monastère était devenu l'un des
saints les plus illustres de la chrétienté 2. « Son église,
dit une bulle d'Innocent IV 3, est le confluent des pèle-
rinages, a cause des miracles que Dieu y opère souvent. »
Gloire qui serait inexplicable, si l'on ne considérait que
Saint-Gilles servait de port d'embarquement pour la
Terre Sainte, et que la route antique qui traverse ce
1. Voyez G. Paris, La Vie de saint Gilles, par Guillaume de
Berneville, Paris (Publications de la Société des anciens lextes
français), 1881, p. lu et suiv.
2. On trouvera plusieurs témoignages delà célébrité de ce pèle-
rinage dans le livre de M. Robert Michel, L'administration royale
dans la sénéchaussée de Beaucaire au temps de saint Louis, Paris,
1910, p. 196.
3. Bulle du 29 mars 1246 : « Cum de diversis mundi partibus
ad ecclesiam vestram,in qua corpus gloriosissimi confessorisbeati
Eg-idii requiescit, progloriosis miraculis quae fréquenter ibi Domi-
nus operatur, peregrinorum confluât niultitudo... » Bullaire de
V abbaye de Saint-Gilles, publié par l'abbé GoifTon, Nîmes, 1882,
p. 123).
356 LA CHANSON DE ROLAND
bourg- « a pour extrémités d'une part Rome et d'autre
part Compostelle * ».
La Vita sancti Egidii 2, écrite peut-être dès le xe siècle,
plus probablement au commencement du xie, fait déjà
de lui, le rajeunissant de deux cents ans, un con-
temporain de Charlemagne. Elle lui prête l'étrange
miracle que l'on sait. Charlemagne ayant entendu
parler des vertus du saint ermite, le fit venir et lui
demanda de prier pour lui obtenir le pardon d'un péché
horrible, si horrible qu'il n'osait l'avouer en confession.
u Le dimanche suivant, dit la Vita, comme le saint
homme, célébrant la messe, priait, au canon, le Seigneur
pour le roi, l'ange du Seigneur lui apparut et déposa
sur l'autel un parchemin (scedulam), dans lequel le péché
du roi était exposé en détail, et il était dit que, par les
prières de Gilles, ce péché lui était remis, pourvu seu-
lement qu'il s'en repentît et s'en abstînt désormais 3. »
Ce miracle dut valoir au saint bien des dévots. Le Guide
des pèlerins11 n'a garde de l'oublier : « Peccatum Garoli,
ab angelo sibi revelatum, régi dimititur. » Saint Gilles
est en effet le seul saint qui ait le privilège de dispenser
de la confession. Le parchemin apporté par l'ange le
disait expressément : « A la fin, lit-on dans la Vita, on
pouvait y voir que tous ceux qui invoqueraient saint
Gilles pour un péché quelconque, pourvu seulement qu'ils
cessassent de le commettre, devaient croire sans aucun
doute que ce péché leur était remis par le Seigneur. »
1. Adrien Lavergne.
2. Acta sanciorum Bollandiana, 1er septembre.
3. Traduction de G. Paris, Vie de saint Gilles, p. lxvi.
\. P. 23.
ATTACHES TOPOGRAPHIQL'ES I AKLES ET SAINT-GILLES 357
Cette légende d'église a passé de la Vita sancti Egidii
dans les chansons de geste : plusieurs d'entre elles
comme on sait, disent quel fut le péché inavoué de Char-
lemagne, et comment Roland en fut le fruit *.
Or saint Gilles joue un rôle très digne d'attention en
plusieurs versions de la Chanson de Roland. Partons de
l'une des plus récentes, de celle que le Stricker a insé-
rée, vers 1250, dans la compilation que Ton intitule
Karl der Grosse 2. Gomme il vient de raconter la mort
de Roland, le Stricker dit naïvement : « Gomment sait-
on la vérité des paroles et des actions des combattants
de Roncevaux ? Ils ne peuvent les avoir rapportées eux-
mêmes, puisque tous furent tués dans la bataille. Mais
apprenez que saint Gilles, le pur, vivait alors en
Provence, solitaire, dans une grotte... Un saint ange
lui rapporta tout ce qui se passait à Roncevaux. Saint
Gilles l'écrivit en toute vérité et remit ensuite à Charle-
magne cette relation écrite. Et depuis, son livre nous
est resté, sans nulle altération. La bataille de Roncevaux
avait été si chère à Dieu que son ange ordonna qu'elle
fût racontée par écrit, afin que la vérité en fût connue 3. »
Les autres versions de la Chanson de Roland connaissent
cette légende, bien qu'elles en parlent parfois avec moins
de clarté. Le manuscrit d'Oxford dit tout le premier :
1. Voyez G. Paris, Vie de saint Gilles, p. lxxv et suiv.
2. Éd. K. Bartsch (1857), vers 8233 et suiv.
3. Voir une autre allusion à l'amitié de Charlemagne pour saint
Gilles, dans le poème du Stricker, v. 3520 et suiv. ; cf. le Ruolandes
liet, éd. W. Grimm, p. 108.
358 LA CHA.NSON DE ROLAND '
'2095 Ço dit la geste e cil ki elcamp fut :
Li ber Gilie, por qui Deus l'ait vertuz,
E fist la chartre el muster de Loùm ;
Ki tant ne set ne Tad prod entendut.
Ces vers obscurs paraissent signifier que saint Gilles
a assisté à la bataille de Roncevaux (sans doute il y a
été ravi en vision) et qu'il a consigné ce qu'il a vu dans
une relation écrite [la chartre), conservée depuis enl'église
de Laon. C'est ainsi du moins qu'a compris déjà, en 1 132,
le plus ancien traducteur, l'auteur du Ruolandes liet :
« Saint Egidie fît écrire ces choses dans la ville de Laon,
comme l'empereur le lui ordonna. » De même le traduc-
teur néerlandais du xme siècle : « C'est ce que nous
apprend, dit-il, celui qui fut sur le champ de bataille ;
c'est le bon comte Jelijs qui fit cette geste, sachez-le
bien *, » De même 2, l'auteur de la rédaction V\ De
même encore les rimeurs français :
Li ber sains Gilles por qui Deus fait vertus
En list Testoire, encor est bien creiïz ;
Enz el monstier de Loon est veûz :
Qui ce ne croit n'a les mos entendus 3.
D'autre part, la Kaiserchronik, composée, ainsi qu'on
l'a vu, entre 1132 et 1152, raconte que Charlemagne,
revenant de Galice par le Port de Cize, après avoir mis en
1. Bormans, La Chanson de Roncevaux, fragments d'anciennes
rédactions thioises, Bruxelles, 1864, p. 73, p. 94.
2. Éd. Kôlbing, v. 2235.
3. Das altfranzôsische Rolandslied, éd. Foerster, texte de P,
p. 113.
ATTACHES TOPOGRAPHIQUES '. ARLES ET SAINT-GILLES 359
fuite les païens grâce à son armée de jeunes filles, s'en
vint trouver saint Gilles dans son ermitage de Provence
et se confesser à lui. La Kaiserchronik procède, selon
toute apparence, d'une source latine.
Ces divers témoignages concordent pour affirmer qu'il
a existé une relation de la guerre de Charlemagne en
Espagne, attribuée à saint Gilles. Avant la Chronique
du pseudo-Turpin, on aurait donc composé une Chronique
du pseudo-saint Gilles. Que ce texte ait ou non existé,
ce qui est sûr, c'est qu'au xue siècle on a dit qu'il exis-
tait. Et comment s'expliquer le choix de ce saint pour
le rôle d'historiographe de la bataille de Roncevaux, sinon
parle fait que de nombreux pèlerins, en route vers Ron-
cevaux ou revenant de Roncevaux, visitaient nécessai-
rement son sanctuaire de Provence ?
Toutes les versions que nous venons de considérer ont
ceci de commun que, s'intéressant surtout à la route de
Blaye, elles font pourtant quelque place à saint Gilles,
qui est un saint de l'autre route. Mais voici une version
qui dépossède la route de Blaye au profit de l'autre.
C'est la Karlamaqnussaqa. On sait que le traducteur
Scandinave, qui suivait un manuscrit français très voisin
de celui d'Oxford, l'a translaté avec une remarquable fidé-
lité, sans se permettre d'ajouter jamais à son modèle au-
cune invention de son cru. Or, à l'instant où Charlemagne
retrouve sur le champ de bataille le corps de Roland, la
Karlamaqnussaga abandonne brusquement la tradition
représentée par le texte d'Oxford. C'est d'abord pour
raconter l'épisode de Durendal jetée au marais. Suit une
veillée funèbre ; puis, après le miracle des arbustes épi-
neux, Charlemagne emporte les corps des douze pairs.
Où les emporte-t-il ? Vers Arles :
360 LA CHANSON DE ROLAND
Et lui et toute son armée se mirent à la voie en grand apparat,
escortant les douze bières, et ils allèrent tant qif ils parvinrent
à la ville qui s'appelle Arsis (variante Arsers). C'est la capitale du
pays qui s'appelle Proventa (variante Provintia). Là, il y avait beau-
coup de prêtres, dignes et respectables, qui vinrent en cortège à la
rencontre des corps. Alors furent chantées beaucoup de messes
dans tous les moutiers de la ville. Charles y fit de riches offrandes.
On dit qu'il donna douze cent marcs pesés d'argent avant la mise
en terre des corps. Il fit de riches donations aux lieux où reposent
les douze pairs et il leur conféra de grands privilèges, qui, depuis
ce temps, y sont toujours attachés !.
Il a donc existé deux traductions concurrentes, qui rame-
naient Charlema^ne l'une vers Bordeaux et Blave, l'autre
vers Arles et les Aliscamps. Vint la Chronique du faux
Turpin, vers 1 150 : elle les concilia, en partageant équi-
tablement les restes des preux entre les églises de l'une
et de l'autre route'2. Donc les prétentions rivales de ces
églises se traduisent dans les chansons de geste ; les
chansons de geste favorisent tantôt l'une de ces routes,
tantôt l'autre, parfois font une part à l'une et à l'autre.
1. Traduit sur la traduction allemande de la Karlamagnussaga,
publiée dans les Romanische Studien, t. III, p. 349.
2. Chapitres XXIV et XXVIII. — On finit par montrer aux Alis-
camps, dans l'église Saint-Honorat, du moins à des époques
récentes, le tombeau de Roland lui-même : « In templo ostenditur
inter alia sepultura Rolandi, Caroli Magninepotis. » (Jodoci Sinceri
Itinerarium Galliae, Genevae, 1627, p. 180.) Cf. VUlysses Belgico-
gallicus d'Abraham Gôlnitz, 1651, p. 533 : Inde [à Arles] turris
Rollandi et quinque portae triumphales Romanorum. » Ibid., p.
631 : « In ipso templo (Ilonorati),... cavea subterranea propter
chorum habet tria marmorea sepulchra : ex iis médium, quod
praeter hominis ingentem calvariam nihil habet, Rolando ascri-
bitur, Caroli Magni ex sorore nepote ; qui, cum anno Christi
DCCCIIX, dus proceri corporis et magni animi, contra Saracenos
d'une théorie de l'accident 361
B. Interprétation des rapports de la légende de Roland
AVEC LES ÉGLISES DES ROUTES QD1 VENAIENT A RON-
CEYAUX.
1° D'une théorie de l'accident.
Nous avons dressé un simple répertoire de faits. Il
s'agit maintenant de les interpréter.
Et d abord, comment les interprètent ceux qui croient
vraie la théorie des origines anciennes de la Chanson de
Roland ? Il serait malaisé de le dire, car avant que per-
sonne les eût observés, cette théorie était déjà consti-
tuée tout entière. Pour s en convaincre, il suffît de remar-
quer que ces deux noms de lieu. Port de Cize et Val
Charlon, fournis par nos anciens textes, restèrent inin-
telligibles aux critiques jusqu au jour où, le premier, en
1869, un érudit provincial, P. Raimond, les identifia, à
la surprise générale; mais, comme les noms de Pays de
Cize et de Val-Carlos se lisent auprès de Roncevaux sur
toutes les bonnes cartes, c'est donc que, jusqu'en 1869,
pas un des éditeurs de textes ou des théoriciens qui
avaient traité de la légende de Roland, n'avait regardé
in Hisnaniam iret militatum. ibidemque Masurium sic)... sua
manu jugulasset, siti extinctus obiit. Ipse Carolus Magnus, ut erat
in latino et patrio sermone promptus, ei hoc epitaphium posuit :
Tu patriam repetis, tristi nos orbe relinquis :
Te tenet aula nitens, nos lacrvmosa dies ;
Sed qui lustra geris octo et binos super annos,
Ereptus terris justus ad astra redis. »
(Il mentionne en outre la tombe d'un u certain duc de Bavière et
celle des douze pairs.)
362 LA CHANSON DE ROLAND
Roncevaux sur une bonne carte. Par la suite, la plupart
des faits topographiques que nous venons de grouper ont
été relevés, mais un à un, à une longue distance les uns des
autres, et quand M. Jullian, en 189f>, publia son mémoire
sur La tombe de Roland à Blaye, presque personne sur
le moment n'en vit la portée : on n'y attacha guère
qu'un intérêt de simple curiosité archéologique.
Or ces faits topographiques peuvent-ils se concilier
après coup avec la théorie des origines anciennes de la
légende de Roland, et s'y intégrer? Ses partisans ne s'en
étant guère expliqués, nous poserons la question à leur
place, nous mettant en l'état de pensée que leur doctrine
suppose. Voici, semble-t-il, comment elle peut imaginer
que les choses se sont passées.
A l'origine, au temps de Charlemagne, des chants sur
Roland, ou des récits, dont la géographie était fondée sur
des relations véridiques de la bataille. Ces récits, ces
chants, ces poèmes auront évolué librement en Bretagne,
ou dans l'Anjou, ou dans l'Ile-de-France, en diverses pro-
vinces du Nord de la France, sans garder d'autres attaches
avec Roncevaux et les routes des Pyrénées que les primi-
tives données géographiques que les compagnons de
Roland y avaient d'abord introduites. Mais du succès
même de ces récits et de ces poèmes, il dut résulter
que les voyageurs se seront mis à apporter à Roncevaux
des souvenirs littéraires ; ils se seront mis à y chercher
Roland, comme aujourd'hui les touristes cherchent à Tin-
tagel Iseut la Blonde, Laure à la Fontaine de Vaucluse,
et sur les bords du Lignon les bergers de YAstrée. Réci-
proquement, les clercsde diverses églises, remarquant la
curiosité de ces voyageurs, se seront ingéniés à la satis-
d'une théorie de l'accident 363
faire, et par exemple les chanoines de Saint-Seurin auront
fait emplette d'un cor d'ivoire, et l'auront ingénieusement
fendu par le milieu pour le montrer comme une relique.
De retour dans la France du Nord, les voyageurs y auront
redit leurs souvenirs et impressions de voyage, qui fina-
lement auront enrichi de quelques laisses nouvelles les
antiques poèmes sur la bataille de Roncevaux. Et ce ne
seraient là que des faits d'exploitation et de localisation
fortuits, récents, négligeables.
A première vue, cette théorie de l'accident semble satis-
faisante. Elle ne l'est pas, si l'on y regarde avec atten-
tion.
Elle suppose, en effet, ce premier accident : un visi-
teur de Saint-Seurin aura rapporté à un poète du Nord
de la France qu'il avait vu 1 olifant dans cette église,
et ce poète aura jugé à propos de consigner ce rensei-
gnement dans ses vers1 (laisse du manuscrit 0).
Puis la théorie suppose ce second accident : quelque
quarante ans plus ard, d'autres voyageurs en ces régions
auront porté là-bas, à Ratisbonne, le nom de la Vallis
Caroli, et Fauteur de la Kaiscrchronik, averti par l'un
d'eux, aura pris soin d'introduire ce nom dans les fictions
sur l'expédition de Charlemagne, lesquelles avaient jus-
qu'alors ignoré la Vallis Caroli.
Puis, la théorie suppose ce troisième accident : la Chan-
son de Roland, telle que nous la lisons dans le manuscrit
d'Oxford, courait depuis soixante ans environ, quand un
I . Ou bien ce visiteur de Saint-Seurin était lui-même l'un des
poètes du Roland : le l'ait resterait de même, en l'hypothèse, acci-
dentel.
S64 LA CHANSON DE ROLAND
autre voyageur aura fait remarquer à un autre poète du
Nord de la France qu'il convenait d'arrêter Charlemagne
à des étapes plus nombreuses ; et ce poète aura doci-
lement obéi, introduisant dans l'itinéraire décrit par la
version d'Oxford des stations nouvelles, Saint-Jean-Pied-
de-Port, Saint-Jean-de-Sorde ; bien renseigné par le
voyageur, le poète les aura intercalées à la place qu il
fallait (laisses des, rédactions rimées).
Puis, la théorie suppose ce quatrième accident : vers
le même temps, un autre voyageur encore aura remarqué
que la rivière qui traverse Pampelune s'appelait la Rune ;
revenu de voyage, il aura fait part de cette remarque à
un remanieur italien de la Chanson de Roland, lequel
se sera empressé d'interpoler la Chanson pour y intro-
duire ce nom (laisse de V4) 1.
La théorie suppose ce cinquième accident encore : un
remanieur de la Chanson de Roland ayant, par simple
fantaisie littéraire, inventé la mort mélodramatique de
Belle Aude à Blaye, un voyageur aura porté ce récit,
composé dans le Nord de la France, à la connaissance
des clercs de Saint-Romain de Blaye, lesquels se seront
empressés d'affecter à Belle Aude l'un des tombeaux de
leur église ; — à moins que la théorie préfère supposer
l'accident inverse : les chanoines de Blaye auront imaginé
1. A moins qu'on ne préfère cette supposition : les données
qui concernent la Rune, Saint-Jean-Pied-de-Port, etc., que nous
trouvons aujourd'hui éparses dans les diverses rédactions, se trou-
vaient groupées toutes ensemble dans l'original, modèle commun
de ces rédactions : auquel cas ce modèle primitif aura été plein de
traits locaux, de provenance ecclésiastique, ce qui serait pour
servir notre thèse.
d'une théorie de l'accident 365
de montrer la tombe de Belle Aude ; un voyageur passe,
qui, de retour, en France, l'apprend à un remanieur de
la Chanson de Roland ; celui-ci se hâte de rimer les
laisses nouvelles qui feront mourir Belle Aude à Blaye.
La théorie suppose ce sixième accident : il aura plu
aux clercs d'Arles de montrer près de leurs églises les
tombes des douze pairs ; portée à Fauteur de la Karlama-
gnussaga ou au poète français que cet écrivain Scandi-
nave devait traduire un jour, cette nouvelle l'aura induit
à remanier en conséquence les données primitivement
autres de la Chanson de Roland.
La théorie suppose ce septième accident : vers le milieu
du xne siècle, l'auteur de la Chronique de Turpin aura
eu la fantaisie de jeter le grappin sur la Chanson de
Roland et d'affubler Charlemagne de la chape des pèle-
rins, et ce caprice étrange, les poètes du Nord de la
France l'auront accueilli : désormais, comme le faux Tur-
pin, ils feront de Charlemagne, de Roland, de ses pairs,
des pèlerins de saint Jacques.
Assurément, il y a assez de fortuit dans la vie pour qu'on
fasse intervenir le hasard en tous ces cas, mais on ne serait
vraiment en droit de recourir à cette hypothèse qu'à
défaut de toute autre, plus économique et plus explicative.
En outre, l'accident vraiment bizarre, ce n'est pas, à tout
prendre, qu'un visiteur de Saint-Seurin de Bordeaux ait
rapporté à un poète du Nord de la France qu'il avait vu
le corde Roland à Saint-Seurin, mais c'est que ce visi-
teur, s'il n'avait nulle raison antérieure de croire qu'il y eût
à Saint-Seurin des souvenirs de Roland, se soit enquis de
Roland précisément à Saint-Seurin. Qu'il ait posé desques-
Jtionssur Roland à Roncevaux, oui ; mais ailleurs, à Saint-
360 LA CHANSON DE ROLAND
Seurin, à Blave, à Saint-Jean-de-Sorde, etc., sa curiosité
suppose le lien topographique déjà établi. Enfin, s'il n'y
a qu'un Angevin isolé ou qu'un Champenois isolé qui
demandeà Saint-Seurin ou à Saint-Jean-de-Sorde : « Y a-
t — il ici des souvenirs de Roland ? » on rira de lui, étonne lui
en fournira pas. 11 faut une demande générale et réitérée
pour décider les gens du lieu à intervenir. C'est pourquoi,
pour expliquer les relations étroites, multiples, de la
légende de Roland avec les routes qui menaient à Ronce-
vaux, nous essaierons d'opposer à la théorie de l'accident
une autre théorie qui considérera ces faits comme les
témoins d'un développement légendaireunique et continu.
2. Théorie du développement continu.
La plus ancienne version que nous ayons de la Chan-
son de Roland fut écrite en l'an 1100 au plus tôt. Nous
ignorons tout de ses origines, hormis les trois faits maté-
riels que voici, qui sont plus anciens -qu'elle.
Sur la route de Blave à Bordeaux, dès la fin du xie siècle
au plus tard, une croix de pierre, dressée en un point cul-
minant des Pyrénées, portait le nom de Charlemagne.
Sur cette route, dès la lin du xie siècle au plus tard,
à Saint-Seurin de Bordeaux, on montrait une relique de
Roland.
Sur cette route, dès la fin du xi° siècle au plus tard,
à Saint-Romain de Blave, on vénérait la tombe de
Roland.
Avant que le poète de la Chanson de Roland eût écrit,
déjà l'on parlait sur cette route de Charlemagne comme
d'un héros et de Roland comme d'un martyr.
THÉORIE DU DÉVELOPPEMENT CONTINU I LA ROUTE 367
Comment le comprendre ? Au commencement était la
route. En tout pays, dans tous les temps, les hommes
ont peuplé de légendes les routes vénérables. Ce chemin
qui va devant eux vers la terre qu'ils désirent, qui donc,
prévoyant leur désir. Ta jadis tracé pour eux, un dieu
ou un héros, Hermès ou Héraclès ? Et toujours les
voyageurs savent la réponse. Ce chemin, disent-ils en
Bretagne, c'est la vieille reine Ahès qui l'a construit, et
ils savent la légende de la reine Ahès ; celui-ci, disent-
ils en Gascogne, c'est le chemin de Galienne, et la pre-
mière elle la parcouru sur son chariot d'or; et voici,
disent-ils ailleurs, la chaussée de Brunehaut. Chemin de
César, disaient les uns sur la route du Col de Cize, et
les autres disaient : Chemin de Charlemagne.
Pourquoi le disaient-ils ? Regardons d'abord sur d'autres
routes : nous y trouverons pareillement Charlemagne.
Quand les premiers croisés, en marche avec Godefroy
de Bouillon vers le Saint-Sépulcre, suivaient le long du
Danube la chaussée antique, c'est Charlemagne qu'ils
remerciaient — très arbitrairement — de l'avoir construite.
Le roi Charlemagne, disaient encore les anciens pèlerins,
cheminait vers Jérusalem quand il s'égara dans une forêt
de l'Esclavonie. Il se mit à prier et chanta le psaume :
Deduc me, Domine, in sernita mandatorum tuorurn.
Alors un oiseau lui demanda : « Français, que dis-tu ?
Que dis-tu, Français ? » et prit son vol devant l'armée.
Charlemagne suivit son petit guide ailé, et bien des
siècles plus tard, les pèlerins entendaient sur cette route
des oiseaux parleurs, qui répétaient : « Que dis-tu.
Français ? Français, que dis-tu ? » Et bien avant la
Chanson de Roland, d'autres voyageurs encore, ceux
368 LA CHANSON DE ROLAND
qui voyaient à Saint-Jean de Latran la mosaïque où
Charlemagne, à genoux devant saint Pierre, reçoit de
ses mains l'oriflamme, vénéraient sur les routes le bon
gonfalonnier de l'apôtre.
Puisqu'on recueille de telles fictions sur la route de
Saint- Pierre et sur la route du Saint-Sépulcre, il n'est
pas surprenant qu'il s'en soit aussi formé sur la route de
Bordeaux à Pampelune, que Charles avait réellement
suivie. Non pas que le souvenir de son passage ait dû
partout s'y maintenir traditionnellement ; mais toutes les
vieilles chroniques en faisaient mention, et les clercs
des églises semées le long de la route lisaient ces chro-
niques, et des voyageurs visitaient ces églises.
Quelles sortes de voyageurs au xie siècle ? Des pèlerins
de Compostelle sans doute, et précisément le xie siècle
est l'époque où ce pèlerinage commence à prendre sa
haute importance. Mais d'autres voyageurs battaient
aussi ces routes, et qui nous intéressent davantage : ce
n'étaient pas de pacifiques pèlerins, c'étaient des hommes
de guerre.
Les critiques littéraires n'ont guère remarqué jusqu'ici
un petit fait : au xie siècle, il y avait des Sarrasins en
Espagne, et en France des Français qui passaient les
monts pour combattre ces Sarrasins. La Chanson de
Roland n'étant rien qu'un épisode d'une guerre sainte
en Espagne, à quelle époque naît l'idée de guerre sainte ?
Est-ce au temps de Charlemagne ? Non ; ce n'est ni de son
temps, ni au ixe siècle, ni au xc ; mais bien au xie, dans la
période qui précède immédiatement l'apparition de la
Chanson de Roland.
Cette période, des expéditions de chevaliers français
THÉORIE DU DÉVELOP. CONTINU '. GUERRES u'eSPAGNE 369
en Espagne 1 ont remplie, bien que les chroniques ne les
retracent que brièvement '.
Dès le début du siècle, à la date de 1015., au témoi-
gnage de Raoul le Glabre, l'idée que l'on pouvait en
terre sarrasine gagner la gloire du martyre hantait les
esprits dans les couvents clunisiens 2. Beaucoup d'aven-
turiers tentèrent la sainte entreprise. Ce furent d'abord,
en 1018, les Normands que menait Roger de Toeni. le
dévot de sainte Foy de Conques 3. Ce furent, en 1033, les
Bourguignons qu'enrôla Odilon, abbé de Cluny : ils
donnèrent à l'abbaye le butin conquis par eux sur les
Sarrasins '*. Mais c'est surtout dans la seconde moitié du
siècle que les seigneurs français portèrent leur aide aux
principautés chrétiennes de Navarre, de Castille,de Cata-
logne. En 1063, le plus puissant personnage du temps,
le duc d'Aquitaine Gui-Geoffroi, franchit les Pyrénées et
assiégea Barbastre. ville illustre depuis dans les chansons
de geste. Il la prit, mit la région à sac, puis repassa les
monts, poussant devant lui un troupeau d'esclaves
1. Voyez Dozy, Histoire des Musulmans d'Espagne jusqu'à la
conquête de V Andalousie par les Almoravides. 1861, et Recherches
sur F histoire et In. littéral ure de V Espagne , 2e éd., 1881 ; — E. Petit,
(Iroisades bourguignonnes contre les Sarrasins d'Espagne au
XIe siècle, dans la Revue historique A. XXX, 1886; — A. Luchaire,
dans 17/ istoirede France publiée sous la direction d'Ernest La visse,
t. II, 1901, p. 84.
2. Je fais ici allusion aux visions qu'il raconte en son livre II,
chap. 9 (éd. Maurice Prou).
3. Voyez Adémar de Chabannes, dans les Mon. Germ. hist.,
Scriptores, t. IV, p. 104, et le Ghronicon S. Pétri Vivi Senonensis,
dans le Recueil des historiens des Gaules, t. X, p. 22.'{.
4. Voyez Raoul le Glabre, éd. Prou, liv. IV, chap. 7.
J. Bédier. — Les légendes épiques, t. III. 24
370 LA CHANSON DE ROLAND
maures '. En 1065, Thibaut de Semur, comte de Chalon,
mourut à Tolosa en Biscaye dans une de ces expéditions 2.
En 1013, « Eble, comte de Rouci et de Reims, après
avoir longtemps ravagé les biens de l'église de Reims,
trouva dans les guerres en Espagne un but plus
avouable et plus digne de son ambition. Il était gendre
de Robert Guiscard, et beau-frère de Sanche, roi d'Aragon
et de Navarre. Il passa en Espagne, dit Suger, avec une
armée telle qu'il appartenait à un roi de la lever 3. »
Son expédition fut soutenue par le pape Grégoire VII,
sous la condition qu'il ferait hommage au saint-siège de
ce qu'il pourrait conquérir et qu'il lui payerait un cens
annuel4. En 1078, le duc Hugues de Bourgogne s'en fut
au secours de Sanche Ier, roi d'Aragon 5. « En 1085 et
les années suivantes, nombre de seigneurs de France et
principalement de Bourgogne partirent en Espagne :
Eudes, duc de Bourgogne ; son beau-frère et cousin
Raimond de Bourgogne, comte d'Amaous ; Raimond de
Saint-Gilles, comte de Toulouse ; Savaric de Donzy,
plus tard comte de Chalon et sire de Vergy ; Humbert
de Joinville ; Robert de Bourgogne, oncle du duc Eudes
et fils du duc Robert Ier. Les forces coalisées jointes aux
troupes d'Alphonse VI, parmi lesquelles on comptait
1. Voyez Dozy, Recherches, t. II, p. 355.
2. E. Petit, Histoire des ducs de Bourgogne de la race capé-
tienne, 4885, t. I, p. 204.
3. E. Petit, l.laud.
4. Voir la lettre de Grégoire VII « à tous les princes qui vou-
draient faire la guerre en Espagne »,dans le Recueil des historiens
des Gaules, t. XIV, p. 566. Sur l'expédition d'Éble de Rouci, cf.
Ch. Pignot, Histoire de V ordre de CAuny, t. II, p. 117.
5. E. Petit, Histoire des ducs de Bourgogne, t. I, p. 207.
THÉORIE DU DEYELOP. CONTINU: (.TERRES d'eSI'AGNE 371
l'illustre Gid, investirent Tudela * après un siège qui
dura cinq ans, ...la prirent et chassèrent les Infidèles du
château de l'Etoile 2. » Comme on le voit, « de 1075 à
109o, les Bourguignons affluaient presque chaque année
au delà des monts. Non qu'ils fussent plus aventureux
que beaucoup d'autres, mais la grande abbaye de Cluny
les enrôlait et les lançait contre l'Infidèle. Ces moines
avaient des rapports très étroits avec les royautés de
Castille et de Navarre, qu'ils fournissaient d'auxiliaires
français. La guerre faite aux Arabes et le recul progres-
sif de la frontière sarrasine leur valaient de nombreux
prieurés et de vastes domaines. En retour, les chrétiens
d'Espagne durent à Cluny, outre les secours de la féo-
dalité bourguignonne, la plupart des institutions reli-
gieuses qui les rattachaient à l'Eglise d'Occident 3 ».
La France, comme on voit, n'a point attendu le concile
de Clermontpour concevoir l'idée de la croisade et pour la
réaliser. Normands, Champenois, Gascons, Provençaux,
Bourguignons surtout, les aventuriers de toutes nos pro-
vinces y ont collaboré. Les Clunisiens, eux qui devaient
plus tard inspirer la Chronique de Turpïn et soutenir le
mouvement du pèlerinage de Gompostelle, ont com-
mencé par organiser des expéditions armées en Espagne.
Avant de guider sur les routes de paisibles cortèges de
pèlerins, ils y ont convoyé des bandes d'hommes équi-
pés en guerre, et les propos qu'ils leur tenaient durent
1. [C'esl la <( Tuele » de la Chanson de Roland].
2. E. Petit, Histoire des ducs de Bourgogne, t. I, p. 223. Le duc
de Bourgogne était encore en Espagne, à Léon, en 1087.
3. A. Luchaire, ouvr. cité, p. 86.
372 LA CHANSON DE ROLAND
ressembler fort à ceux que le poète de la Chanson de
Roland prête à l'archevêque Turpin :
1129 « Chreslientel aidez a suslenir !
Bataille avrez, vos en estes tuz fis,
Kar a voz oilz veez les Sarrazins.
Clamez vos culpes, si preiez Deu mercit!
Se vos murez, esterez seinz martirs,
Sièges avrez el greignor pareïs. »
L'idée qu'il faut rapprocher la Chanson de Roland de
ces croisades me paraît simple, légitime, et presque
nécessaire ; j'hésiterais pourtant à la proposer, tant elle
est nouvelle, si un critique avant moi ne l'avait indiquée
en une phrase, non pas un critique littéraire, à vrai
dire, mais un historien, Luchaire1. « Pour rendre compte
de la Chanson de Roland, a-t-il écrit, il serait naturel
de rappeler ce qui s'était passé ou ce qui se passait au
moment où le trouvère composait ses laisses, c'est-à-dire
la guerre permanente que les seigneurs français faisaient
aux Sarrasins d'Espagne depuis le début du xie siècle ;
tel est le fait d'histoire qui a déterminé l'auteur et inspiré
son travail entier ».
Ces chevaliers en effet qui au xie siècle s'acheminaient
vers les antiques champs de bataille de Guillaume et de
Roland, prenons garde qu'ils ont ressemblé au Guillaume
des chansons de geste plus encore que le Guillaume de
l'Histoire lui-même, au Roland des chansons de geste
plus encore que le Roland de l'Histoire. Le Roland de
1. Histoire de France, publiée sous la direction d'Ernest
Lavisse, t. II, 1901, p. 392.
THÉORIE DU DÉVELOP. CONTINU ! GUERRES d'eSPAGNE 373
l'Histoire meurt dans les Pyrénées en combattant les
Basques, des chrétiens; mais les chevaliers du xie siècle
traversaient les Pyrénées pour s'offrir aux coups de
vrais Sarrasins. Pour eux bien plus que pour le Roland
historique, la guerre sainte fut une réalité.
Ce sont eux, croyons-nous, qui, les premiers, ont
réveillé sur les routes le souvenir des expéditions de
Charlemagne. La naïve archéologue du temps favorisait
ces rappels du passé : « Le sol de la France était alors
couvert de ruines romaines, et tous les restes d'édifices
bâtis à la romaine, le peuple les appelait œuvre aux
Sarrasins, murs sarrasinois. Mais toutes les construc-
tions à la romaine ne pouvaient être considérées comme
l'ouvrage des païens : on voyait des églises bâties de
cette façon ; c'eût été une impiété de les appeler sarra-
sines ; on les mit sur le compte de Gharlemagne l. »
Aux yeux de ces chevaliers en marche contre les Sar-
rasins d'Espagne, ces ruines mystérieuses, thermes,
arènes, aqueducs, arcs triomphaux, évoquent la mémoire
d'un temps où les Sarrasins tenaient le pays. Ces vieilles
églises qu'ils visitent, c est Charlemagne, leur dit-on, qui
les a édifiées. Ils voient sur ces routes celui qui les a
ouvertes pour eux, l'empereur et ses barons, croisés
comme eux, pareils à eux.
Comme Charlemagne ils s'arrêtaient à ces étapes
nécessaires, Bordeaux, Sorde, Dax, Saint-Jean-Pied-de-
Port. Ils campaient à Blaye, bivouaquaient à Pioncevaux.
A Blaye, les clercs de Saint-Romain leur montraient la
tombe de Roland ; à Roncevaux, ils vénéraient le lieu
de son martyre.
1 . Quicherat, Mélanges d'archéologie et d'histoire, t. II, p. 352.
374 LA CHANSON DE ROLAND
Il se peut que le corps de Roland ait été réellement
rapporté du champ de bataille et confié au sanctuaire très
vénéré de Blaye. Les exemples anciens de tels transferts
sont nombreux '. Nous savons qu'un des seigneurs qui
moururent le même jour que Roland dans les Pyrénées,
Eggihard, fut rapporté du champ de bataille et enterré
dans une église de Saint- Vincent, celle de Dax peut-être 2.
Comme nous avons conservé l'épitaphe de cet Eggihard,
peut-être les clercs de Saint-Romain conservaient-ils
aussi une épitaphe de Roland, ou son nom dans un
obituaire, quelque document qui les renseignait sur
lui. Comme là-bas, à l'autre entrée des Pyrénées, la
tombe de Guillaume était authentique, à Blaye la tombe
de Roland l'était peut-être aussi : s'il en fut ainsi, rien
de plus facile que d'expliquer les premières formations
légendaires sur Roland.
Mais il se peut aussi bien que celte tombe ait été
fictive. En ce cas, pour expliquer la légende de Roland,
il faut supposer, et il suffit de supposer que quelqu'un
1. Le duc Henri de Saxe ayant été tué sous les murs de Paris
en 885, on rapporta son corps jusqu'en Saxe (Annales de Saint-
Vaast).
2. <( ..Aggihardus, patris noraen de nomine dictus,
Hic erat, et régi summus in aula fuit.
Hune rapuit ferro mors insatiabilis umbris,
Sed lux perpétua vexit ad alta poli.
Tempore quo Carolus Spanie calcavit arenas,
Mortuus est mundo, vivit ubique Deo...
Tu modo cocirca, Vincenti maxime martyr,
Hune propter summum posce, béate, Deum.
Hoc jacel in tumulo ; tantum sed carne sepnltus,
Carpsit iter rutilum, vivit in aula Dei. »
(Poetae latini aevi carolini, t. I, p. 109.)
THÉORIE DU DÉVELOPPEMENT CONTINU ! LES ÉGLISES 375
au xic siècle a pu lire la Vita Caroli d'Eginhard. Une
telle hypothèse, croyons-nous, n'est pas irrecevable.
Dès le xc siècle, ne voyons-nous pas des clercs, à
Conques comme à Saint-Riquier, se remémorer, pour la
gloire et le profit de leurs églises, les antiques bienfaits de
Charlemagne ? à Saint-Martin de Tours comme à Psal-
niodi, ne. voyons-nous pas des clercs fabriquer ou interpo-
ler des diplômes, afin de mêler son souvenir à leur propre
histoire ? A la Novalese comme au Mont-Soracte, dès le
Xe et le xic siècle, les clercs ne savent-ils pas fouiller les
annales et les chroniques carolingiennes pour y chercher
des traces dune visite de Charlemagne à leur maison ?
Les clercs des églises de notre route, à quelle page
devaient-ils de préférence ouvrir ces chroniques, sinon à
celle où il était dit que Charlemagne, en 778, avait
réellement passé chez eux ? et quelle chronique devaient-
ils de préférence ouvrir à cette page, sinon la plus répan-
due de toutes (nous en avons quatre-vingts manuscrits1),
la plus détaillée, la plus autorisée, la Vita Caroli
d'Eginhard ?
Pour citer un exemple, entre dix autres, de ce fait
banal, Aimoin, qui écrivait dans les premières années
du XIe siècle, a fort bien su, pour accroître le prestige
d'églises qui l'intéressaient, se reporter à la Vita Caroli,
l'ouvrir précisément à cette page, et l'alléguer comme
preuve que jadis Charlemagne les avait favorisées de sa
présence ou de sa protection 2.
1. Voyez l'édition Holder-Egger, 1911, p. xvn.
2. •< llaecnomina [les noms qui précisent l'emplacement d'un
monastère voisin de Cossinog ilum] a Francis illis imposita aesti-
876 LA CHANSON DE ROLAND
Si cette page d'Eginhard, où Roland est nommé, fut d'a-
bord lue à Saint-Romain ou d'abord à Saint-Seurin, ou
au prieuré de Conques à Roncevaux ou à Saint-Jean-de-
Sorde, nous ne savons le dire. Ces églises ont disparu
ou sont tombées en décadence depuis des siècles ; du sanc-
tuaire illustre de Saint-Romain, pas une pierre ne sub-
siste, et pas un parchemin. Néanmoins, ce qui est sûr,
c'est qu'avant que le poète de la Chanson de Roland ait
écrit, les chanoines de Saint-Romain ont montré la tombe,
réelle ou supposée, de Roland, et ces clercs pouvaient
avoir lu la Vit a. Caroli. — Ce qui est sûr, c'est que, dans
le temps même où écrivait le poète de la Chanson de Ro-
land, ou peu après, en 11 20 au plus tard, d'autres clercs,
ceux de Sorde, attribuaient à Gharlemagne leur origine,
et que, pour autoriser cette fable, ils avaient lu une chro-
nique, puisqu'ils ont su dater de l'an 778 l'un de leurs
faux diplômes ; et cette chronique a pu être la Vit a, Ca-
roli.— Ce qui est sûr, c'est qu'en bien d'autres églises, et
par exemple en cette maison d'ibarieta quia fini par s'ap-
peler Y Hospitale Rollandiy d'autres clercs encore ont pu
lire la Vita Caroli.
Cette page de la Vita Caroli contient tout l'élément
historique de la Chanson de Roland : avec le nom du héros,
mantur, qui a Karolo Magno ad tuitionem provinciae ibi relicti
sunt; non longe quippe ibi abest palatium ipsius magni principis
Cassinogilum, sed quasi tribus milliards ; in quo quidem impe-
rator uxorem suarn, Ludovici Pii matrem, gravidam reliquit, dum
contra Sar race nos expeditionem in Hispanis ageret. Quod et liei-
nardus, vitae itlius relator, scribit. » (Abbonis, abbatis Floriacen-
sis [j- 1004], Chronicon, auctoreAimoino monacho, ejus discipulo,
D. Bouquet, ficcueil, t. X, p. 338).
THÉORIE DU DÉVELOPPEMENT CONTINU \ LES ÉGLISES 377
la donnée d'une expédition heureuse en Espagne, celle
du retour de Saragosse, et celle de la bataille pyrénéenne.
Elle fournit aussi le thème cher entre tous aux poètes
héroïques, le thème de la défaite : un homme de génie
a fait le reste.
Nous le savons, notre explication se heurte au plus
fort des obstacles, à une idée reçue par chacun dès l'en-
fance. Il répugne à tout ce qui nous fut enseigné d'ad-
mettre que la légende de Roland a pu naître de la lecture
d'une chronique latine. Hypothèse absurde, en effet, tant
qu'on ne pouvait se représenter autre chose qu'un poète
du Xord de la France qui. au fond de sa Normandie ou
de sa Champagne, aurait compulsé des chroniques vieilles
de trois siècles pour y chercher quelque sujet de roman.
Ces chroniques, qui donc les lui aurait fait connaître ?
Pourquoi aurait-il lu celle-ci plutôt que celle-là ? Pourquoi
se serait-il arrêté à cette page plutôt qu'à telle autre ? Mais
c'est sur la route de Blaye à Pampelune que notre étude
nous a menés: c'est à Roncevaux même, ou sur le che-
min de Roncevaux qu'un premier poète découvre la chro-
nique d'Eginhard ou que quelqu'un la découvre pour lui.
Partout ailleurs, elle serait pour lui lettre morte, non pas
ici. Si des clercs lui montrent cette page, s'il s'y attache,
si demain son public de chevaliers, décroisés, doit à son
tour se passionner pour le récit qu'il en tirera, c'est que
ces clercs, ces chevaliers et lui-même sont déjà clans l'état
d'imagination propice. Ils vivent dans l'atmosphère légen-
daire déjà créée en ces lieux autour du iom de Charle-
magne. Déjà ils vénèrent en lui le roi qui les précéda
contre les Sarrasins. Cette page leur révèle seulement un
épisode tragique de ses guerres et un exemple des
souffrances endurées jadis par les champions de Dieu.
378 LA CHANSON DE ROLAND
En tout état de cause (si la tombe de Roland fut inau-
thentique), nous n'avons le choix qu'entre deux hypo-
thèses, celle que nous venons de dire, et celle d'un poète
qui aurait célébré Roland dans l'armée même de Gharle-
magneet de poètes sans nombre venus après lui, et dont
les chants se seraient tous perdus. Des deux hypothèses,
laquelle demande le plus d'effort ? Notre explication n'est
hypothétique qu'en ce qu'elle suppose qu'un clerc du xie
siècle aura pu lire la Vita Caroli pour la combiner avec
des fictions sur l'expédition deCharlemagne. Mais qu'ont
fait autre chose, au xiue siècle, tant d'autres clercs, Aubri
de Trois-Fontaines !, par exemple, ou Philippe Mousket,
quand « il cherche à concilier entre eux Eg-inhard, Turpin
et les trouvères2 » ? A la fin du xue siècle, Gilles de Paris
a-t-il fait autre chose, quand, mettant en vers le texte
d'Eginhard, il y mêle les légendes de l'olifant, du perron
fendu et de Belle Aude 3 ? Et qu'a fait autre chose le
1. Voici une combinaison, faite par Aubri [Mon. Germ . hist.,
Scriptores, t. XXIII, p. 725, a. 806) de la Chronique de Turpin et
de la Vita Caroli : « Et notandum quod Hugo scribit duos prin-
cipes cecidisse cum Rothlando, quorum nomina non continentur
in Turpini cathalogo, videlicet Egibardum, régie mense prepo-
situm, et comitem palatii Anselmum. »
2. G. Paris, dans YHistoire poétique, p. 260.
3. En son Carolinus, composé pour l'éducation de Louis, fils
de Philippe-Auguste (cf. L. Gautier, Les épopées françaises, t. III,
p. 570 ; La Chanson de Roland, éd. Fr. Michel, p. 243) :
Hic Anselmus cornes occidit imbre cruento
Missilium confossus, et Engebai'dus, in aula
Praep^situs ; dominusque Britanni limitis in ter
Innumeros numerandus obit Rollandus, equestri
Ordine fios potior et honor spccialior armis,
Cujlis in exiguo, sed ab ejus funere magni
Nominis oppidulo, fit adhuc ostensio cornu ;
Petraque quam, cum jam rueret, mucrone corusco
THÉORIE DU DÉVELOPPEMENT CONTINU! LES ÉGLISES 379
Moine de Silos ? Arrêtons-nous un instant au témoi-
gnage de ce chroniqueur, témoignage curieux entre tous,
parce que sa chronique, composée avant l'an 1103, est
la contemporaine du Roland d'Oxford '.
Le Moine de Silos, las d'entendre répéter qu'aux temps
anciens Charlemagne avait conquis toute l'Espagne, vou-
lut opposer à ces vanteries françaises un récit qui pût
mieux flatter l'honneur castillan,. L'Espagne, dit-il. s'est
défendue toute seule contre les Musulmans. Certes il ne
nie pas que le roi Charles soit venu les combattre ; mais,
s'élantlaissé acheter pareux, comme c'est la coutume des
Français, « more Francorum auro corruptus ». Charles,
assure notre chroniqueur, s'en revint bien vite en France,
pressé qu'il était d'ailleurs de retrouver les délices de
ses bains d'Aix-la-Chapelle. Seulement, au retour, il se
fit battre assez honteusement par les Xavarrais. Et à
l'appui de ce récit dénigrant, le Moine de Silos cite tout
au long la page de la Vita Caroh d'Eginhard où Eggin-
hard, Anselme et Roland sont nommés -. Ainsi, au
Martia dextra fi cl i t
Restât adhuc, rerum non infima testis earum.
Ad castrum advectum Blaviam nunc usque quiescit
Corpus ibi ; tantique viri veneratur opertos
Ille locus cineres et gaudet honore sepulcri.
Illic et Oliverus... et soror ejus
Adjacet Aida, suo pulvis conjunctus amico,
Quam dolor oppressit.
1. Le Ckronicon monachi Silensis 1103 a été publié par Florez
au t. XVII (1763 de VEspann sagrada, p. 264-330.
2. Voici le texte (p. 2^i» . Nous imprimons eu italique ce qui est
prisa la VitaCarolim QuumCaesaraug-ustameivitatem accessisset
[Carolns , more Francorum aurocorruptus, absque ullo sudore pro
eripienda a Barbarorum dominatioue s. Ecclesia. ad propria rêver-
380 LA CHANSON DE ROLAND
fond de son monastère de la Vieille-Castille, le Moine de
Silos a fort bien su se procurer la Vita Caroli. Ce qu'il a
fait vers Tan 1100, Aimoin, moine de Fleurv-sur- Loire,
l'avait fait vers l'an 1025, utilisant tous deux, chacun à
des fins différentes, précisément la même page, celle où
Eginhard raconte l'expédition de Tan 778. Toute notre
hypothèse est qu'un moine de Blaye ou de Bordeaux a
pu lire aussi, disons vers l'an 1050, la même page que
nous voyons Aimoin lire vers l'an 1025, le Moine de Silos
lire vers Tan 1 100.
On avouera peut-être que cette hypothèse n'est pas
très téméraire ; mais, dira-t-on, ce qu'il est choquant
d'accepter, c'est l'idée que la Chanson de Roland, poème
tout héroïque, ait subi l'influence d'une imagination
cléricale ; que l'on nous montre dans ce poème la main
des clercs, tel épisode, tel personnage, qui y ait été
nécessairement introduit par des clercs.
Il est facile, en vérité, de satisfaire à cette exigence1.
titur. Quippe bellatrix Ilispania duro, non togato milite concutitur.
Anhaelebat enim Carolus in Lermis illis citius lavari quas Aquis-
grani ad hoc opus deliciose construxerat. Porro, cum in reditu
Pampilonium, Maurorum oppidum, destruere conaretur,p<T/'F maxi-
ma exercitus sui in ipso Pyrinaeojugo maximas exsolvit poenas.
Siquidem cum agmine longo, utangusti loci situs permittebat, por-
rectus iret exercitus, extremum agmen, quocl praecedentes tuehatur,
Navarri desu per incursantes aggrediuntur,consertoquecumeisprae-
lio, usque ad unum umnes interficiunt. In quo praelio Egibardus,
mensae Caroli régis praepositus, Anselmus, sui palalii cornes, et
Rotholandus, Britannicus praefectus, cum compluribus ceciderunt.
Quod factum usque in hodiernum diem inultum permansit. »
1 . Les divers travaux, 1res remarquables, que M. W. Tavernier
a récemment consacrés à la Chanson de Roland ont mis en forte
lumière les éléments érudits du poème.
THÉORIE DU DÉVELOPPEMENT CONTINU : LES ÉGLISES 381
Qu'on se rappelle d'abord les vers du Roland d'Oxford qui
traitent saint Gilles comme un contemporain de Charle-
magne et lui prêtent un rôle : est-ce là une invention de
poète héroïque ? Non, mais, au premier chef, une inven-
tion de clerc. En outre, qui donc, sinon un clerc, a pu
introduire le premier dans la légende de Roland l'ar-
chevêque Turpin ? A moins d'admettre que ce prélat a
combattu, casque en tête et lance en main, dans l'armée
de Charlemagne, et que des chants carolingiens ont
célébré ses hauts faits, il faut bien croire que ce fut un
homme d'église, lisant des documents d'église, qui, le
premier, a fourni son personnage aux chanteurs de
geste. Où pouvait-on, sous les Capétiens, retrouver les
noms des prélats du vme siècle, sinon dans les documents
dés églises 1 ? Et comme Berthe dans la Chanson de
i. Les clercs des xne et xme siècles, alors même qu'ils racon-
taient sur Turpin des fables prises aux romans, n'avaient point
perdu le souvenir de ses actes réels ; ils savaient fort bien l'ap-
peler tantôt Turpinus et tantôt Tylpinus, ce qui indique une fois
de plus qu'ils ne se privaient pas de confronter les chansons de
geste avec les documents ecclésiastiques de l'époque carolin-
gienne. Exemples : tout comme Flodoard, l'auteur de la relation
latine du Pèlerinage de Charlemagne à Jérusalem (éd. Rauschen,
Die Légende Karls des Grossen ira IX. und XII. Jahrhunderl,
p. 108) appelle notre prélat Tilpinus ; — on lit Tulpinus, Tylpinus
dans quelques manuscrits de la Chronique de Turpin G. Paris,
De Pseudo-Turpino, p. 3, note 2) ; — on lit chez Aubri de
Trois-Fontaines (sous l'année 766) : « Tylpinus, vir nobilis, qui
el Turpinus dicitur, jam erat presul Remensis. » Cf. ce qu'il écrit
sous l'année 806 (p. 725). — Tylpinus a pu être influencé par
Turpio, nom porté par les comtes d'Angoulême entre autres.
C'est sous le nom de Turpio qu'apparaît pour la première fois le
prélat légendaire, dans un faux diplôme de Charlemagne dont
nous parlerons ailleurs.
382 I.A CHANSON' DE ROLAND
Girard de Roiissillon, comme Guibourc dans la Chanson
de Guillaume, Turpin apparaît dans la Chanson de
Roland comme un témoin du rôle des clercs dans la
constitution de nos légendes .
Les clercs ont joué dans la formation de la légende
de Roland un rôle certain. Le constater, ce n'est pas
contrarier le fait évident que l'inspiration de la Chanson
de Roland est héroïque et guerrière plutôt que cléricale.
Elle est religieuse aussi, et le mot « religieux » ne s'est
jamais opposé aux mots « héroïque », « guerrier », et ne
s'oppose au mot « clérical » qu'en de grossières acceptions
modernes. Lmfluence des clercs, que nous trouvons à
la racine même de la légende, a grandi par la suite des
temps. Au XIIe siècle, quand il n'y eut plus guère sur la
route de Roncevaux que des pèlerins de Compostelle,
ceux-ci virent en Charlemagne et en ses pairs des
champions de saint Jacques plutôt que des champions
du Christ. Charlemagne devint alors le premier pèlerin
de Compostelle. Cette idée, étrangère aux formes les
plus anciennes de la légende, étrangère encore aux
diplômes de Sorde vers 1120, nous l'avons vu poindre,
vers 1140 déjà, dans la Kaiser chronik. Presque aussitôt,
nous l'avons vu devenir l'idée-maîtresse de la Chronique
de Turpin, et dès lors, accréditée, la voici qui pénètre
dans les renouvellements de la Chanson de Roland. Selon
la version rimée, quand Charlemagne revient à Laon, il
assemble ses vassaux et leur dit son malheur. Hélas !
qu'a-t-il fait des barons qu'il mena outre les monts ?
Ils sont morts, là-bas ; du moins, dit-il pour son excuse,
il a affranchi les routes des pèlerins jusqu'à Compos-
telle :
THÉORIE DU DEVELOPPEMENT CONTINU '. LES ÉGLISES 383
Conquesre alai Espegne et lo pais.
Dusc'a Saint Jame ai les chemins conquis :
Ja mais nul jor n'i faudront, ce m'est vis.
Vos me carjastes vos fiz et vos amis :
Asez en ai et perdu et maumis... (
Dans le remaniement du Stricker, les combattants de
Charlemagne sont appelés « les pèlerins purs » ou « les
pèlerins de Dieu » 2. Dans le iïoman de Galien, Charle-
magne s'agenouille sur le champ de Roncevaux couvert
de morts, et, rappelant à saint Jacques le service qu'il
lui a rendu de délivrer son tombeau, lui demande d'être
en retour son médiateur auprès du Christ :
« Beaus sireDieus, dist Charles, donnez-moi du jour tant
Que me puisse vengier du domaige pesant !
Haa, sire sainz Jaque ou je me fie tant,
Je m'esbatv pour vous en Espaigne la grant :
Priés a Jhesu Crist, le père royamant,
Que ce jour cy endroit voist un poi eslongnant 3 ! »
Cette introduction récente de saint Jacques dans l'his-
1. C'est le texte du manuscrit C et à peu de chose près) du
manuscrit V (éd. Foerster, p. 3G6). T supprime tout le passage,
L le réduit à deux vers, d'où saint Jacques disparaît ; P dit
(éd. Foerster, p. 304) :
Conquerre alai d'Éspaigne lo païs :
Jusqu'à Sant Jaque ai les chemins assis.
Vos me charjastes vos fiz et vos amis :
Laisiez les ai detranchiez et ocis.
2. Karl der Grosse, éd. Bartsch : « die reine pilgerîne »
(v. 10813), a die gotes pilgerîne» (v. 760, 9102, 94+0, etc.).
3. Éd. Stengel, p. 236.
384 LA CHANSON DE ROLAND
toire de Charlemagne et de Roland ne fut pas une
déviation de nos légendes, c'en fut plutôt un dévelop-
pement. Quand nous lisons dans la C /ironique de Turpin
qu'on célébrait à Saint-Romain des messes fondées par
Charlemagne « non seulement pour les morts de Ron-
cevaux, mais pour ceux qui recevraient à l'avenir le mar-
tyre en Espagne l », nous devons reconnaître que la
pensée est ancienne, et constitutive de nos légendes,
d'associer aux mérites des héros de jadis les souffrances
des voyageurs récents : gens de guerre au xie siècle,
pacifiques pèlerins au xne. La même abbaye de Gluny
qui au xie siècle avait enrôlé des aventuriers pour le
service de Dieu suscite au xnc siècle la Chronique de
Turpin en vue d'enrôler des pèlerins pour le service de
saint Jacques. Les légendes se modifièrent ainsi sur la
route, parce que les choses de la route avaient changé
d'aspect. Mais la Chronique de Turpin ne représente
pas un brusque accaparement par les clercs de l'histoire
poétique de Charlemagne et de Roland. Elle n'est faite
que pour autoriser des fictions déjà vivantes, légendes
ecclésiastiques, légendes épiques. Si elle arrête Charle-
magne à telle église, c'est que cette église se glorifiait,
à tort ou k raison, d'avoir été fondée ou enrichie par lui ;
si elle résume la Chanson de Roland, c'est que la légende
de Roland vivait déjà sur la route du Port de Cize.
Nul n'a aussi bien compris la Chronique de Turpin que
1. « Pro omnibus qui in Hispania martyrium pro divino amore
vel acceperant vel accepturi essent » (chap. XXIX). Cf. le cha-
pitre XXX, où saint Denis promet la gloire éternelle « à ceux qui
sont morts on qui mourront dans les guerres sarrasines d'Es-
pagne ».
LA COMPOSITION DU POÈME 385
ce clerc saintongeais qui, au x 1 1 ic* siècle, l'interpola pour
y introduire d'autres légendes épiques encore, et d'autres
légendes ecclésiastiques encore, arrêtant Charlemagne
et ses pairs dans quarante églises de la Gascogne et de
la Guyenne. Depuis le premier clerc qui au xie siècle
tira de documents d'églises le nom de Turpin de Reims
et celui de saint Gilles de Provence pour les introduire
dans la légende de Roncevaux jusqu'à ce clerc sainton-
geais qui au xiu° siècle enchérit encore sur les enché-
rissements de la Chronique de Turpin, nous sommes en
présence d'un développement unique et continu. La
Chronique de Turpin n'est que la forme plus cléricale
de légendes dont la Chanson de Roland est la forme
plus héroïque. La Chanson de Roland transpose parfois
au mode héroïque des inventions de clercs, la Chronique
de Turpin transpose sans cesse au mode clérical des
inventions de poètes héroïques. La Chronique de Turpin
est un symbole de l'alliance des clercs et des chanteurs
de geste ; mais la Chanson de Roland en est un autre
symbole. Ou plutôt ce sont deux symboles de la belle
unité morale de ces temps. Il en est ainsi de toutes les
grandes légendes épiques de la France capétienne ; dans
le développement de chacunes d'elles, inventions de clercs,
inventions de poètes laïques réagissent les unes sur
les autres ; elles sont solidaires ; elles se mêlent et se
confondent.
B. LA COMPOSITION DE LA CHANSON DE ROLAND
Mais quel est le rapport de la « légende » de Roland à la
« chanson » de Roland? Une même pensée circule comme
un leitmotiv dans la plupart des travaux consacrés
J. Bbdier. — Les légendes épiques, t. III. '2b
386 LA CHANSON DE ROLAND
à notre poème, celle que G. Paris en 1900 exprimait ainsi :
« L'auteur de la Chanson de Roland s'appelle Légion »1,
celle que, dès 1838, Wilhelm Grimm exprimait ainsi :
« Que la Chanson de Roland puisse être l'œuvre d'un seul
poète, c'est ce que personne ne voudra croire 2. »
A notre tour, nous acceptons ces formules, prises en
un certain sens. Nous lavons assez marqué en tout ce
qui précède : non plus que les Grimm et non plus que
Fauriel et que G. Paris, nous ne croyons que la libre
fantaisie d'un individu ait inventé la Chanson de Roland
«brusquement» et « de toutes pièces ». Oui, ils furent
plusieurs, ils s'appellent Légion les poètes qui ont tracé
les premiers linéaments de la légende. Oui, avant qu'un
seul vers de la Chanson de Roland ait été écrit, celui-là
fut un poète qui, s'agenouillant devant la croix de pierre
du Port de Gize, prononça le premier devant elle le nom
de Charlemagne, et celui-là fut un poète qui inventa
pour la gorge d'Arnéguy le nom de Vallis Caroli, et
celui-là pareillement qui sut retrouver dans cette vallée
la pierre encore rouge, encore humide, où l'empereur,
s'étant assis, avait pleuré du sang ; et ceux-là furent
des poètes, les voyageurs, combattants des croisades
d'Espagne ou pèlerins de Compostelle, et les clercs qui
les convoyaient ou les hébergeaient, ceux-là qui les
premiers, à Roncevaux, à Saint-Seurin, à Blaye, cher-
chèrent les vestiges, la tombe, les reliques de Roland.
Leurs propos sur les routes, leurs prières devant les
« trois blancs cercueils », voilà le germe, sans quoi la
Chanson de Roland ne serait pas.
1. Légendes du moyen Âge, p. 47.
2. Iiuolandes liet, préface, p. cxxn.
LA COMPOSITION DU POÈME 387
Le dire, c'est sans doute proposer une .explication
contraire à celle de W. Grimm et de G. Paris, en tant
que nous avons cherché dans la vie du xie siècle, et
non pas, comme ils faisaient, dans la vie du vme siècle,
les origines de la légende. Mais puisque nous croyons
comme eux que, pour la susciter, il a fallu d'abord qu'il
se produisit entre bien des hommes bien des échanges
de sentiments et de pensées, c'est, comme on le voit,
que nous avons retenu l'essentiel de leur doctrine :
à tort ou à raison, nous participons encore à leur esprit,
et, si l'on veut, à leur romantisme.
Donc, à leur exemple, nous avons fait en ce qui
précède la part large et belle, assez large, croyons-nous,
et assez belle à la « collectivité » comme créatrice de la
Chanson de Roland ; mais n'est-il pas temps enfin de
faire aussi sa part à un autre créateur encore, un certain
Turold ?
Voici, dans le manuscrit d'Oxford, un long roman,
de i.002 décasyllabes, signé de ce nom, Turoldus, que,
par convention, nous retiendrons pour désigner, non pas
le copiste, mais l'auteur. Voici, en d'autres manuscrits,
dans V4, par exemple, ou, en des langues étrangères, dans
la Karlamagnussaga, par exemple, d'autres textes du
même roman. Certes, nous savons que pas un de ces textes
n'est pur d'altérations, et que, par exemple, le scribe
du manuscrit d'Oxford, ou, avant lui, quelqu'un de ses
semblables, a pratiqué dans l'original des coupures,
surtout dans les récits de batailles '. Certes nous savons
1. Des laisses, absentes du manuscrit d'Oxford, mais dont l'ac-
cord de V* de PL T, de CV1, de la Karlamagnussaga, etc., semble
parfois attester l'authenticité, ont été, comme on sait, restituées
388 LA CHANSON DE ROLAND
que tel texte isolé peut conserver certains traits primi-
tifs, effacés ou modifiés ailleurs : ainsi, dans T74, la laisse
qui mène Ganelon vers la Rune ; ainsi, dans la Karla-
magnussaga, l'épisode de Durendal jetée au fond des
eaux 1. Nous savons que, dans toutes les versions, à
par conjecture dans les éditions de L. Gautier et de M. Stengel.
Quelques-unes de ces laisses peuvent être en effet authentiques
(en leur teneur générale, s'entend). Voir, à la fin de ce volume,
l'Appendice II, où nous traitons de la validité de ces restitutions.
1. Il y a dans la Chanson de Roland, telle que l'offre le manu-
scrit d'Oxford, une bizarrerie : on ne sait ce que devient Durendal.
Roland, pourtant, s'était préoccupé de son sort :
2316 « E ! Durendal, cum es bêle e clere e blanche !
Cuntre soleill si reluis et reflambes !... »
Sur toutes choses il a craint qu'elle ne tombât entre des mains
indignes :
2349 « Il nen est dreiz que paiens te baillisent ;
De crestiens devez estre servie ;
Ne vos ait hum e ki facet cuardie ! »
C'est pourquoi il s'est efforcé de la briser contre le « perron
de sartaigne »; n'y ayant pas réussi, il l'a déposée sur l'herbe,
avec l'olifant (v. 2358-9) ; et il s'est couché dessus, face contre
terre, pour mourir. Plus tard, on raconte que Charlemagne relève
son corps, mais sans qu'il soit alors reparlé de l'épée et de l'oli-
fant. Il est sous-entendu pourtant que l'empereur a dû les retrou-
ver dans l'herbe, car, au moment d'engager la bataille contre
Baligant, voici qu'il remet Durendal à l'un de ses barons, l'olifant
à un autre :
3015 Ço dist li reis : « Seignurs, jo vos cornant,
Seiez es lius Oliver et Roliant :
L'un port l'espee e l'altre l'olifant. »
Revenu en France, Charlemagne dépose l'olifant comme une
relique sur l'autel de saint Seurin, à Bordeaux (y. 3684-6) ; mais
de cette autre relique, plus insigne, de Durendal, que fait-il ?
On ne sait pas.
LA COMPOSITION DU POÈME 389
commencer par celle d'Oxford, certaines scènes, notam-
La singularité disparaît si l'on se reporte du texte d'Oxford à
divers textes plus récents. La traduction Scandinave de la Chan-
son de Roland [Romanische Studien, t. III, p. 345) donne ce beau
récit. Quand Charlemagne retrouve Roland mort, Roland tient
Durendal dans sa main droite, l'olifant dans sa main gauche.
Plusieurs chevaliers essayent de prendre l'épée; mais la main de
Roland s'est crispée sur la garde et ne veut pas lâcher prise.
Charlemagne, après avoir prié Dieu, s'approche à son tour : alors
la main s'ouvre ; Roland rend Durendal à son seigneur. Charle-
magne enlève et garde le pommeau, à cause des reliques qui y
sont encloses. La lame, il la jette dans un cours d'eau voisin, car
personne n'est digne de porter Durendal après Roland.
Dans le Roman de Galien (éd. Stengel, 1890, p. 224), c'est
Roland lui-même qui, pour sauver Durendal des mains sarrasines,
la jette au fond d'un large cours d'eau :
Depuis ne fu veiie d'omme de mère né.
Même récit dans divers manuscrits de la rédaction rimée
(CV~, éd. Foerster, p. 206 ; T, éd. Foerster, p. 134) :
Quant voit Rollanz ne li forfait nient,
Sor destre garde contre demi arpent,
Si a coisi un fontenil rouent,
Plein de venin et plein d'intoschement.
Deus ne fis t home dès lo tens Moïsent,
S'il en bevoit, ne fust mort esrament ;
Molt est hardos et parfont et pulent.
La vint Rollanz, coroceus et dolent,
Entor lui garde, ni coisi nule gent.
Durendal prist par son fier hardiment,
Dedenz la gete, car la mort le sosprent.
La gent del reigne en trai vos a garent :
Cil nus ont dit, se l'estoire ne ment,
Qu'encor i est por voir certainement
E esera de ci au feniment.
Dans une traduction de la Chronique de Turpin (Th. Auracher,
Der Pseudo-Turpin in allfranzôsischen Uebersetzung, 1876, p. 65),
se rencontre cette interpolation : « Vous qui l'islore oés,
n'enquerés mie que l'espee devint, car Dieus ne vout mie souffrir
390 LA CHAiNSON DE ROLAND
ment les deux scènes où figure Gautier del'Hum1, sont
obscures, presque inintelligibles ; et par ces indices, par
d'autres encore, nous savons que ni le texte d'Oxford,
ni aucun autre pris isolément, ni la combinaison des
divers textes en des éditions critiques ne nous fournissent
partout et toujours la leçon de l'original. Néanmoins
cette incertitude a des limites : quand nous parlons de
la Chanson de Roland, soit que nous désignions sous ce
nom le texte du seul manuscrit d'Oxford, soit que nous
ajoutions à ce texte certains des passages rétablis par
L. Gautier ou par M. Stengel, soit que nous y ajoutions
encore, les tenant pour primitifs, tel et tel épisode de
détail pris à une autre rédaction, tous, sous ce titre, la
Chanson de Roland, nous entendons sensiblement la
même chose, ce poème en décasyllabes assonances qui,
pour avoir subi, comme les autres chansons de geste,
des modifications plus ou moins graves, ne nous en est
pas moins représenté par une tradition manuscrite
suffisamment concordante et suffisamment fidèle.
Voici donc ce poème ; et, d'autre part, à Roncevaux
et dans les églises des routes de Roncevaux, voici de
vagues formations légendaires qui préparent ce poème,
qui ne sont pas ce poème. Ici des propos de voyageurs
sur Gharlemagne, sur Roland, des anecdotes locales, des
prières, les rudiments d'un culte ; là, écrite noir sur
blanc, la Chanson de Roland. Il s'agit, et c'est la tâche
que depuis fust veùe, pource qu'elle est aournee des sains nons
Nostre Seigneur. ><
Plus on examine, plus on se persuade que la version 0 n'est
pas la version primitive.
1. Vers 800-813 et vers 2039-2076.
LA COMPOSITION DU POÈME I LES CHOR1ZONTES 31M
délicate entre toutes, dédire comment nous nous repré-
sentons le rapport de ceci à cela, de ces primitives
fictions orales à ce long" poème régulier.
Le problème revient pour une part à se demander s'il
est vrai que ce poème n'est qu'un remaniement d'un
plus ancien poème déjà maintes fois remanié. Quand nos
devanciers disaient que la Chanson de Roland ne saurait
être l'œuvre d'un seul poète, que son auteur s'appelle
Légion, ils ne l'entendaient pas seulement au sens que
nous acceptions tout à l'heure. Ils avaient en vue des
poètes de métier. Ils voulaient dire qu'une légion de
poètes de métier se sont mis tour à tour à la tache pour
constituer enfin le roman tel que nous l'avons. En quelle
mesure est-on tenu de le croire ?
a)- Les entreprises des C horizon tes
de la Chanson de Roland.
Si l'on veut vérifier une théorie, il est bon de se
reporter sans cesse à son historique. Rappelons donc
que celle-ci ne fut rien à l'origine qu'une idée systéma-
tique, conçue a priori. Rappelons de quelles assertions
simples, d'une singulière simplicité, se contentèrent les
plus anciens théoriciens, un Fauriel, un Amaury Duval,
et bien après eux encore un Bormans ', un Léon Gautier,
quand ils allaient disant que la Chanson de Roland n est
qu' « un chapelet, un bouquet de cantilènes » : « Avant
notre Chanson de Roland, écrivait en 1 872 L. Gautier 2,
1. Voyez ci-dessus, p. 239.
2. La Chanson de Roland, Tours, préface, p. xxxix.
392 LA CHANSON DE ROLAND
il existait probablement toute une série de Chants popu-
laires, qui se rapportaient à chacune des parties de notre
poème : le Conseil du roi Marsile (vers 10-95), le Mes-
sage de Blancandrin (vers 96-167), le Conseil de Char-
lemagne (vers 168-365), la Trahison de Ganelon (vers
366-668), les Songes de V Empereur et Roland à r arrière-
garde (vers 669-825), les Pairs de Marsile (vers 826-
1016) »... etc. Gomme on voit, la méthode était alors
facile, et d'ailleurs inoffensive : pour dégager de la
Chanson de Roland une antique cantilène, il suffisait de
séparer d'un coup de crayon le vers 95 du vers 96, et,
pour en dégager une seconde, de séparer d'un autre coup
de crayon le vers 167 du vers 168. On ne se mettait pas
en peine de découvrir, au passage d'un épisode à l'autre,
des points de suture, entre les divers épisodes des diffé-
rences de langue, de style, de manière ^ on ne disait
même pas qu'il y en eût. Tant il est vrai que l'idée
d'attribuer la Chanson de Roland à plusieurs auteurs n'a
pas été suggérée par les conditions du texte, imposée
par le besoin d'y expliquer certaines incohérences ; ce
n'est pas de l'examen interne du poème que l'on est
parti, mais d'une hypothèse générale sur la formation
des chansons de geste ; si Ton crut devoir dépecer la
Chanson de Roland en une foule de poèmes minus-
cules, ce fut simplement parce qu'elle avait dû se former
comme Wolf voulait que Y Iliade se fût formée, comme
Lachmann voulait que les Nibelungen se fussent formés.
Longtemps on n'invoqua que de très rares argu-
ments de fait *. Mais, de 1876 à 1885, coup sur coup,
1. L'un des premiers, G. Paris (Histoire poétique, p. 22, par
exemple) s'attacha à relever dans la Chanson de Roland quelques
disparates.
LA COMPOSITION DL" POÈME I LES CHORIZONTB8 393
parurent, en Allemagne surtout, maints travaux dont les
auteurs appliquèrent à la Chanson de Roland des pro-
cédés de dépeçage plus raffinés, ceux de Wolf et de
Lachmann. L'un d'eux. F. Scholle l, découpe dans le
poème un millier de vers les vers 2o70-2Sii. 2<.'Ti-
3(389 , les baptise « Episode de Baligant » "2, et soutient
que les assonances et surtout le vocabulaire sont autres
dans cet épisode, autres dans le reste de l'ouvrage. Un
autre. Emil Dônges, rejette comme inefficaces tous les
arguments de Scholle. mais n'en taxe pas moins d'inau-
thenticité ledit « épisode >/, en alléguant ce qu'il appelle
« les conditions de la tradition manuscrite 3 ». Un autre.
Laurentius, croit remarquer dans le poème maintes con-
tradictions : l'épisode de Blancandrin serait interpolé ;
l'épisode de Belle Aude, de même ; le Plaid de Ganelon,
pareillement *. Un autr^ Graevell, analyse les caractères
des personnages : Charlemagne, dit-il, est incohérent ;
Marsile. Ganelon. Xaime sont incohérents : d'où il con-
clut que le roman est fait de pièces et de morceaux
Un autre, Pakscher. appelle à témoin le Carmen de pro-
ditione Guenonis et la Chronique de Turpin : a l'aide de
1. Zeitschrifl fur romanische Philologie, t. I. 1877, p.
cf. E. Stengel dans Yl^naer LUeraturzeitung. 1877, p. 1
2. L'idée avait été indiquée déjà par W. Grimm et par Bormans.
3. E. Dônges, Die Baligantepisode im Rohndsliede, Heilbronn,
1880. Son principal argument, souvent répété après lui, est que
1 a Karlarnagnussaga ne raconte pas la bataille contre Baligant :
il oublie que la Karlamag nussaga a réduit à une centaine de
lignes les quinze cents derniers vers du poème français.
f Guido Laurentius, Zur Kritik der Chanson de Roland (disser-
tation de doctorat de Leipzig , Aitenburg. 1876.
5. Graevell, Die Charakteristik der Personen im Rolandsliede,
Heilbronn, 1880.
394 LA CHANSON DE ROLAND
ces deux récits latins, il reconstruit une autre Chanson
de Roland, puis quelques autres Chansons de Roland
encore *. Maints critiques ont depuis accepté ces résul-
tats » et ont enchéri.
Tous les travaux de cette école tendent à prouver que
« la primitive Chanson de Roland a été noyée dans les
accroissements successifs quelle a reçus ». C'est Turold
qui a achevé de Vj noyer : il ne mérite donc guère notre
louange. Sans doute, « il ne fut pas un compilateur vul-
gaire 2 » ; il ne fut pourtant qu'un compilateur. Evitons
de l'appeler poète, appelons-le « le dernier rédacteur3 ».
Sa « rédaction » est belle, mais surtout par rapport à
ce qui l'a précédée : réservons donc le meilleur de notre
admiration aux plus archaïques versions que la critique
reconstruit, à la version t% à la version y, à la versions,
sans oublier d'ailleurs que chacune d'elles n'est à son
tour qu'un rifacimento, et qu'il faut dans chacune faire
la part de plusieurs poètes, « qui ont pu, l'un ajouter un
épisode, l'autre modifier un trait, un troisième composer
une chanson séparée, qui, plus tard, aura été annexée
au reste 4 ».
Pour soutenir ces idées, les chorizontes ont surtout
recouru au procédé, usuel en pareil cas, qui consiste à
faire dans un texte la chasse aux disparates ; mais, en
outre, ils ont tiré parti de la comparaison de la Chanson
de Roland avec les récits que nous offrent la Chronique
de Turpin et le Carmen de proditione Guenonis.
1. A. Pakscher, Zur Kritik und Geschichle des franzôsischen
Rolandsliedes dissertation de doctorat de Strasbourg), 1880.
2. L. Gautier, La Chanson de Roland, Tours, 1872, p. xli.
'A. G. Paris, Romania, t. XI, p. 518.
4. G. Paris, ibid.
LA COMPOSITION DU POÈME I LES CHORIZONTES 395
De ce second procédé nous ne dirons que peu de chose.
La question du rapport de la Chanson de Roland au
Carmen et à la Chronique de Tarpin, posée dès 1838
par \V. Grimm, a été depuis maintes fois débattue l. Nous
l'avons examinée de près dans nos cours, lui consacrant
une dizaine de leçons, et, tout bien considéré, tout bien
pesé, nous estimons, avec plusieurs critiques, que les
deux textes latins ne représentent aucunement des Chan-
sons de Roland plus anciennes. Nous croyons avec
M. Tavernier que le récit du faux Turpin n'a aucune
valeur d'ancienneté 2, avec MM. Stengel 3, Baist 4, Ph.-
Aug\ Becker ', que ni le récit du faux Turpin, ni le récit
du Carmen n'ont aucune valeur d'ancienneté. Mais on a
tant écrit sur la matière que le lecteur nous saura gré
de ne pas développer ici nos raisons. Gomme elles sont
en substance les mêmes qu'il pourra trouver chez ces
auteurs, nous nous en tiendrons ici à l'essentiel.
Ce qu'on sait de plus assuré du faux Turpin et de
l'auteur du Carmen, c'est qu'ils sont l'un et l'autre des
simplificateurs et desabréviateurs, puisque le faux Tur-
1. On trouvera un résumé et une discussion très claire des
diverses opinions dans un mémoire de M. Gustav Brûckner, Das
Verhâltniss des franzôsischen Rolandsliedes zur Turpinschen
Chronik undzumu Carmen de prodicione Guenonis » (dissertation
de l'université de Rostock), 1905.
2. A. Tavernier, Zur Vorgeschichte des altfranzôsischen
Rolandsliedes (fascicule V des Romanische Studien , Berlin, 1903.
3. Voyez la Zeitschrift fur romanische Philologie, t. VIII (1884),
I>. 499.
\. Voyez son article intitulé Variationen ùber Roland 2074,
2156, dans les Beitràge zur romanischen und englischen Philologie,
FeUgabe fur W. Foerster, Halle, 1902, p. 213.
5. Die nationale Heldendichtung, p. 45-6.
390 I \ CHAIS SON DE ROLAND
pin a su faire tenir la matière d'une longue action poé-
tique en dix pages, encombrées d'ailleurs d'épisodes
édifiants de son invention, et puisque l'auteur du Carmen
a su la faire tenir en 182 vers, encombrés d'ailleurs de
baroques développements de rhétorique et de calembours.
Leurs narrations sont assurément plus courtes que la
Chanson de Roland et plus simples; mais, aies analyser
épisode par épisode, il apparaît qu'on ne peut conclure
de cette plus grande brièveté et simplicité à leur plus
haute ancienneté qu'à une condition, c'est d'oublier en
chacune de ces analyses qu'il est naturel que des abré-
viateurs abrègent, naturel que des simplificateurs sim-
plifient ; ets'il arrive assez souventànos deux narrateurs
de supprimerle même épisode, il apparaît qu'on ne peut
tirer parti de leur accord qu à une condition, c'est d'ou-
blier que dans tout roman certains épisodes, les uns
trop accessoires et les autres trop compliqués, sont par
nature plus désignés aux coups de ciseaux des abrévia-
teurs. Quant aux versions hypothétiques de la Chanson
de Roland que l'on a maintes fois tenté de reconstruire
en combinant les deux rédactions latines avec le poème
français, nous nous en tiendrons à relever, en ces
versions obtenues par divination, un seul trait, singuliè-
rement inquiétant : c'est qu'on y voit invariablement,
fatalement, chaque thème évoluer vers des formes de
plus en plus complexes. Le fait apparaît clairement, sil on
considère, par exemple, la « reconstruction », proposée
par G. Paris, « de trois stages de la narration épique
consacrée à la défaite de Roncevaux » *.
1. Bomania, t. XI, p. 514.
LA COMPOSITION DU POÈME : LCS CHORIZO N TE S 397
À l'en croire, dans une première version, Charlemagne
prenait l'initiative d'envoyer Ganelon au Sarrasin Marsile
pour lui ordonner de se soumettre ; — dans une seconde
version, plus compliquée, il envoyait Ganelon sur le
conseil de Roland ; — dansune troisième, plus compliquée
encore, il envoyait Ganelon sur le conseil de Roland,
mais seulement après avoir reçu au préalable de Marsile
des otîres spontanées de soumission.
Ou encore, dans une première version, la plus simple,
Ganelon, pareil à Judas, ne trahissait que par amour de
l'or ; — dansune seconde, plus compliquée, ce fut en outre
parce qu'il en voulait à Roland de l'avoir désigné pour
l'ambassade périlleuse ; — dans une troisième, plus com-
pliquée encore, ce fut en outre parce qu'il avait contre
Roland des griefs anciens, provoqués par une hostilité
de paràtre à fillàtre.
Ou encore, dans une première version, il n'était pas
question de l'olifant [ ; — dans une seconde, Roland se
servait de l'olifant pour rallier ses compagnons dispersés
dans la montagne, puis pour rappeler Charlemagne ;
— dans une troisième fut enfin introduit le motif selon
lequel, par point d'honneur, Roland hésite longtemps à
s'en servir.
Ou encore, dans une première version, au moment où
Charlemagne entendait l'olifant, Ganelon, non soupçonné
jusque là, le rassurait sans peine : — dansune seconde,
son intervention imprudente le dénonçait et il était sur
l'heure arrêté et chargé de liens ; — dans une troisième
enfin, « les deux conceptions furent juxtaposées » et
combinées ensemble.
1 . .4/7. cité, p. 506.
398 LA CHANSON DE ROLAND
Rappelons que, selon l'hypothèse, ces trois versions
successives ne seraient pas l'œuvre de trois poètes, mais
d'un nombre indéfini de poètes ; ils auraient donctravaillé
tous sous l'empire d'une même loi qui leur aurait imposé
à tous de compliquer progressivement chaque thème.
Par malheur, quand on considère non pas des versions
reconstruites par conjecture, purs êtres de raison, mais
des versions réelles, par exemple les versions rimées de
la Chanson de Roland, on n'observe plus rien de tel ;
cette loi singulière ne joue plus. Quand on considère les
renouvellements que nous avons du Tristan de Béroul ou
du Tristan de Thomas, ou d'un autre roman quelconque,
cette loi ne joue pas davantage : certains remanieurs
compliquent, assurément ; mais certains simplifient ;
et à l'ordinaire un même remanieur, reprenant une série de
thèmes traités avant lui, complique les uns, simplifie les
autres ; voilà les seuls faits que l'on observe, et ils sont
d'observation constante. C'est que l'imagination créatrice
est une force plus diverse et plus riche que ne le supposent
ceux qui prétendent asservir ses mouvements au méca-
nisme de quelques lois logiques : les combinaisons
logiques des critiques restent impuissantes à reconsti-
tuer des poèmes perdus, précisément parce qu'elles sont
des combinaisons logiques.
Des deux procédés que l'on a mis en œuvre pour
établir que la Chanson de Roland est une compilation,
il convient dcnc d'écarter celui qui consiste à la compa-
rer à la Chronique de Turpin et au Carmen. L'autre est
seul légitime, celui qui, s'attachant à la critique interne
du texte, essaye d'y découvrir des disparates, soit dans
LA COMPOSITION DU POÈME : LES CHORIZONTES 399
la marche du récit, soit dans la peinture des caractères ',
et s'efforce de mettre le « dernier rédacteur » en contra-
diction avec lui-même.
Le procédé est légitime, mais périlleux. Par des pro-
diges d'ingéniosité philologique. Ileinzel découvrit jadis
tant de disparates dans les trois mille vers du Tristan
de Béroul qu'il les décomposa en dix-neuf « lais » primiti-
vement indépendants et les attribua à dix-neuf poètes :
aujourd'hui chacun ne reconnaît-il pas que ces dix-neuf
Béroul n'ont pourtant jamais fait qu'un seul Béroul ?
Combien de chorizontes, s'attaquant à des poèmes grecs,
allemands, ou français, ont essayé au siècle dernier des
1. Il semble qu'on ait aujourd'hui renoncé à y chercher, comme
fit jadis Scholle, entre autres, des disparates de vocabulaire, de
style, de syntaxe, de vocalisme, etc., et qu'on admette qu'en tout
cas le poème a été récrit d'un bout à l'autre par un seul et même
« dernier rédacteur ». Cependant, selon M. H. Suchier (Les
Voyelles toniques en vieux français, Paris, 1906, p. 129 , le trai-
tement de à, ? serait autre dans 1' « épisode de Baligant », autre
dans le reste de l'ouvrage. « Baligant et Vivien, écrit-il, sont, à
ma connaissance, les seules chansons assonancées qui montrent
la distinction entre ë et à ; et encore cette distinction, respectée
dans le texte primitif, est-elle négligée par endroits par les
remanieurs, u En contrôlant cette observation, nous avons trouvé
ceci. Pour ce qui est des laisses à assonances masculines, on
rencontre dans « Baligant » 23 mots comme veirement en 97 vers:
dans le reste du poème, s8 mots comme veirement en 389 vers : la
proportion est la même. Pour ce qui est des laisses féminines,
danse Baligant» à... eest distingué de e... e 21aisses pures en a... e
formant ensemble 24 vers. 2 laisses pures en e... e formant
ensemble 51 vers . Mais il en va de même dans le reste du poème,
où des laisses pures en à... e formant ensemble 95 vers s'opposent
à des laisses pures en ?... e formant ensemble 55 vers. Il n'y a
guère que trois exceptions, les mots vengef v. 1091), prendre v.
3710 assonant en ;7... e, le mot espérance 1411 assonant en e... e.
400 LA CHANSON DK ROLAND
tâches aussi scabreuses, et, croyant empêtrer un auteur
dans ses contradictions, n'ont fait que s'empêtrer eux-
mêmes dans leurs contre-sens ! C'est qu'il est facile à un
poète, faisant un long récit, de se contredire, mais plus
facile encore à un critique de se persuader que le poète se
contredit. Quand on croit remarquer dans une œuvre une
tare de ce genre, c'est de soi-même qu'il faut se méfier
d'abord, non du narrateur, car il y a toutes chances pour
qu'un narrateur, même maladroit, ait pénétré plus avant
dans l'intelligence de ce qu'il conte, ait vécu plus intime-
ment avec les personnages qu'il met en scène, qu'un cri-
tique, même attentif. Loin de triompher de la contradiction
qu'on relève et d'en chercher avidement d'autres, il faut
s'efforcer de la concilier, employer à cet effort toute sa
prudence et toute sa délicatesse, et ne se risquer enfin à
taxer un poète d'incohérence que si l'on est bien sûr
d'avoir épuisé au préalable tous les moyens propres à
le justifier.
Les critiques qui ont reproché à Turold des incohé-
rences ont-ils toujours pris à son égard ces soins res-
pectueux, ces précautions nécessaires ? Voici quelques-
uns de ces reproches. Je ne choisis pas mes exemples ;
je prends, tout au début du roman, les premiers que
je rencontre, les reproches qui s'adressent à 1' « Episode
de Blancandrin » ; et il se trouve que ces exemples,
pris au hasard, seront assez caractéristiques, l'inau-
thenticité de l'épisode de Blancandrin étant, comme
l'on sait, l'un des lieux-communs favoris de la critique
du Roland.
1° Au vers 18, le roi sarrasin Marsile dit, en parlant
de l'impossibilité où il est de résister à Gharlemagne :
LA COMPOSITION DU POÈME : LES CHORIZO M'ES 401
« Jo nen ai ost qui bataille li dunne,
Ne n'ai tel gent ki la sue derumpet. »
Incohérence, dit-on >, par rapport au vers 564, où le
même Marsile dit à Ganelon (et la suite prouve qu'il dit
vrai) :
« Jo ai tel gent, plus bêle ne verreiz,
Quatre cenz milie chevalers puis aveir. »
Mais est-il vrai que ces deux passages se contredisent ?
Marsile, au vers 18, pensant aux 400.000 hommes qui
lui restent, ne peut-il pas croire et dire qu ils ne sont
pas de force à combattre et à « derumpre » l'armée de
Charlemagne, laquelle compte 200.000 hommes ? Depuis
sept ans qu'il ne cesse de se faire battre à plates cou-
tures, il a toutes raisons, hélas ! de croire que deux de ses
païens ne valent pas un chrétien, et la suite du roman ne
fera que mieux établir aux yeux de tous cette vérité arith-
métique. Au vers 564, en etfet, mis hors de lui par les
menaces de Charlemagne, telles que Ganelon les lui
transmet, Marsile se demande un instant s'il n'osera
pas risquer pourtant ses 400.000 hommes contre les
200.000 de Charlemagne. Ganelon l'en détourne et lui
conseille de les engager contre une petite troupe, de
20.000 hommes seulement, que commandera Roland.
Or l'événement prouve que cette petite troupe de
20.000 hommes suffit pour « derumpre » l'immense
armée des 400.000 Sarrasins. Tant il est vrai que Marsile
avait bien droit de dire au vers 18, sans mériter le
reproche d'incohérence :
1. Voir Laurentius, p. 9; Graevell, p. 39; G. Paris. Romania,
t.. XI, p. 491 ; Pakseher, p. 49, etc.
J. Bbdibr. — Les légendes épiques, t. III. 26
402 LA CHANSON DE ROLAND
« Jo nen ai ost qui bataille li dunne,
Ne n'ai tel gent ki la sue derumpet ! »
2° Marsile, se sachant trop faible pour affronter Char-
lemagne en bataille, essaye de l'éloigner par des pro-
messes mensongères de soumission et de conversion ; à
la tête d'une ambassade, Blancandrin, son fidèle, lui porte
ses offres : que Gharlemagne s'en retourne à Aix-la-
Chapelle ; bientôt Marsile y viendra recevoir le baptême ;
en attendant, il est prêt à livrer un tribut, des otages.
— Récit invraisemblable, prétendent les critiques, et
qui décèle un interpolateur : « pour atteindre son but,
Blancandrin devrait se présenter devant Gharlemagne
avec des présents, et non avec de simples promesses *. »
A ce compte, on pourrait exiger aussi, pour plus de
vraisemblance, que Marsile vînt se livrer lui-même,
pieds et poings liés, à Gharlemagne; de la sorte, il n'y
aurait plus d'épisode de Blancandrin, en effet, ni même
dé Chanson de Roland.
3° Mais voici l'indice d'interpolation qui semble aux
chorizontes le plus décisif. Blancandrin ayant transmis
les offres de son maître à Charles, celui-ci assemble son
conseil et se résout à envoyer à Saragosse un messager
qui dira sa réponse au roi Marsile ; mais il tremble et tous
tremblent avec lui pour celui qu'il enverra : naguère, en
des circonstances semblables, deux de ses barons, Basant
et Basile, sont partis pour Saragosse, et ne sont jamais
revenus. — Voilà bien, disent les critiques 2, la preuve de
l'inauthenticité de toutes ces scènes : si Gharlemagne a
des raisons de craindre pour son messager, pourquoi
4. Laurentius, p. 9.
2. Laurentius, ibid. ; G. Paris, Romania, t. XI, p. 491. Etc.
LA COMPOSITION DU POÈME : LES CHORIZONTES 403
envoie-t-il un messager ? Il a sous la main Blancandrin :
que ne l'emploie-t-il? « L'ambassade de Ganelon, écrit
G. Paris, est inutile après celle de Blancandrin; il suffirait
de renvoyer celui-ci en lui disant de ramener le tribut et
les otages. »
L'argument est ingénieux, nous le reconnaissons, et
spécieux ; pourtant, ici encore, les critiques qui le pro-
posent sont-ils bien sûrs d'avoir fait d'abord tout le
possible pour justifier le poète ? Eux qui prétendent
récuser d'ordinaire les arguments de goût et de sentiment,
n'est-ce pas au nom de leur sentiment et de leur goût
qu'ils le blâment ici ? Et s'ils avaient eu plutôt à cœur
de le justifier, n'auraient-ils pas dû s'enquérir si l'épisode
que leur goût jugeait invraisemblable, si l'ambassade
que leur sentiment déclarait inutile, devaient en effet
sembler tels au goût et au sentiment du moyen âge?
Or les chroniques les auraient fort bien renseignés à cet
égard. Us y auraient trouvé en nombre des ambassades
réglées comme celle de Ganelon, aussi « inutiles ». On en
rencontre de telles aux temps mérovingiens l, et pareil-
lement aux temps carolingiens 2. Au temps de Turold
pareillement. En voici un exemple.
1. Voir Grégoire de Tours, Histoire des Francs, livre VI, chap.
III (éd. H. Omont, 1886, p. 198) : Des envoyés de Childebert
concluent un traité avec Chilpéric et s'en retournent, chargés de
présents; aussitôt après leur départ, Chilpéric envoie à son tour
à Childebert des ambassadeurs à lui, « qui data susceptaque
sacramenta pactionibus firmatis, muneribus adepti regressi sunt. »
2. Voir la Vitn Curoli d'Éginhard, chap. X (éd. Holder-Egger,
1911, p. 13) : En 787, comme Charles menaçait Bénévenl, le duc
Aragisus lui envoie ses fils Rumoldus et Grimoldus, porteurs de
grandes sommes d'argent ; il offre de se soumettre, lui et son
104 LA CHANSON DE ROLAND
Nous sommes en 1097, à Antioche. Les croisés envoient
au Caire trois messagers avec mission d'offrir à l'émir
leur alliance ou la guerre. L'émir devrait (selon le rai-
sonnement des critiques du Roland) charger ces chrétiens
de sa réponse ; il n'en fait rien, mais choisit (tout comme
le Gharlemagne du Roland) des messagers à lui qui la
porteront, et les trois chrétiens s'en reviennent donc à
Antioche escortés de messagers sarrasins. Ceux-ci trans-
mettent aux croisés les paroles de l'émir ; il se trouve
qu'à leur tour elles appellent une réponse. Les croisés
(selon le raisonnement des critiques du Roland) devraient
se contenter de la confier aux ambassadeurs musulmans.
Loin de là : ils les renvoient sans rien leur dire, mais
escortés de nouveaux messagers chrétiens, tout aussi
« inutiles » que Ganelon. La différence, dira-t-on, est
que Ganelon s'expose à un grand péril, ce qui sans doute
ne fut pas le cas des envoyés des croisés. On le dirait à
tort : ces envoyés couraient tout comme Ganelon un grand
péril, à telles enseignes qu'à peine venus au Caire, l'émir
s'empressa de les jeter en prison '.
peuple, à condition que Charles le dispensera de venir en personne
se rendre à lui: il lui demande de g-arder ses deux fils comme
otages. Le roi garde le cadet, mais renvoie l'aîné ; « legatisque ob
sacramenta fidelitatis a Beneventanis exigenda atque suscipienda
cum Aragiso dimissis, Romain redit. » (C'est M. Jean Acher qui
m'a fourni ce texte et le texte de Grégoire de Tours.)
1. Voyez Tudebodus imitât us, Historia peregrinorum, dans les
Historiens des Croisades, Occidentaux, t. III, p. 181, cf. p. 189 :
« Reversi sunt [à Antioche] nostri nuntii de Babylonia sirnul cum
nuntiis Ammirarii ; qui Ammirarius mandavit nostris prima-
tibus fidèles salutes, subjungens : « Haec sciatis quia ero ego
in vestro ubique adjutorio... » Fuerunt illi nuntii nobiscum
honeste per duos dies ; et cum illis remandaverunt primates nostri
LA COMPOSITION DU POÈME '. LUS CHOR1ZONTLS 405
Turold n'a donc rien raconté d'invraisemblable , puisqu'il
n'a rien raconté que de conforme aux coutumes de son
temps. Il n'a fait que reproduire certains rites des ambas-
sades, en vigueur de son temps, qui voulaient que les messa-
gers d'un roi chrétien fussent des chrétiens, que les mes-
sagers d'un roi sarrasin fussent des Sarrasins. Mais quand
même il aurait inventé à son plaisir un tel cérémonial,
quand même il aurait arbitrairement imaginé que Charle-
magne répugne à confier à un Sarrasin le soin de négocier
en son nom, les critiques n'auraient-ils pu l'excuser
d'avoir prêté au roi ce fier scrupule, lui pardonner
cette invention par égard k la beauté des scènes dont elle
est l'amorce? Bien plus : supposé que l'épisode eût
été démontré maladroit, et invraisemblable, qu'en fût-il
résulté? Que l'épisode est maladroit, et invraisemblable,
non pas qu'il est interpolé *.
alios meliores nuntios ; suique nuntii, qui a nobis recesserunt,
mala nova de nobis dixerunt, scilicet quod Christi exercitus care-
batequis. Hoc audiens Ammirandus apprehendit nostros nuntios
eosque misit in carcerem, donec Antiochenum factum fuit prae-
lium . »
1. On veuten outre tirer parti du fait que, dans la Chronique de
Turpin comme dans le Carmen, c'est Charlemagne qui prend
Tiniliative des négociations avec Marsile. Mais, d'une part, il y a
indice, comme M. Stengel l'a remarqué (Zeitschrift fur roma-
nische Philologie, t. VIII, p. 512), que le poème résumé par l'au-
teur du Carmen contenait l'épisode de Blancandrin, car Marsile,
recevant Ganelon, lui dit (v. 147) : « Forsitan instinctu Rollandi
mitleris... » : comment devinerait-il si juste, si Blancandrin ne
l'avait renseigné ? D'autre part, pour montrer qu'il n'y a rien à
fonder sur la version du faux Turpin, il suffit, nous semble-t-il, de
la communiquer tout entière au lecteur : « Quand Charlemagne
eut conquis toute l'Espagne pour la gloire du Seigneur et de son
apôtre saint Jacques, il reprit le chemin du retour et s'hébergea à
M)6 LA CHANSON DE ROLAND
Ainsi il est aisé, semble-t-il, en ces trois cas du
Pampelune avec ses armées. Il y avait alors à Saragosse deux rois
sarrasins, Marsire et Beligand, son frère, que l'amirant de Baby-
lone avait envoyés de Perse en Espagne. Ces deux rois s'étaient
soumis à Charlemagne et lui obéissaient, mais leur amitié n'était
que simulation. Charles leur envoya Ganelon et leur manda par
lui Tordre de se faire baptiser et de lui payer un tribut. Les rois
païens lui envoyèrent alors trente chevaux chargés d'or et d'ar-
gent et d'objets précieux, et pour ses hauts barons soixante
chevaux chargés d'un vin très pur et vingt mille belles Sarra-
sines. Mais ils offrirent à Ganelon vingt chevaux chargés d'or et
d'argent et d'étoffes de soie, pour qu'en échange il leur livrât les
hauts barons. Ganelon le leur promit et accepta leurs dons. Ayant
donc conclu le pacte honteux, il revint vers Charles, lui remit les
trésors envoyés par les Sarrasins, et lui dit que Marsire se ferait
chrétien et se préparait à le rejoindre en France où il recevrait le
baptême et ferait hommage au roi de toute sa terre. Les hauts
barons n'acceptèrent que le vin, refusant les femmes ; mais les
hommes de moindre rang les prirent. Charles, ajoutant foi au
dire de Ganelon, se disposa à rentrer en France par le Port de
Cize. Sur le conseil de Ganelon, il ordonna à ses fidèles, à son
neveu Roland, à Olivier, aux hauts barons et à vingt mille chré-
tiens de faire l'arrière-garde à Roncevaux, tandis que lui-même,
avec le gros de l'armée, franchirait le Port de Cize, et il fut fait
ainsi. Mais parce que, les nuits précédentes, un certain nombre
de chrétiens avaient forniqué avec des femmes, sarrasines ou
chrétiennes, ils périrent à Roncevaux. » C'est là tout ce qui
correspond dans la Chronique de Turpin aux huit cents premiers
vers du Roland. Chacun convient que l'épisode de la fornication
doit n'être qu'une invention du pieux narrateur. Pour le reste,
nous voyons bien ce qu'il raconte, nous ne voyons pas ce que
racontait son modèle. Ces quelques lignes offrent assurément un
récit plus simple que celui du Roland, mais sans vraisemblance,
ni consistance, ni beauté. Un Ganelon qui trahit seulement pour
de l'argent et en des circonstances telles qu'il est à peu près sûr de
ne pas jouir de cet argent, n'est qu'un sot. La version la plus
simple et la plus sotte n'est pas nécessairement la version primi-
tive.
LA COMPOSITION DL" POÈME '. LES CHOR1ZONTES 407
moins, de justifier Turold. Mais les critiques le pressent
de bien d'autres questions :
1° Pourquoi, demandent-ils, Blancandrin, qui, dès le
vers 402, a fait accord avec Ganelon pour perdre Roland,
ne s'empresse-t-il pas de faire connaître ce pacte à son
maître Marsile? « Gomment Ganelon, déjà résolu à trahir
dès ce vers 402, peut-il prendre devant Marsile, au vers
425, une attitude provocante ei insolente, par laquelle
il risque sa vie ' ? »
2° Pourquoi Blancandrin, qui a tenu un si grand rôle
dans les premières scènes, disparaît-il ensuite2?
3° Gomment le poète peut-il omettre de dire ce que
deviennent les otages sarrasins, une fois la félonie de
leur maître découverte, et quel supplice Charlemagne
n'a pu manquer de leur infliger 3 ?
4° Si Ganelon, désigné par Roland pour l'ambassade,
ne part qu'en exprimant sa colère de ce choix et en
promettant de se venger, comment comprendre qu'à
son retour, quand il désigne Roland pour rester en
arrière-garde au passage des Ports, l'empereur et son
conseil ne pénètrent pas son dessein, si facile à pénétrer
pourtant, et acquiescent à sa demande 4 ?
5° Gomment le poète peut-il porter l'incohérence au
point de raconter que Roland, désigné par Ganelon
pour l'arrière-garde, en remercie d'abord son parâtre,
au vers 753, puis, dans la strophe immédiatement sui-
vante, au vers 761, s'en indigne et l'injurie '?
1. Graevcll, p. 35; G. Paris, p. 491. Etc.
2. Graevcll, p. 37 ; G. Paris, p. 492. Etc.
3. G. Paris, p. 492.
4. G. Paris, p. 498.
5. Laurentius, p. la; G. Paris, p. 498. Etc.
108 LA CHANSON DE ROLAND
6° Comment le poète peut-il consacrer des descriptions
détaillées au cheval de Turpin et aux chevaux de plu-
sieurs Sarrasins, s'il ne décrit nulle part Veillantif, le
cheval de Roland ' ?
7° Comment le poète ne fait-il pas une place, parmi les
douze pairs sarrasins, à ce personnage pourtant consi-
dérable, Jurfaleu le blond, fils de Marsile2?
8° Pourquoi le poète tarde-t-il si longtemps, jusqu'au
vers 2609, à nous faire savoir que dès le début de l'action
Marsile attend et espère le secours de l'émir Baligant3?
9° Comment l'olifant peut-il sonner si haut dans la
bataille contre Baligant (vers 3119), si au vers 2295
Roland l'a fendu sur la tête d'un païen 4 ?
10° Comment, prévoyant les reproches qui 1 attendent
au retour, quand on lui demandera où il a laissé Roland,
Charlemagne peut-il se représenter cette scène de
reproches tantôt à Laon (v. 2910), tantôt, dès la strophe
suivante (v. 2917), à Aix-la-Chapelle 5?
A chacune de ces questions et à chacune des vingt ou
trente autres du même ordre que l'on a posées à Turold,
il serait facile, en vérité, de trouver des réponses '» : plu-
1. Graevell, p. 22.
2. Graevell, p. 10.
3. Laurentius, p. 8 ; G. Paris, p. 494 ; Pakscher, p. 49. Etc.
4. Dônges, p. 13; G. Paris, p. 493. Etc.
5. G. Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 22 ; Pakscher,
p. 54. Etc.
6. On trouvera dans les pages qui suivent notre réponse aux
reproches classés sous les numéros 1°, 4°, 5°. Pour faire tomber
les reproches des numéros 2°, 3°, 8°, il suffit de supposer une
ellipse dans le récit, ou une maladresse, ou, si l'on y tient, la
perte d'un ou deux vers. Sous les numéros 6°, 7°, 9°, 10° sont des
LA COMPOSITION DL" POÈME : LES CHOR1ZONTES 109
sieurs de ces « contradictions » ne sont pas réelles ;
d'autres ne représentent que des omissions ou des inconsé-
quences telles qu'on en relèverait d'aussi choquantes dans
Jocelj/n ou dans Salammbô : et les autres enfin, les plus
certaines et les plus graves, peuvent être du fait, non de
Turold, mais de ses copiâtes; pour les expliquer, on n'a
que faire de l'hypothèse de plusieurs auteurs, il suffît
d'admettre que quelques vers sont tombés du texte. Mais
nous ne nous attaderons pas à ces discussions. Hors du
jour convenable, un tableau n'est rien qu'un amas de
taches luisantes et grasses. Il en est des poèmes comme
des tableaux : il faut éviter de les regarder à contre-
jour, et nous ne nous sommes que trop longtemps prêté
à ce jeu. Pour dissiper, tous à la fois, les reproches
adressés au poème de Turold, pour en montrer la
cohérence, l'harmonie, l'unité, il est temps d'en revenir
enfin, en toute simplicité et naïveté, aux procédés cri-
tiques qui sont encore les moins arbitraires et les moins
« subjectifs » de tous, aux vieux procédés, trop délaissés,
de l'analvse littéraire.
reproches encore plus arbitraires. Soit, par exemple, la difQ-
culté tirée du cor brisé 9° : on peut répondre qu'un cor fendu
n'est pas nécessairement hors de service ; que, si un cor fendu
est nécessairement hors de service, un cor fendu peut néanmoins
être réparé ; qu'au lieu de supposer deux poètes, il est plus simple
de supposer une lacune de quelques vers qui disaient que, dans
l'entretemps, l'olifant avait été réparé; etc. On est ici, comme on
voit, de part et d'autre, en pleine discussion byzantine.
410 LA CHANSON DE ROLAND
b) L'unité du poème : Turoldus vindicatus.
C'est un métier de faire un livre,
comme de faire une pendule.
(La Bruyère).
Par haine contre Roland, Ganelon convient avec les
Sarrasins qu'à tel jour, en tel lieu, ils dresseront une
embuscade : il s'arrangera pour que Roland, les douze
pairs, et, avec eux, les meilleurs barons de Charlemagne
tombent dans le piège, et ils y tombent en effet. Dans
la vallée de Roncevaux, au lieu choisi par le traître, ils
sont massacrés jusqu'au dernier. Charlemagne, venu
trop tard à leur secours, venge du moins leur mort.
On peut résumer en ces termes la Chanson de Roland
et il suffit de la résumer ainsi pour mettre en évidence
la vulgarité de ses données. Qu'une troupe en campagne
se laisse surprendre par un ennemi embusqué, quoi de
plus banal dans la réalité comme dans les romans ? et
qu'un traître l'ait jetée en ce guet-apens, c'est le plus
grossier des ressorts. Dès l'instant où le traître annonce
qu'il trahira, nous sommes en défiance contre le conteur,
car nous voyons où il veut nous mener ; il veut que
nous haïssions le traître et que nous plaignions ses
victimes, et, sachant d'avance qu'en effet il nous faudra
en passer par là, nous haïrons donc le traître et nous
plaindrons ses victimes, mais non sans un certain mépris
pour le conte et pour le conteur. Il en est ainsi chaque
fois que la poésie met en scène des malheureux accablés
par une destinée fatale et qui ne peuvent rien que la
subir. Précisément parce que de tels personnages sont
pitoyables par nature et par définition, nous les ren-
. voyons au public des théâtres de mélodrame ou au public
LA COMPOSITION DU POÈME : SON UNITÉ 411
de la librairie de colportage ; nous en voulons à la
poésie de spéculer sur notre apitoiement presque néces-
saire, donc vulgaire, de frapper par un calcul trop sûr
à des sources de pathétique trop faciles à ouvrir, et
dans le moment même où nous cédons à l'émotion
quelle réclame de nous, plus ou moins obscurément
nous nous reprochons d'y céder.
Il a pu exister — et comment démontrerait-on le con-
traire? — une Chanson de Roland, plusieurs Chansons
de Roland , si l'on veut, qui ne furent que cela, rien que
ce grossier mélodrame. Un tel mélodrame est de tous
les temps, n'est d'aucun temps, est à tous, n'est à per-
sonne, n'est rien. Mais le poème de Turold est admirable
bien qu'il traite ce sujet et non parce qu'il le traite. Il
n'est pas un drame de la fatalité, mais de la volonté. En
ce poème, Roland et ses compagnons, loin de subir leur
destinée, en sont les artisans au contraire, et les maîtres,
autant que des personnages cornéliens. Ce sont leurs
caractères qui engendrent les faits et les déterminent, et
mieux encore, c'est le caractère du seul Roland. Si je
réussis à le montrer, à faire voir que toutes les combinai-
sons du poème, si diverses si complexes, tendent d'un
même effort à une seule fin, à soutenir le caractère une
fois posé de Roland, plus j'aurai mis en relief l'adresse,
l'unité de direction, la cohérence de ces combinaisons,
plus je serai en droit, semble-t-il. de les dire indivi-
duelles, d'en faire honneur à un seul poète, non pas à
une légion de poètes.
Les premières scènes distribuées entre deux décors
412 LA CHANSON DE ROLAND
aux couleurs contrastées : ici Saragosse, la seule ville
d'Espagne que les Français n'aient pas encore conquise,
et le verger où le roi Marsile, couché sur un perron de
marbre, dit à ses ducs et à ses comtes son découra-
gement, et combine, pour éloigner Gharlemagne, ses
offres de feinte soumission ; — là, devant les murailles
démantelées de Cordoue, le camp français, joyeux et
fort ; sous de grands arbres, les tentes dressées où le
butin s'amoncelle, argent, joyaux, riches armures ; les
catapultes au repos depuis la veille ; les jeux des che-
valiers, des bacheliers ; les vieux, sur des tapis blancs,
assis aux échecs ; les jeunes, qui s'escriment de l'épée ;
passant au milieu d'eux, sur leurs mules blanches, aux
freins d'or, aux selles d'argent, les rusés messagers de
Marsile, des branches d'olivier à la main ; près d'un
églantier, environné des Francs de France, sur son siège
d'or, celui qu'on reconnaît sans l'avoir jamais vu1, le
grand vieillard majestueux et familier. . . ces images
jouent à nos yeux et chatoient, et le poète semble s'oublier
à tout ce pittoresque, et voilà pourtant qu'il a réussi à
insinuer en ces premières scènes les multiples données de
fait dont il avait besoin ; voilà qu'au bout de deux cent
cinquante vers, cette chose difficile est achevée, l'exposi-
tion : déjà nous savons quelles peines et quels ahans les
Francs ont endurés, qu'ils ont combattu sept ans pour
la seule gloire de Dieu et qu'ils sont prêts à combattre
encore, mais que, las de leurs victoires, aspirant au
retour, ils veulent croire sincères les messagers qui
viennent offrir la soumission de leur roi. Mieux encore,
Turold n'a pas seulement achevé son exposition, nous
1. 119 S'est kil demandet, ne Testoet enseignier.
LA COMPOSITION DU POÈME : son UNITÉ 41.3
sommes en plein dans Faction : Roland, qui conseille
la guerre à outrance, est aux prises avec d'autres barons,
Ganelon, Naime, qui ouvrent l'avis, non moins noble et
peut-être plus sage, d'envoyer à Marsile un négociateur.
Et mieux encore, le poète a déjà sinon tracé, du moins
indiqué, des caractères : déjà nous distinguons Turpin,
Nàime, et les figures jumelles et diverses de Roland et
d'Olivier : à voir les barons, d'un élan si fier, s'offrir
tour à tour pour porter le message périlleux, et Charles
trembler pour chacun d'eux, à sentir quelle tendresse
les lie les uns aux autres et les lie tous au vieux roi, nous
connaissons les dispositions de leurs cœurs, quand sou-
dain une querelle éclate.
Parmi les barons, Roland a cherché, pour le désigner
à Charles comme messager, le plus vaillant, le plus sage :
il a trouvé Ganelon. Il pense lui faire honneur, et tous
le comprennent ainsi, et Ganelon lui-même le compren-
drait ainsi, si un autre que Roland l'avait désigné ; mais
il se méprend, il croit que Roland veut sa mort, et sa
méprise vient de ce qu'une haine obscure, ancienne,
dont lui-même ne sait pas encore toute l'intensité,
l'anime contre son fîllâtre :
« Francs chevaliers l, dit l'empereur Charles, élisez-moi un
baron de ma marche, qui porte mon message au roi Marsile.
Roland dit : « Ce sera Ganelon, mon paràtre. — Certes, il le fera
bien, disent les Français; lui écarté, vous n'en enverrez pas un
plus sage. » Or le comte Ganelon en fut rempli d'angoisse. Il
1. Vers 274 et suiv. En tout cet ouvrage, nous restons fidèle au
précepte de Joachim du Bellay, de « ne traduire les poètes •> ; nous
ferons exception pour les quatre scènes qui, dans la Chanson de
Roland, nous semblent être les pivots de l'action, parce que nous
tenons à ce qu'on voie bien, et jusque dans le détail, comment
nous les comprenons.
414 LA CHANSON DK ROLAND
rejette de son cou sa grande fourrure de martre et reste en son
bliaut de soie. Ses yeux sont vairs, fière est sa face, beau son
corps, large sa poitrine. Il est si beau que tous ses pairs le
regardent. Il dit à Roland : « Félon, quelle frénésie te prend?
Oui, je suis ton parâtre, on le sait bien, et voici que tu m'as
« jugé » pour aller vers Marsile. Si Dieu permet que je revienne
de là-bas, j'attirerai sur toi tel dommage, qui durera autant que
ta vie. » Roland répond : « J'entends paroles d'orgueil et de folie.
On le sait, que je n'ai cure d'une menace ; mais il faut pour cette
ambassade un homme sage ; si le roi le veut bien, je suis prêta la
faire à votre place. »
Ganelon répond : « Tu n'iras pas à ma place. Tu n'es pas mon
vassal, ni moi Ion seigneur. Charles me commande pour son ser-
vice : j'irai donc vers Marsile à Saragosse ; mais, avant que je
n'apaise ce grand courroux où tu me vois, j'aurai fait quelque tour
de ma façon. » Roland l'entend et rit.
Quand Ganelon voit que Roland s'en rit, il pense éclater de
deuil et de colère; il a presque perdu la raison. Il dit au comte :
« Je ne vous aime pas, vous qui par félonie m'avez fait choisir !
Droit empereur, me voici à vos ordres. Je veux remplir jusqu'au
bout votre commandement.
« Je le sais, qu'il me faut aller à Saragosse : qui va là-bas n'en
revient pas. Rappelez-vous surtout que j'ai de votre sœur un fils,
le plus beau qui soit, Baldewin ; un 'jour, s'il vit, il sera un prud-
homme. Je lui lègue mes alleux et mes fiefs. Prenez-le bien en
votre garde, je ne le reverrai de mes yeux. » Charles répond :
« Votre cœur s'attendrit trop vite. Puisque je le commande, il
vous faut aller.
« Ganelon, approchez, dit le roi, et recevez le bâton et le gant.
Vous l'avez entendu, c'est vous que les Francs désignent. —
Sire, dit Ganelon, c'est Roland qui a tout fait. Je ne l'aimerai de
ma vie, ni Olivier, parce qu'il est son compagnon, ni les douze
pairs, parce qu'ils l'aiment tant. Je les défie, sire, à vos yeux. »
Le roi dit : « Vous avez trop de courroux. Vous irez, parce que je
le commande. — Oui, j'irai, mais sans nulle sauvegarde, tout
comme Basile et son frère Basant. »
L'empereur lui tend son gant droit ; mais le comte Ganelon eût
voulu n'être pas là. Quand il pensa le prendre, le gant tomba par
terre. Les Français disent : « Dieu, quel signe est-ce là? De ce
LA COMPOSITION Ul" PHKMK : SON IMTK
\\:\
messag-e nous viendra grande perte. — Seigneurs, dit Ganelon,
vous en entendrez nouvelles.
« Sire, dit Ganelon, donnez-moi le congé ; puisque je dois partir,
je n'ai que faire de tarder. » Le roi dit : « Allez, par le congé de
Jésus et par le mien. » Il l'absout et le bénit de la main droite,
puis lui livre le bâton et le bref.
Ganelon s'équipe, pleuré déjà comme un mort par ses
chevaliers. Que signifie le présage du gant qu'il a laissé
choir? Qu'a-t-il voulu dire par ses menaces? Lui-même
ne le sait pas encore. Il sait seulement qu'on ne revient
guère de Saragosse et qu'il a défié Roland. Il défend
qu'aucun de ses chevaliers l'escorte. Il envoie son der-
nier salut à sa femme, à son lils. et part (v. 342-365).
Il a rejoint sur la route les messagers sarrasins. Il
chevauche près de Blancandrin et tous deux devisent
« par grant saveir », s'épiant l'un l'autre. Le poète ne
rapporte leurs propos que très sommairement (v. 370-
402 i ; il en marque du moins le sens général et la con-
clusion : « L'obstacle à la paix, a dit Ganelon, c'est
l'orgueil de Roland :
389 « Li soens orgoilz ie devreit bien cunfundre,
Kar chascun jur de mort s'abandunet.
Seit ki l'ociet, tute pais avriumes. »
40*2 Tant chevalcherent Guenes et Blancandrins
Que l'un a l'altre la sue i'eit plevit
Que il querreient que Rollanz fust ocis.
Dès ce moment donc, Ganelon est résolu à la trahi-
son '. Pourtant, sans laisser à Blancandrin le temps
1. A cet instant, il semble que Ganelon revête le personnage du
traître classique. Si le poète avait voulu qu'il le revêtit en effet,
il n'aurait eu qu'à développer cette scène, et maints critiques
il() LA CHANSON DE ROLAND
d'en avertir son maître, le poète mène aussitôt (v. 405)
Blancandrin et Ganelon en pleine cour sarrasine. Là,
devant Marsile et tous ses vassaux, Ganelon, à notre
surprise, parle non pas en allié des Sarrasins, mais en
adversaire. Au péril de sa vie, il dit le message dont il
s'est chargé. Que le Sarrasin se soumette, ou Charles
viendra l'assiéger à Saragosse, l'emportera jusqu'à Aix,
lié sur une bête de somme, l'y fera périr de mort vile.
Tandis qu'il parle, Marsile irrité brandit contre lui un
dard ; mais lui, tire l'épée et redouble d'insolence. Il est
le messager de Charles ; il tient à dire son message jus-
qu'au bout, fièrement ; Roland lui-même ne l'aurait pas
dit plus fièrement.
Comment comprendre son attitude? Serait-ce, comme
on l'a souvent dit, qu'un brusque et passager revirement
de conscience aurait subitement réveillé en lui le chré-
tien, le chevalier? Il n'en est rien : il reste bien tel que
(voyez ci-dessus, p. 407) lui reprochent de ne l'avoir pas fait.
Puisque Blancandrin et Ganelon, disent-ils, viennent d'échanger
leur foi, ils pourraient aussitôt tout régler ensemble à peu de
frais. Que Blancandrin laisse Ganelon en arrière aux portes de
Saragosse, qu'il pique des deux, qu'il aille avertir Marsile de leur
accord. Marsile recevra Ganelon en allié, et déjà en complice. Ils
n'auront plus qu'à arrêter, à l'écart, dans l'ombre, les détails de
la trahison. Une scène très simple y suffira, et l'on en voit de
telles en maints mélodrames. De la sorte, Ganelon échappera à
tout péril, et le poète à toute « contradiction ». — Une telle scène
serait simple, en effet, si simple que Turold, tout paresseux d'es-
prit qu'on le suppose, aurait pu l'inventer lui-même. Le fait est
qu'il en a construit une autre. Libre à chacun de préférer la combi-
naison proposée par les commentateurs. Mais si nous réussissons
à rendre compte de celle de Turold, il suffit : l'effort de la critique
ne doit pas être de refaire les vieux poèmes, fût-ce pour les
embellir, mais de les comprendre, tels qu'ils sont.
LA COMPOSITION DU POÈME : SON UNITÉ 117
le poète, dix vers plus haut, nous la montré sur la
route, décidé à livrer Roland, car transmettant aux Sar-
rasins les conditions de Charles, il y mêle un commen-
taire haineux contre Roland ', et l'on voit par là que pas
un instant il n'oublie sa rancune. En outre, si son atti-
tude est hère, elle n'est pas d'un messager loyal. Roland
lui-même, disions-nous, n'aurait pas transmis les paroles
de Charles plus fièrement ; mais Roland les aurait
transmises autrement, sans y mettre cette violence arro-
gante, qui dépasse les intentions de Charles. Non seu-
lement Ganelon rapporte en toute leur dureté les condi-
tions de l'empereur, il est remarquable qu'il enchérit
encore sur leur dureté. Il dissimule en effet à Marsile
que Charles est prêt à rentrer en France sans rien lui
demander pour l'instant que des otages, des présents,
de simples promesses, c'est-à-dire rien autre chose que
ce que Marsile vient d'offrir de lui-même. Il laisse au
contraire entendre au Sarrasin que Charles exige sa
soumission immédiate, son baptême immédiat. Lui qui
sait Marsile découragé, désemparé, prêt à s'humilier
très bas pourvu que Charles s'éloigne, il s'acharne à
réveiller sa colère, et, ce qu'un messager sincère, ce
que Roland n'eût pas fait, il 1 injurie, gratuitement, à
plaisir, il le fouaille de son message, comme à coups
de fouet.
Quel est donc son dessein et le dessein du poète? Ni
Ganelon ne commente ses actes, ni le poète ne prend le
1 . 472 « Demi Espaigne vus durra il en fiet ;
L'nltre meitet avrat Rollanz sis niés :
Mult orguillos parçuner i avrez. »
J. BéoiBR. — Les légendes épi([ues, t. III. 27
418 LA CHANSON DE ROLAND
soin de les commenter. Un romancier a le droit d'inter-
venir pour expliquer ses intentions. Homère, Virgile
interviennent sans cesse; non pas Turold. Son art, sobre,
elliptique, s'interdit toute glose. Ses personnages se
contentent d'agir, mais leurs actes, ou leurs propos, qui
sont toujours des actes, sont à l'ordinaire si justes, si
cohérents, qu'on les comprend sans effort. Ici, comme
nous n'en sommes qu'au début de l'action, et parce que
Ganelon est encore pour nous presque un inconnu, le
parti pris de sobriété du poète engendre quelque obscu-
rité, et cette scène offre la difficulté la plus réelle de la
Chanson de Roland ; il est possible pourtant, croyons-
nous, d'en apercevoir la raison d'être, la convenance,
et,, mieux encore, la nécessité.
Au jeu qu'il joue, Ganelon risque sa vie. Certes, mais
c'est précisément ce qu'il veut, et c'est ici l'intention
profonde de la scène et sa justification. Le Ganelon que
Turold a voulu peindre n'est pas un couard qui se venge
de la peur qu'il a eue ; il est un haineux qui veut se créer
contre Roland un grief autre que sa peur. Il a fait à
Charles cette promesse (v. 309) : « Je remplirai jusqu'au
bout votre commandement » ; il veut la tenir, non parce
qu'elle est une promesse, mais pour se créer le droit
d'exiger bientôt que Roland en fasse une semblable. Il
veut que Roland l'ait réellement mis à deux doigts de la
mort pour que demain, quand, à son tour, il exposera
Roland à la mort, il puisse se dire qu'il ne fait que récla-
mer son dû. A cet instant qu'il a cherché, quand, adossé à
la tige d'un pin, l'épée nue, il attend les coups des Sarra-
sins, il jouit de son péril, et qui sait même s'il n'aimerait
pas mieux être frappé là, mourir là, pourvu que la nou-
LA COMPOSITION DU POÈME '. SON UNITÉ 419
velle de sa mort parvienne à Charles, à Roland, el que
Roland en porte longuement le remords et la honte?
Supprimez cette scène, comme le veulent plusieurs
critiques : Ganelon ne sera plus rien qu'un pauvre
homme qui a eu grand'peur à l'idée de partir pour
Saragosse et qui a cherché dans la trahison un moyen
de sauver sa vie. Gardez la scène : elle aura mer-
veilleusement mis en relief, et seule elle pouvait le
faire, que Ganelon est celui qui subordonne à sa haine
tout ce qui n'est pas elle, à commencer par le souci de
sa vie. Or ce n'est point par luxe et à plaisir que le
poète a construit ainsi ce caractère. Il a besoin : 1° que
Ganelon soit tel qu'il vient de nous apparaître, et
2° qu'il le soit à l'insu de Charlemagne et de ses compa-
gnons, lesquels continueront à voir en lui, malgré son
différend avec Roland, un baron preux, noble et sage.
Le poète a besoin de ces deux ressorts. A quelles fins?
On le verra bientôt.
Adossé au pin, l'épée nue, Ganelon attend. Sans
doute Marsile, qui s'est retiré à l'écart et qui se concerte
avec ses principaux chevaliers, va le faire saisir (v.501).
Mais Blancandrin avertit alors Marsile que le Français
est prêt à son service. On l'appelle, on l'interroge : « Ce
vieil empereur, deux fois centenaire, quand donc sera-
t-il las de guerroyer? — Jamais, dit Ganelon, tant que
vivront Roland, son neveu, et les douze pairs qu'il aime
tant, et qui toujours vont à son avant-garde avec vingt
mille Fiançais. » Encore agité de colère, mais espérant
maintenant une aide, Marsile ne parle de rien moins que
de risquer toutes ses forces en bataille contre l'armée
entière de Charlemagne. Avec adresse, Ganelon l'en dis-
420 LA CHANSON DE ROLAND
suade et concentre sur Roland cette haine qu'il vient de
porter à son paroxysme. Affronter Charlemagne et toute
son armée, ce serait folie, dit-il ; il sait un meilleur
conseil. Ne sufïïrait-il pas de saisir dans une embuscade
Roland, les douze pairs, ces vingt mille Francs de France
qui toujours vont à l'avant-garde? Sans eux, que serait
Charlemagne ? Roland tué, Charlemagne aurait perdu
« le destre braz del cors » (v. 597), et les grandes guerres
seraient achevées. Que Marsile feigne donc de se sou-
mettre : qu'il livre à Ganelon, pour rassurer l'empereur,
les otages promis, le tribut, les clefs de Sara gosse ;
Charles reprendra la route du retour ; Marsile n'aura qu'à
aposter son armée au Port de Cize ; lui, Ganelon, il se
charge du reste. Le pacte est conclu, scellé par des
serments, par des présents.
Comment Ganelon s'y prendra-t-il pour l'exécuter?
Marsile ne s'est pas enquis de ce détail, et nous n'en
sommes pas plus curieux que Marsile. Le poète ne nous
a-t-il pas avertis par deux fois (v. 560 et v. 584) que
l'armée de Charles est toujours protégée dans sa marche,
quand elle s'avance en pays ennemi, par un corps de
vingt mille hommes , commandés par Roland et les
douze pairs ? Nous sommes donc préparés à ce qu'au
jour où l'armée se retirera du pays ennemi, ce corps
reste à l'arrière-garde. Par la vertu de cette combinai-
son, ou de toute autre aussi facile à inventer, Roland
et les douze pairs, s'il plaît au poète, resteront au poste de
péril, parce que c'est leur place ordinaire ; avec vingt
mille hommes, parce que c'est le nombre ordinaire. Dès
lors, la situation du mélodrame que nous redoutions se
dessine, hélas ! et il semble que le poète ne pourra pas
LA COMPOSITION DU POÈME : SON UNITÉ 421
l'esquiver. Tout se passe en effet comme Ganelon l'avait
prévu : il a regagné le camp de Charles ; voici les
otages, le tribut, les clefs de Saragosse. Charles remercie
le bon messager ; sa guerre est finie ; il achemine son
armée vers le Port de Cize; déjà les Sarrasins l'attendent,
cachés dans les montagnes. Le traître bien à l'abri dans
la coulisse, sûr de l'impunité, ses victimes menées con-
fiantes au coupe-gorge, comme des moutons à l'abattoir,
c'est, en toute en sa médiocrité vulgaire, la situation redou-
tée ; et à ce moment, il semble que nous n'ayons plus
qu'à nous y résigner. Or voici que le poète en dévoile
une autre, qu'il préparait à notre insu dès le début de
l'action ; à notre insu, il n'a cessé de disposer des ressorts,
qui, maintenant tous tendus, vont se détendre tous à la fois.
Il veut que, venues au Port de Cize, les victimes que
Ganelon s'est choisies apprennent leur péril. Qui donc
dénoncera Ganelon ? Il se dénoncera lui-même, non
par maladresse, mais de propos délibéré. Naguère,
quand il s'était agi d'envoyer un messager à Marsile,
Charles avait consulté ses barons; maintenant, quand il
s'agit de choisir qui restera à l'arrière-garde, Turold
feint que Charles consulte de même ses barons. Il ose
construire une seconde scène, symétrique de la première.
Naguère, quand Charles avait demandé : « Qui fera le
message périlleux? » Roland, s'avançant, avait répondu :
'277 « C'ert Guenes, mis parastre ! »
De même, à la question de Charles : « Qui comman-
dra 1 arrière-garde périlleuse? » Ganelon, s'avançant,
répond :
7 43 « Rollanz, cist miens fillastre ! »
422 LA CHANSON DE ROLAND
Comment le poète peut-il risquer une telle invraisem-
blance ? ont demandé maints critiques. Gomment com-
prendre que Charles, Roland, les autres ne pénètrent
pas le dessein de Ganelon, si facile à pénétrer pourtant,
et qu'ils acquiescent à sa demande? — La combinaison
est hardie, en effet, inquiétante à force de hardiesse ; et
pourtant, si l'on y regarde de plus près, elle est mer-
veilleuse par la justesse du calcul, et puisque plusieurs
ont méconnu à quel point elle est adroite, savante,
spirituelle, que ce soit l'excuse de la glose que voici.
Certes, au premier mot de Ganelon, tous, se rappelant
ses menaces , son défi , comprendront que par laides
représailles il cherche la mort de Roland. Ils le compren-
dront au premier mot, et Ganelon le sait bien et le veut
ainsi. Roland refusera donc de rester à l'arrière-garde ?
Il est bien tenu d'accepter, au contraire : il faut bien
que quelqu'un reste, quel qu'il soit, comme naguère il
a bien fallu que quelqu'un se chargeât de l'ambassade,
quel qu'il fût. Le péril était-il alors moins évident
qu'aujourd'hui? Ganelon s'y est-il dérobé? Ganelon a-
t-il accepté qu'un autre le courût à sa place? Mais si le
souci de son honneur suffit à retenir Roland au Port de
Cize, quelle force oblige Charlemagne à l'y laisser? Ne
devrait-il pas du moins doubler, tripler l'arrière-garde?
Il ne le peut davantage, car il pressent un danger, mais il
ne sait lequel : si par hasard sa crainte d'une embûche
était vaine? si, lui parti, personne n'attaquait l'immense
arrière-garde? s'il ne se passait rien au Port de Cize 1 ?
I. Charlemagne sait bien que Ganelon aurait autant et plus de
joie à la honte qu'à la mort de Roland ; il doit donc se dire que
LA COMPOSITION DU POÈME I SON UNITÉ t23
L'inutile précaution ferait rire et Roland serait honni.
N'importe, dira-t-on ; puisque l'empereur redoute une
attaque des Sarrasins, préparée par Ganelon, qu il aille
jusqu'au bout de son soupçon : qu'il se saisisse sur
l'heure de Ganelon. et. fût-ce au risque de quelque
ridicule pour Roland, qu'il lui laisse la moitié de son
armée, qu'il le protège ! Mais ici le poète dispose de ces
movens, dont il a bien calculé la force : la fierté de
Roland, d'abord, qui ne s'accommoderait pas de telles
précautions, et surtout — ce qui est la trouvaille admi-
rable — l'impossibilité où est Charles d'aller jusqu'au
bout de son soupçon ; il peut bien craindre en elfet,
mais non croire pleinement que Ganelon ait fait accord
avec les Sarrasins, car en ce cas, pense-t-il. Ganelon ne
se livrerait pas à lui, pieds et poings liés, comme il le
fait. Charles ne sait pas, ni ne peut deviner que Ganelon
est l'homme qu il est, celui qui, pour la volupté de cette
heure, a fait le sacrifice de sa vie. Charles ne le sait pas,
ni ses barons ; nous sommes seuls à le savoir, et cela
pour avoir vu tout à l'heure, à Saragosse. Ganelon
braver Marsile et nous révéler à la fois son mépris de la
mort et la puissance de sa haine, en cette scène dont
nous achevons enfin de comprendre ici l'utilité. Ganelon
tient bien sa proie, mais seulement parce qu'il est prêt
à mourir, et c'est ce que Charles ne peut deviner. Dès
lors, le poète, sûr de sa combinaison, s'amuse à charger
presque également les deux plateaux de la balance :
peut-être Ganelon n'a préparé aucune embuscade, mais veut seu-
lement faire croire qu'il en a préparé une, afin que Roland soit
entouré d'une vaine et risible protection.
1-24 LA CHANSON DE ROLAND
dans l'un, il a mis la fierté de Roland, l'audace de
Ganelon, l'impuissance de Charles à apprécier jusqu'où
va cette audace; dans l'autre plateau, par amour du
franc jeu, il mettra des poids presque équivalents, la
tendresse de Charles pour son neveu, ses pressentiments,
l'inquiétude des songes prophétiques qui l'ont averti. Et
voici, en son équilibre délicat, mais savant et sûr, la
scène prodigieuse :
Le jour s'en va ', la nuit est tombée. L'empereur Charles dort.
Il songea qu'il élait aux plus grands Ports de Cize et qu'il tenait
entre ses poings sa lance de frêne. Le comte Ganelon l'a saisie;
il la secoue si violemment que les éclisses en volent par l'air.
Charles dort; il ne s'éveille pas.
Après ce songe, un autre lui vint. Il était en France, en sa
chapelle d'Aix. Un ours méchant le mordait au bras droit.
Devers l'Ardenne il vit venir un léopard qui, à son tour, l'attaqua
cruellement; mais de la salle descend un lévrier qui bondit sur
eux, tranche l'oreille droite à la première bête et combat furieu-
sement le léopard. Les Français regardent le grand combat et ne
savent lequel des deux vaincra. Charles dort, il ne s'est pas
réveillé.
La nuit s'en va, l'aube se lève claire. L'empereur chevauche à
vive allure. Il regarde dans les rangs de l'armée. « Seigneurs
barons, dit-il, voyez les Ports et les défilés étroits ; désignez qui
fera l'arrière-garde. Ganelon répond : « Ce sera Roland, mon
fillàtre, que voici; vous n'avez baron de si grande prouesse. » Le
roi l'entend, le regarde : « Vous êtes un démon, lui a-t-il dit, une
haine mortelle vous est entrée au corps. Et qui sera devant moi
à l'avant-garde? » Ganelon répond : « Ogier de Danemark; vous
n'avez baron qui puisse mieux le faire. »
Le comte Roland s'est entendu désigner. Il parle comme il
convient à un chevalier : « Seigneur parâtre, je dois bien vous
aimer, vous qui m'avez désigné pour l'arrière-garde. Le roi Charles
de France n'y perdra, j'espère, palefroi ni destrier, mulet ni mule,
1. Vers 717-802, 814-825.
I.A COMPOSITION DC POÈME : SON UNITÉ 1-25
cheval de selle ni cheval de charge que l'on n'ait d'abord disputé
par Tépée. » Ganelon répond : « Vous dites vrai, je le sais bien. »
Le comte Roland s'est entendu désigner. Il dit, irrité, à son
paràtre : << Ah ! truand, méchant homme de méchante souche,
avais-tu donc cru que je laisserais tomber le gant de Charles,
•comme tu as fait de son bâton ?
« Droit empereur, dit Roland, donnez-moi l'arc que vous tenez
au poing. On n'aura pas à me reprocher, j'espère, qu'il me tombe
de la main, comme fit le bâton de la main de Ganelon. » L'empe-
reur tient la tète baissée, tire et tourmente sa barbe : il ne peut se
tenir de pleurer.
Alors Naime s'avança, le meilleur vassal qui fût en sa cour.
« Vous l'avez entendu, lui dit-il ; le comte Roland est plein de
colère. Le voilà désigné pour l'arrière-garde ; vous n'avez baron
qui puisse rien y changer. Donnez-lui votre arc et trouvez-lui
bonne aide. » Le roi donne l'arc et Roland l'a pris.
L'empereur dit à Roland : u Beau seigneur, mon neveu, vous
savez bien que je vous laisserai la moitié de mon* armée. Gardez-la
avec vous, c'est votre salut. « Le comte dit : « Je n'en ferai rien ;
Dieu me confonde si je démens mon lignage ! Je retiendrai vingt
mille Français bien vaillants. Passez les Ports en toute tranquil-
lité. Vous n'avez personne à craindre, moi vivant. »
Le comte Roland monte sur son destrier. Vers lui vient Olivier,
son compagnon. Gerin y vient et le preux comte Gerier ; et Oton
vient et Berengier vient, et Samson vient et Anseïs le fier, et le
vieux Girard de Roussillon et le riche duc Gaifier. L'archevêque
dit : m J'irai, par mon chef. » « Et moi avec vous, dit le comte
Gautier; je suis homme de Roland, je ne dois pas le laisser. »
Vingt mille chevaliers se désignent eux-mêmes.
Hauts sont les monts et ténébreuses les vallées, et les
roches bises, et les défilés étranges. Ce jour-là les Français pas-
sèrent à grande douleur: de quinze lieues on entend leur marche.
Ils arrivent à la Terre des Ancêtres, voient la Gascogne, le pays
de leur seigneur: alors il leur ressouvient de leurs fiefs et de
leurs alleux, des jeunes filles de chez eux et de leurs gentes
femmes épousées. Il n'en est pas un qui ne pleure de pitié. Sur
tous les autres, Charles est plein d'angoisse. Il a laissé son neveu
aux Ports d'Espagne. Pitié lui en prend; il pleure, il ne peut s'en
tenir.
426 LA CHAFiSON DE ROLAND
Plus on regarde, plus on admire en chacun de ces per-
sonnages la vérité de son maintien, la justesse de ses
propos. C'est Charles, qui, au premier mot de Ganelon, a
compris le péril et mesuré l'impuissance où il est de le
conjurer. C'est Naime, qui conseille, par acquit de con-
science, de donner bonne aide à Roland, de renforcer
l'arrière-garde, sachant bien que Roland refusera. C'est
Roland, qui dit tour à tour à son parât re son remercie-
ment ironique, puis son mépris '. C'est Ganelon, qui
savoure pareillement l'ironie de Roland et son mépris,
et qui, à la promesse que fait Roland de bien se battre,
répond ce seul mot : « Vous dites vrai, je le sais bien. »
Et là est en effet le ressort de toute l'action. Ganelon a
spéculé sur la fierté de Roland et de ses compagnons ;
pour qu'ils devinssent ses prisonniers, il n'a eu rien à
déclencher que leur fierté. En vérité, nous voilà bien loin
du thème vulgaire qui nous aurait proposé des malheu-
reux subissant à leur insu la fatalité de leur destin.
La seule fatalité qui les domine, c'est la noblesse de leur
cœur. Inventer des circonstances de fait telles que les
vaillants destinés au guet-apens le pressentent , le
devinent à demi ; leur prêter des façons de sentir telles
i. C'est bien à tort, croyons-nous, que l'on a cru voir une dispa-
rate (voir ci-dessus, p. 407) dans les propos de Roland (entre les
vers 753 et suiv. et les vers 761 et suiv.). Par une parodie voulue de
la scène du Défi, Roland tient à ce que sa première parole (v. 753
et suiv.) soit pour dire ironiquement sa joie et sa reconnaissance
à son parâtre, parce que dans la scène du Défi, la première parole
de son parâtre fut pour lui dire sa peur et sa colère ; mais Roland
tient aussi, dans la laisse suivante (v. 701 et suiv.), pour souligner
celle différence de leurs attitudes, à rappeler à son parâtre sa
couardise et l'épisode du gant tombé. Rien de plus cohérent.
LA COMPOSITION DU POÈME I SON UNITÉ 127
que, prévoyant le péril, maîtres de l'éviter, ils préfèrent
pourtant s'y engager; nous tenir en suspens, incertains
de leur choix, nous faire les témoins de leur angoisse,
puis les juges de leur décision, gagner ainsi pour eux
non pas notre banale pitié, mais notre louange et notre
admiration, en un mot transporter l'action du monde
fatal des faits dans le monde libre des volontés, voilà
ce que Turold a su faire.
Tout ce travail d'invention, nous l'avons attribué en
ce qui précède à « Turold », au « poète », comme si
nous avions oublié que le problème est précisément de
savoir s'il ne faut pas le répartir entre plusieurs poètes.
Nous ne l'avons pas oublié pourtant, et nous demanderons
donc ici une première fois : peut-on voir dans l'expo-
sition de la Chanson de Roland soit une compilation de
chants lyrico-épiques, soit un rapetassage d'un poème
déjà maintes fois rapetassé? Ce qu'elle nous offre, ce
n'est pas seulement un scénario construit avec adresse,
mais un scénario dont les incidents sont commandés
par une certaine conception du caractère de Ganelon
et du caractère de Roland. Nous sommes en présence
d'une combinaison unique, et si délicate que la moindre
intervention d'un remanieur quelconque ne peut que la
fausser. La chose est facile à vérifier. Il suffît de lire
l'un des renouvellements que nous avons de la Chanson
de Roland, pris au hasard, par exemple celui du manu-
scrit C.
Selon ce manuscrit, quand Ganelon, désigné pour l'am-
bassade, défie les pairs, l'empereur le tance de la sorte :
« Guvert, dist il, li cor? Dieu te maudie !
Ge tai prové de meinte félonie.
428 LA CHANSON DE ROLAND
Porcel Seignor qe tôt a en bailie,
Se je te pren a ren de trecherie,
Tôt l'or del mont ne te gariroit mie ] !... »
et, plus clairement encore, au moment même où Char-
lemagne investit Ganelon de son office de messager, il
prédit que Ganelon vendra les douze pairs à Marsile :
« De félonie lo voi mot escaufé.
Li rois Marsille, se il lo sert a gré,
Vers traïson avra son cors torné ;
Toz nos vendra por sa grant cruauté.
Terre de France, hui chés en grant vilté 2! »
De même plus loin, quand Roland se voit désigné par
Ganelon, il s'incline devant Charlemagne, et, absurde-
ment : << Empereur », dit-il*
« Tut sunt vendu li doze compegnon ;
Je vos plevis qu'il a fait traïson. »
Comme on le voit, ce remanieur, simplement pour avoir
admis que Ganelon était un traître de naissance, et pour
avoir ajouté quelques vers qu'il croyait inoffensifs, a
compromis la combinaison la plus délicate. C'est que la
cohérence des premières scènes du Roland n'a d'égale que
leur hardiesse, et nul ne peut y toucher sans les gâcher.
Si donc il nous plaît d'appeler Turold « le dernier
rédacteur », il nous faut supposer, avant la « rédaction »
de Turold, ou bien un poème semblable au sien, et qui
i. Dus altfranzôsische Rolandslicd, Text von Chnteauroux und
Venedig VII, herausgegeben von W. Foerster, p. 18.
2. Ibid., p. 24.
LA COMPOSITION DU POÈME : SON UNITÉ fc29
n'en sera que le double inutile, ou bien un poème dis-
semblable, mais dont nous ne pourrons jamais rien
savoir, sinon qu'il ne contenait rien de ce qui fait la
beauté de ces premières scènes, et ce poème hypothé-
tique nous est, par suite, très indifférent.
Charlemagne s'est éloigné, laissant Roland en « l'es-
trange marche », et le poète déploie son adresse à exploi-
ter le pathétique de cette situation. Elle lui offre un
premier motif, dire la douleur des Francs qui s'éloignent :
841 Caries li Magnes ne poet muer nen plurt ;
Cent milie Francs pur lui unt grant tendrur
Et de Rollant merveilluse pour.
Elle lui offre un second motif, dire la joie des ennemis
embusqués (v. 852-1001), qui escomptent leur victoire
et la célèbrent par avance :
937 « Li doze per tuit sunt jugez a perdre ;
Franceis murrunt et France en ert déserte ;
De bons vassals avrat Caries sulïraite. »
Elle lui offre enfin ce troisième et dernier motif, opposer
à la douleur des Francs qui s'éloignent, aux « vantances »
des païens, le sursaut de courage des vingt mille à
l'instant où ils entendent au loin retentir les trompes
sarrasines :
1006 Dist Oliver : « Sire cumpainz, ço crei,
De Sarrazins purum bataille aveir. »
Respont Rollanz : « Et Deus la nus otreit !
Ben devuns ci ester pur nostre rei.
430 LA CHANSON DE ROLAND
Fur sun seignor deit hom susfrir destreiz
Et endurer et granz chalz et granz freiz,
Sin deit hom perdre et del quir et del peil.
Or guart chascuns que granz colps i empleit ;
Maie cançun ja chantée n'en seit !
Paien unt tort et chrestiens unt dreit ;
Malvaise essample n'en serat ja de mei. »
Turold a bien discerné et bien exploité ces trois motifs,
mais il ne lui reste plus, semble-t-il, qu'à broder sur
eux de perpétuelles variations : l'action est finie. Du
moment que Charles s'est éloigné, on sait d'avance le
dénoûment ; on est déjà au dénoûment. Les vingt mille
n'ont plus qu'à mourir; il est entendu qu'ils mourront
jusqu'au dernier, et bravement, et l'on n'attend plus
rien que le récit d'une vaste tuerie. Si le poète invente
des péripéties propres à la prolonger, s'il imagine, par
exemple, que les chrétiens, tour, à tour repoussant les
païens et repoussés par eux, passent par des alternatives
d'espoir et de découragement, toute invention de cet
ordre, n'étant qu'un artifice, fera longueur; et s'il s'ap-
plique à décrire ce qui se passe dans les cœurs des per-
sonnages, à dire leur regret de la vie, leur espoir de la
récompense céleste, leur exaltation progressive aux
approches de la mort, ce seront de beaux thèmes, sans
doute, mais rien que des thèmes lyriques. Les vingt
mille sont à Roncevaux des emmurés, des « entombés ».
Dès le moment où des martyrs sont livrés aux bêtes dans
le cirque, le poète épique comme le dramaturge n'a plus
qu'à les abandonner : l'action est finie.
Il est vrai que l'on peut imaginer, par une combinai-
son facile, que la route n'est point fermée derrière les
LA COMPOSITION DU POK.ME : SON UNITÉ 431
Français, que Roland est le maître de rappeler Charle-
magne s'il lui plaît, soit par un messager, soit par la
voix de son cor. Mais de quoi pourra servir une telle
invention? Si Roland use de la faculté qu'il a de rappeler
Charles, les Sarrasins n'auront plus qu'à fuir, et le
drame tournera à la comédie.
Il n'v a point de solution imaginable, hormis celle que
la Chanson de Roland nous offre, et que seul un poète de
génie pouvait trouver. Roland, maître d'appeler, refuse
d'appeler, mais pour des raisons qui semblent étranges,
et qui le sont en effet, puisqu'elles choquent Olivier, son
plus cher compagnon, son double. Olivier est monté sur
une hauteur, d'où il a vu les troupes ennemies, innom-
brables. Il revient et dit :
« J'ai vu les païens * ; jamais nul homme sur terre n'en vit plus.
Ceux de devant sont cent mille, l'écu au bras, le heaume lacé,
velus des blancs hauberts, la lance droite, et leurs épieux bruns
reluisent. Vous aurez bataille, telle qu'il n'y en eut jamais. Sei-
gneurs Français, que Dieu vous donne le courage ! Tenez ferme
dans ce champ, afin que nous ne soyons pas vaincus. » Les Fran-
çais disent : « Honni qui s'enfuira! S'il s'agit de mourir, pas un
ne vous fera défaut'. »
Olivier dit : « Les païens sont en force et nos Français sont bien
peu. Roland, mon compagnon, sonnez votre cor. Charles l'enten-
dra et fera revenir l'armée. » Roland répond : « Ce serait agir en
fou. J'en perdrais ma gloire en douce France. Mais je frapperai
de Durendal de grands coups; sa lame saignera jusqu'à l'or de la
garde. Les félons païens sont [jour leur malheur venus aux
défilés. Je vous le jure, ils sont tous condamnés à la mort. »
(( Roland, mon compagnon, sonnez l'olifant. Charles l'entendra,
il fera revenir l'armée, il nous secourra avec toute sa baronnie. »
Roland répond : « Ne plaise à Dieu qu'à cause de moi mes parents
1. Vers 1039-1097.
432 LA CHANSON DE ROLAND
soient blâmés et douce France avilie. Mais je frapperai de Duren-
dal, de ma bonne épée que j'ai ceinte au côté ; vous en verrez la
lame ensanglantée. C'est pour leur malheur que les félons païens
se sont assemblés. Je vous le jure ; ils sont tous livrés à la mort. »
« Roland, mon compagnon, sonnez votre olifant. Charles l'en-
tendra, qui passe les Ports. Je vous le jure, les Français revien-
dront. » « Ne plaise à Dieu, lui répond Roland, qu'il soit jamais
dit de nul homme vivant que j'ai sonné du cor pour des païens ; mes
parents n'en auront pas le reproche. Mais quand je serai dans la
grande bataille, je frapperai mille coups et sept cents, et vous
verrez tout sanglant l'acier de Durendal. Les Français sont preux;
ils frapperont bien. Ceux d'Espagne n'échapperont pas à la mort. »
Olivier dit : « Pourquoi vous blâmerait-on (Diço ne sai jo
blasme)! J'ai vu les Sarrasins d'Espagne. Les vaux et les monts
en sont couverts, et les landes et toutes les plaines. Grandes sont
leurs armées et bien petite notre compagnie. » Roland répond :
« Or mon désir de me battre s'en accroît (Mis talenz en engraigne).
Ne plaise au Seigneur Dieu, à ses saints, à ses anges, qu'à cause
de moi France perde sa valeur ! Plutôt mourir qu'encourir une
honte. C'est pour les beaux coups que nous frappons que l'empe-
reur nous aime. »
On les écoute, on s'étonne. Que pense le poète de leur
débat? Il ne le dit pas, il semble les approuver tous les
deux :
Roland est preux et Olivier est sage. Tous deux sont de cou-
rage merveilleux. Une fois à cheval et en armes, jamais pour évi-
ter la mort ils n'esquiveront une bataille. Les deux comtes sont
bons et leurs paroles hautes.
Mais encore, lequel a raison? Sans doute on admire
les paroles de Roland ; il ne veut pas, dit-il, que par sa
faute son lignage soit honni et douce France abaissée ;
il aimerait mieux la mort. Mais les mêmes paroles,
lequel des vingt mille vaillants qui sont là, prêts à son ser-
vice, ne les dirait pas aussi bien, ailleurs qu'à Roncevaux?
LA COMPOSITION DU POÈME : SON UNITÉ 433
A Roncevaux, est-ce le cas de les dire ? A Roncevaux,
il ne s'agit pas de défendre le sol natal — nul ne le
menace — , mais seulement de tirer d'une laide embûche
les meilleurs hommes de Charles, sa a maisniee gente »,
« la flur de France ». Tant que l'on a pu douter de la tra-
hison, on est resté au lieu choisi par le traître, pour lui
prouver qu'on n'avait pas peur ; on le pouvait alors, on
le devait ; mais maintenant ! S'il y a honte à appeler à
l'aide quand on peut se battre seul, en quel temps, en
quel pays, quel chef, surpris par un ennemi trop nom-
breux, a jamais hésité à demander du renfort ? « D'iço
ne sai jo Mas me », dit très justement Olivier. Certes,
ce qui distingue Roland d'Olivier, c'est que Roland
espère vaincre ; mais s'il l'espère, ce n'est pas en capi-
taine qui aurait apprécié les forces ennemies ; il n'a même
pas daigné monter sur la hauteur comme a fait Olivier,
pour les apprécier ; et plus Olivier lui dit qu'elles sont
immenses, plus il s'exalte : « Mis talenz en engraine »,
dit-il, en sorte que, si elles croissaient encore, son désir
de bataille croîtrait d'autant. Il est « preux », dit le poète,
et Olivier est « sage ». Qu'est-ce donc, être preux, et
qu'y a-t-il en ce mot? Prouesse, ne serait- ce qu'orgueil,
le pire des vices, au sentiment chrétien ? Ne serait-ce
(jue folie, comme le pense Olivier ?
Ainsi, avec sa force et sa hardiesse coutumières,
Turold a osé placer son héros dans les conditions les
plus défavorables, au risque de faire apparaître sa déci-
sion comme un caprice de son orgueil et de nous faire
admirer ses compagnons à son détriment, si Roland
les sacrifie, en une bataille de pure magnificence, à
un point d'honneur suspect. Mais par là, Turold a
J. Bédier. — Les légendes épiques, t. III. 28
43 i LA CHANSON DE ROLAND
obtenu que l'intérêt ne sera point dans les épisodes
extérieurs, dans les grands coups d'épée ; l'intérêt sera
tout entier dans le conflit d'Olivier et de Roland, dans
la curiosité passionnée qui désormais nous porte à
observer Roland. Puisqu'il espère la victoire, qu'il
commence donc la bataille ; mais s'il n'est pas un
aliéné, l'heure viendra, que nous attendons, où il se
dédira. A tout moment, selon les événements, selon ce
que seront ses compagnons, selon ce qu'il est lui-même,
il peut se dédire, et par là, à nouveau, les personnages
sont agissants, non plus agis ; c'est leur volonté qui, à
nouveau, règne, et l'action, qui semblait « nouée »,
condamnée à 1 immobilité, la voilà relancée en avant.
Le poète la divise en trois actes. Roland soutiendra
trois batailles, dont la beauté réside dans leur dissem-
blance : à chacune correspond, chez Roland et chez les
autres, un changement d'attitude.
La première (vers 1110-1448) est toute gravité et
toute joie. Au moment de combattre, l'archevêque absout
les barons :
11'27 « Seigriurs baruns, Caries nus laissât ci :
Pur nostre rei devum nus ben mûrir ;
Grestientet aidez a sustenir.
Bataille avrez, vos en estes tuz fiz,
Kar a voz oilz veez les Sarrazins.
Clamez vos culpes, si preiez Deu merci t ;
Asoldrai vos pur voz anmes guarir.
Se vos murez, esterez seinz martirs,
Sièges avrez el greignor Pareïs. »
Franceis descendent, a terre se sunt mis,
E Parcevesque de Deu les beneïst ;
Par pénitence lur cumandet a ferir.
Là COMPOSITION DU POÈME : SON UNITÉ 135
Turpin leur a promis la gloire céleste s'ils meurent ;
mais Roland leur promet autre chose : la victoire, le
butin, un butin plus riche, dit-il, que n'en gagna jamais
roi de France '. Et telle est en effet la vertu du cri d'armes
« Montjoie ! », et telle la fougue des dix combats où dix
pairs sarrasins s'abattent tour à tour, au milieu des bro-
cards, tués chacun par un pair chrétien, et telle est la
gaieté de la lutte sous le soleil clair -, que tous sont
soulevés jusqu'à l'espoir de Roland. Ils ne pensent plus
qu'à la victoire, au riche butin promis, tous, jusqu'au
sage Olivier, qui s écrie lui-même :
1233 « Ferez i. Francs, kar tre> ben les veintrum '.
1:274 Dist Olivier : « (iente est notre bataille ! »
Les païens meurent << par milliers, par troupeaux » ;
mais bientôt, pour les Français aussi, la bataille se fait
« merveilluse et pesant » (v. 1412), et voici que ces
vers sonnent par deux fois comme des glas :
1401 Tant bon Franceis i perdent lor juvente :
Ne reverrunt lor mères ne lor femes.
Ne cels de France ki as Porz les atendent.
14'Jo Franceis i perdent lor meillors guarnemenz.
Ne reverrunt ne pères ne paernz.
Ne Carlemagne ki as Porz les atent.
1. 11' « Seignurs barons, suef pas alez tenant.
Cist païen vont grant martirie querant.
Encoi avrum un eschec bel et gent :
Nuls rois de France août unkes si vaillant.
2. O>02 Clercs fut li jnrz et bels fut li soleilz.
i36 LA CHANSON DE ROLAND
Ils ont défait pourtant la première armée sarrasine.
Une deuxième entre en ligne :
1448 Li reis Marsilie od sa grant ost loi* surt.
Dans cette seconde bataille (v. 1449-1660), il ne sera
plus question de vaincre. Elle s'ouvre, comme la pre-
mière par un discours de Turpin, mais combien différent
de l'autre ! Car Turpin n'exhorte plus les barons à bien
mourir, s'il le faut ; il constate seulement qu'il ne leur
reste qu'à bien mourir :
1518 « Asez est mielz que moerium cumbalant.
Pramis nus est fin prendrum aïtant :
Ultre cest jurn ne sérum plus vivant.
Mais d'une chose vos sui jo ben guarant :
Seint Pareïs vos est abandunant ;
As lnnocenz vos en serez séant. »
Ils se savent désormais des martyrs ; mais, dit le
poète, leur allégresse de se battre s'en accroît :
1 5*24 A icest mot si s'esbaldissent Franc
Gel nen i ad Munjoie ne déniant.
Tandis que dans la première bataille chaque laisse
amenait la mort d'un pair païen, dans la seconde, des com-
bats, narrés de même en laisses symétriques, s'achèvent
chacun parla mort d'un pair chrétien. Roland voit tom-
ber tour à tour Engelier de Gascogne, Samson, Anseïs,
Gerin et Gerier, Berengier... Lui qui peut sauver encore
le reste delà noble « maisniee », est-il donc entendu qu'il
LA COMPOSITION DU POÈME I S<»N UNITÉ 137
ne veut pas ? I )u bien en serait-il resté, lui seul, à espé-
rer la victoire ? Serait-il seul à ne pas comprendre ?
Non : lui aussi, il sait désormais, il voit. Cherchez en
effet dans tout ce récit de la seconde bataille le propos
qu'il répétait si souvent dans la première, qu'il était sûr
de vaincre, vous ne l'y retrouverez pas. Il parle plusieurs
fois dans la mêlée, et c'est pour répéter les mêmes argu-
ments qu'il employait au début :
1460 « Maie chacun n'en deit estre cantee... »
1560 « Pur itels colps nos ad Charles plus chiers... »
159*2 (> Devers vos est li orguilz et li torz... »
Il les répète tous, sauf celui qui au début les justifiait :
la promesse de la victoire. Il voit donc, maintenant, à
son tour, aussi clair qu'Olivier. Il n'est plus aveuglé :
serait-il insensible ?
Marsile lance une troisième armée pour achever ceux
des Fiançais que Dieu a épargnés. Une troisième bataille
s'engage vers 1661-2183), et bientôt il ne reste plus
debout que soixante chrétiens. Alors, quand nous pensons
que Roland, obstiné, s'en tiendra à les regarder mourir
comme il a regardé les autres, quand c'en est fait,
semble-t-il. de l'espoir qu'il rappellera Charlemagne, on
le voit s'approcher d'Olivier, cherchant à dire une chose
qu'il ne sait comment dire : « Nous avons bien droit de
plaindre France, la belle... Pourquoi Charles n'est-il pas
là... ? » Olivier le laisse parler, comme s'il ne comprenait
pas. « Comment faire? » reprend Roland, et. se décidant
i-'US LA CHANSON DE ROLAND
enfin : « Si je sonnais l'olifant ?... » Et c'est alors que le
poète, recourant à ce procédé de symétrie contrastée dont
il tire ses plus puissants etfets, construit, comme pendant
à la scène où Roland disait ses arguments pour ne pas
appeler, une seconde scène où Olivier, ironique, cruel,
reprend à son compte contre Roland les arguments de
Roland lui-même :
Roland appelle Olivier ' : « Beau sire cher, compagnon, pour
Dieu, que vous semble ? Vous voyez tant de bons vassaux gisants.
\ous avons bien droit de plaindre France douce, la belle : privée
de tels barons, comme la voilà déserte ! Ah ! roi, ami, que n'êfes-
vous ici ? Olivier, frère, comment faire ? Comment lui mander la
nouvelle ? — Je ne sais pas, » dit Olivier. « Le rappeler ? On.en
parlerait à notre honte ; j'aime mieux la mort. »
Roland dit : « Je sonnerai l'olifant. Charles l'entendra, qui passe
les Ports. Je vous le jure, les Francs reviendront. » Olivier dit :
« Ce serait grande vergogne ; on en ferait reproche à tous vos
parents, et cette honte serait sur eux toute leur vie. Quand je
vous disais de le faire, vous n'en fîtes rien. Si vous le faites main-
tenant, ce ne sera pas par mon conseil. Sonner ne serait pas
prouesse. (Et comme s'il s attendrissait malgré lui :) Comme vos
deux bras sont sanglants ! » Le comte répond ; « J'ai frappé de
beaux 'coups. »
Roland dit : « Notre bataille est rude. Je sonnerai ; Charles
l'entendra. » Olivier dit : « Ce ne serait pas d'un preux. Quand je
vous disais de le faire, compagnon, vous n'avez pas daigné. Si
l'empereur était venu, nous n'aurions pas subi ce dommage. (Et,
montrant les morts ;) Ce n'est pas sur ceux que voilà qu'en doit
tomber le blâme. Par cette mienne barbe, si je puis revoir ma
gente sœur Aude, vous ne coucherez jamais entre ses bras. »
Roland dit : « Pourquoi m'avez-vous pris en haine ? » Et Olivier
répond : « Compagnon, c'est votre faute, car prouesse n'est pas
folie, et mieux vaut mesure qu'orgueil. C'est par votre démesure
que les Français sont morts. Jamais plus nous ne ferons le ser-
4. Vers 1692-173:').
I.A COMPOSITION DU l'OÈME '. SON UNITÉ 430
vice de Charles. Si vous m'aviez cru, mon seigneur serait ici ;
nous aurions gagné cette bataille : Marsile serait mort ou pris.
Votre prouesse, Holand, c'est à la malheure que nous l'avons \ ue.
Charles, le Magne — jamais il n'y aura tel homme jusqu'au
jugement dernier, — n'aura plus notre aide. Vous allez mourir et
France en sera honnie. Et, comme s'il s'attendrissait à nouveau,
malgré lui : Voici la fin de notre loyal compagnonnage ; avant ce
soir nous nous séparerons, et ce sera dur. »
Olivier a libéré sa conscience. Mais Roland, énig-
matique jusqu'ici, saura-t-il se justifier enfin ? A ces
reproches, les plus durs qu'il puisse entendre, où tant de
tendresse se mêle à tant de cruauté, et qui lui viennent
de son plus cher compagnon, que répondra-t-il ? Ya-
t-il réfuter Olivier ? ou bien confesser son erreur, son
remords ? Que répondra-t-il ? Il se tait, et ce silence est
la chose la plus sublime de la Chanson de Roland.
Cependant Turpin a entendu leur querelle : « Hélas ! dit-il,
elle n a plus d'objet. Pourtant, sire Roland, oui, sonnez
l'olifant, afin que dû moins le roi nous venge et que
nos corps ne soient pas mangés des loups et des chiens. »
Le comte Roland a mis l'olifant à sa bouche. Il sonne « à
longue haleine », « par grant dolur ». Sa chair, que les
lances sarrasines n'ont pas offensée, éclate sous l'effort;
son sang jaillit de sa tempe rompue. Il sonne « par peine
et par ahans », « il se démente », et cet instant où enfin
il apparaît qu'il soulïre, achève de le justifier. Pour tous
ceux d'ailleurs qui aux siècles lointains ont entendu
chanter la Chanson de Roland, pour tous ses lecteurs
modernes, plus ou moins obscurément, sa justification a
commencé plus tôt, s'il est vrai que c'est la vaillance et
la mort de ses compagnons qui le justifie progressive-
440 LA CHANSON DE ROLAND
ment, et qu'à mesure qu'il en mourait davantage, nous
avons souhaité davantage que Roland n'appelât point.
Les vingt mille ont combattu, sont morts sans jamais
dire s'ils étaient du parti de Roland ou du parti d'Oli-
vier, et peut-être tous ont-ils pensé ainsi qu'Olivier et
tous se sont pourtant offerts à la mort comme s'ils pen-
saient ainsi que Roland. Roland leur devait cette mort,
puisqu'ils en étaient dignes ; il la devait à leur seigneur
Charles, aux larmes mêmes de Charles et à ses pressen-
timents ; il la devait à Ganelon, dont le calcul était un
hommage. Puisque Ganelon avait escompté que les
vingt mille feraient la folie de rester jusqu'au bout,
ils devaient rester jusqu'au bout, et puisque Ganelon
les avaient investis martvrs, mériter l'investiture. Au
début, Roland, étant Roland, étant celui qui s'élève
d'emblée non à la conception, mais à la passion de
son devoir, ne pouvait pas appeler ; plus tard, a mesure
qu'il élevait ses compagnons aussi haut que lui, il
ne devait pas appeler. On comprend d'autre part qu'il
se montre à Roncevaux le même qu'il s'est montré
jusque là, le téméraire, disait Ganelon dès le début du
poème (v. 390), « qui chascun jur de morts'abandunet >x ;
que sa défaite à Roncevaux n'est que la rançon de ses vic-
toires passées ; que la condition de ses exploits fut tou-
jours son « orgueil » et sa « folie ». Son orgueil, ce n'est
pas en lui seulement qu'il le met, c'est en son lignage
et en douce France ; et sa folie est de croire que la
moindre diminution, et ce n'estpâs assez dire, le moindre
risque de diminution du moindre des Français est une
diminution pour la France elle-même. x\insi peut-on
comprendre, expliquer, justifier le héros que Turold a
LA. COMPOSITION DU POÈME : SON UNITÉ \\\
dépeint ; mais, à vrai dire, on ne comprend, on n'explique,
on ne justifie pas un héros, non plus qu'un saint.
Roland appelle quand il ne lui reste plus que soixante
hommes, parce qu'alors « le devoir est fait ». Sa souf-
france est d'avoir perdu la hataille, non de l'avoir livrée.
Il est humilié, non repentant : « Je le ferais encor si
j'avais à le faire », c'est sa seule pensée quand il dit
son adieu à ceux qui sont morts ou vont mourir par sa
volonté :
1854 « Seignors barons, de vos ait Deus mercit !
Tûtes voz anmes otreit il Pareïs,
En seintes flurs il les facet gésir!
Meillors vassals de vus unkes ne vi . . .
Tere de France, mult estes dulz pais ! . . .
Barons Franceis, pur mei vos vei mûrir ;
Jo ne vos pois tenser ne guarantir :
Ait vos Deus, ki unkes ne mentit !
Oliver frère, vos ne deijo faillir;
De doel murrai, s'altre ne m'i ocit.
Sire cumpainz, alum i referir. »
Li quens Rollanz el champ est repairet. . .
11 v retourne, pour voir, hélas ! mourir avant lui ses
derniers compagnons, et avant lui, le plus cher, Olivier,
et pourtant cette heure suprême, pleine d'angoisse, sera
pleine aussi d'une joie renaissante, grandissante. Si l'on
se rappelle maintenant quelle était sa superbe d'avant la
bataille, si l'on se souvient qu'il repoussait alors comme
une chose inconcevable, comme une pensée de couard,
\\'2 LA CHAINSON DE ROLAND
l'idée qu'il pourrait être vaincu1, et comment cette foi en
son invincibilité, lavant soutenu durant la première ba-
taille, a décru peu à peu, s'est évanouie au cours de la
seconde, pour ne laisser à sa place au début de la troisième
que la certitude de sa défaite, on constate que le poète a
fait descendre son héros, de marche en marche, toujours
plus basr vers plus de détresse, jusqu'à l'instant où il sonne
l'olifant; mais voici qu'à partir de cet instant, la courbe
remonte, tracée avec une délicatesse et une sûreté de main
merveilleuses, remonte de la détresse vers l'espoir, vers
la joie, vers la sérénité. La victoire, que Roland avait
prédite, à laquelle lui seul avait cru d'abord, et dont la
promesse avait semblé à tous une parole de fou, la vic-
toire, que lui-même maintenant croit impossible, il
l'aura. Le fils de Marsile lue de sa main (v. 1904), et
Marsile qui fuit, le poing- droit tranché (v. 1913), et les
dernières troupes sarrasines qui faiblissent, la lui pré-
sagent. Maintenant Charles peut venir :
1928 (( Quant en cestcamp vondrat Caries mi sire,
De Sarrazins verra tel discipline,
Cuntre un des noz en truverat morz quinze,
Ne lesserat que nos ne beneïsse. »
Sur le champ de Roncevaux, qui est à lui (v. 2183), il
mourra « conqueranment ». Les corps de ses pairs qu'il
1. 1106 « Ne dites tel ultrage !
Mal seit del coer ki el piz se cuardet !
Nos remeindrum en estai en la place;
Par nos i ert et li colps etli caples. . . »
LA COMPOSITION DU POÈME .' SOH UNITÉ i i-î
a recherchés dans la plaine, rapportés dans ses bras et
bien rangés sur un même rang' pour la dernière bénédic-
tion, ses adieux à Turpin, à Durendal, les trois coups
qu'il frappe de son épée pour la briser sur le rocher,
chacune de ces scènes de deuil est une scène de gloire.
Il choisit sa place pour mourir, la tète tournée vers la
terre ennemie, comme il convient à un vainqueur ; et,
comme il convient à un martvr, sa Passion est à la fois
toute souffrance et toute joie :
Roland sent que la mort le prend ' ; elle descend de sa tête sur
son cœur. Il va courant vers un pin, se couche sur l'herbe verte,
face contre terre. Il met sous lui l'épée et l'olifant, et tourne sa
tête vers la genl païenne : il l'a fait, voulant que Charles dise, et
tous les siens, qu'il est mort en vainqueur, le noble comte. Il bat
maintes l'ois sa coulpe. Pour ses péchés il tend à Dieu son gant.
Roland sent que son temps est fini. Il est sur une hauteur
escarpée qui regarde l'Espagne. De l'une de ses mains il bat sa
poitrine : « Dieu, meâ culpâ, pour les péchés, pour les grands,
pour les menus, que j'ai faits depuis ma naissance jusqu'à cejour
où la mort m'atteint. » 11 a tendu vers Dieu son gant droit. Les
anges du ciel descendent à lui.
Le comte Roland est couché sous un pin. Il a tourné son visage
vers rLspagne. Il lui souvient de plusieurs choses, de tant de
terres qu'il a conquises, le vaillant, de douce France, des hommes
de son lignage, de Charlemagne, son seigneur, qui l'a nourri. Il en
pleure et soupire, et ne peut s'en empêcher; mais, ne voulant pas
s'oublier lui-même, il bat sa coulpe, demande merci à Dieu : « Vrai
Père qui n'as jamais menti, qui as ressuscité saint Lazare et
défendu Daniel contre les lions, défends mon âme contre tous
périls, à cause des péchés que j'ai faits en ma vie. » Il a offert à
Dieu son gant droit : il est allé, mains jointes, à sa fin. Dieu lui a
envoyé son ange Chérubin et saint Michel du Péril de la mer;
avec eux, saint Gabriel. Ils emportent l'âme du comte en Paradis.
Roland est mort. Dieu a son âme dans les cieux.
1 . Vers 2355 suiv .
444 LA CHANSON DE ROLAND
Il y retrouve tous ses compagnons : parce qu'ayant tous
peut-être pensé ainsi qu'Olivier, ils ont tous affronté la
mort comme s'ils avaient pensé ainsi que Roland, le
poète les place ensemble, tous égaux, dans le plus haut
ciel, « el greignur pareïs ». Roland eût-il mieux fait de
ne pas les sacrifier ? Leur seigneur et douce France
auraient-ils plus gagné, s'ils avaient vieilli autant que le
vieux Nayme?ou vaut-il mieux qu'ait été chantée deux
la (( bone chançon » ? Tel est le jeu parti que Turold a
proposé. Olivier l'a résolu dans un sens, Roland dans
l'autre : le poète les approuve tous les deux, les enveloppe
tous les deux de la même tendresse :
1093 Rollanz est proz et Olivier est sage.
Ambedui unt merveillus vasselage.
Bon sunl li cunte et lur paroles haltes.
Entre le « preux » et le « sage >> il n'a pas choisi,
trop humain pour choisir.
Nous pourrions poursuivre cette analyse jusqu'à latin
du poème : montrer, par exemple, que les convenances
du sujet, ne seraient pas respectées si Charlemagne se
bornait à enterrer les morts, à poursuivre les fuyards
jusqu'à Saragosse, à vaincre des vaincus ; qu'il lui faut
en outre, étant le chef de la chrétienté, vaincre Baligant,
le chef de la païenie, afin que soit démentie la prophétie
de Ganelon (aux vers 391, 578, 595) que, Roland mort,
c'en serait fait de la force chrétienne et que la païenie
aurait « toute paix » ; afin qu'il apparaisse que la journée
de Roncevaux n'est qu'un épisode dans la longue croisade
d'Espagne, qui n'est à son tour qu'un épisode dans la
LA COMPOSITION DU POÈME '. SON UNITÉ '« » •">
vie du croisé deux fois centenaire. Nous pourrions
montrer que les scènes finales, Retour de Charlemagne
en France, Mort de Belle Aude, Plaid de Ganelon, sont
enchaînées aux précédentes indissolublement, et qu'elles
rendent toutes le même son rare, si rare que celui qui
n'a pas lu la Chanson de Roland ne l'a jamais entendu,
eût-il lu d'ailleurs toutes les autres chansons de geste et
tous les poèmes héroïques des autres nations.
Mais les remarques qui précèdent suffisent, croyons-
nous, pour que nous osions dire : ce ne sont pas des com-
pilateurs enfilant en chapelets de petits chants lyrico-
épiques, le Conseil de Marsile, Y Ambassade de Blancan-
drin, les Songes de V Empereur, etc., ce ne sont pas
non plus des remanieurs, remaniant des remaniements de
remaniements, qui ont produit ce poème d'une simplicité
si complexe, si subtile, si classique. Transposez seule-
ment les deux discours de Turpin aux combattants, ou
faites seulement répéter à Roland dans la seconde bataille
ce qu'il disait dans la première, qu'il a foi en la victoire,
tout le mouvement de ces scènes sera faussé. Voyez les
remanieurs : à la fin de la scène où Olivier blâme et raille
Roland de son désir de rappeler Charles (vers 1736), tel
remanieur, un éditeur récent du texte d'Oxford, a cru
devoir ajouter une laisse où Olivier déclare se rallier à ce
désir, et ce contre-sens suffit à brouiller les lignes si
purement, si finement dessinées par Turold. Ou veut-
on un exemple encore du tort que fait au texte de
Turold une intervention quelconque d'un remanieur
quelconque? Le Roland de Turold prie, comme un chré-
tien doit faire, à l'heure de mourir ; mais dans la bataille
il n'a point, comme Charlemagne, un ange qui l'assiste ; il
ÏU) LA CHANSON DE ROLAND
n'attend, il ne réclame de Dieu ni aide miraculeuse, ni
ordre, ni conseil ; dans la bataille, il ne prie jamais.
Survient un remanieur, l'Allemand Conrad : il a trouvé
tout simple de prêter à un si bon chrétien de fréquentes
oraisons, et par là il a gâché l'une des intentions les plus
secrètes, les plus virilement chrétiennes de Turold. Nous
redirons donc ici ce que nous disions plus haut : Si
Turold n'est que le « dernier rédacteur », ou bien il n'a fait
que récrire un poème semblable au sien, et alors à quoi
bon supposer ce plus ancien poème, double inutile du
sien ? ou bien il a renouvelé un poème différent du sien,
mais si différent que nous ne saurions d'aucune façon
nous le représenter.
Je ne nie pas qu'une plus ancienne Chanson de Roland
ait pu exister, différente et plus fruste. J'ai montré que
le poème de Turold est fait « de main d'ouvrier », rien de
plus ; mais c'est aussi le cas de Ylphigénie de Racine, et,
quand on l'a reconnu, il n'en reste pas moins que d'autres
Iphigénie ont précédé celle de Racine, et que Racine les
a exploitées ; pareillement, avant Turold, un autre poète
moins doué a pu, j'en conviens, essayer le sujet.
A quoi donc a tendu notre analyse ? 1° A montrer
qu'il n'y a dans le poème de Turold nulle trace de « can-
tilènes » antérieures et que la théorie de la lente élabo-
ration de la Chanson de Roland à partir du vmp siècle, à
travers des versions bretonne, angevine, ou autres, est
sans base ; 2° à décourager les critiques qui se servent
du poème de Turold pour rebâtir ses modèles hypothé-
tiques. Racine a exploité les plus anciennes Iphigénie ;
mais, pour des critiques littéraires ou pour des philologues
qui, transportés dans une île lointaine, ne connaîtraient
LA COMPOSITION DU POÈME '. SON UNITÉ i47
que son Iphigénie et ne conserveraient nul espoir de
se procurer des versions plus anciennes, qui n'auraient
même nul témoignage de leur existence, ce serait tempset
peine perdus que d'essayer de les reconstruire; ce qu ils
reconstruiraient n'aurait nulle chance de ressembler à
1 Iphigénie de Kotrou ou à celle d'Euripide. Et quand ils
auraient accumulé les combinaisons conjecturales et les
systèmes, celui-là serait dans la vérité qui viendrait leur
dire : « Chassez enfin cette obsédante préoccupation des
versions antérieures : elle est stérile. Prions les dieux
qu'ils nous les révèlent ; en attendant, puisque nous
avons du moins ce peu de chose, Y Iphigénie de Racine,
tachons de nous contenter de ce peu de chose. Elle
offre assez de cohérence et d'harmonie pour qu'en tout
état de cause il apparaisse que Racine a repensé les
versions antérieures; les repensant, il les a recréées.
Recréer et créer sont termes exactement synonymes.
N'appelons pas Racine « le dernier rédacteur », le
« remanieur », mais, de préférence, « le poète. » C'est ce
que je dis de la Chanson de Roland : ce qui en fait la
beauté, comme de Y Iphigénie de Racine, c'en est l'unité,
et l'unité est clans le poète, en cette chose indivisible,
que jamais on ne revoit deux fois, l'âme d'un individu.
Assurément, entre le poème de Turold et les plus
anciennes fictions sur Charlemaime et sur Roland, bien
des choses sont interposées : d'autres légendes, d'autres
poèmes peut-être qui retraçaient certains épisodes des
« set anz tuz pleins » passés par Charles en Espagne,
une Prise de Nobles peut-être, ou une Chanson de Basant
et Basile; d'autres romans, qui ont pu lui fournir les per-
sonnages d'Ogier le Danois, de Girard de Roussillon,
* * S LA CHANSON DE ROLAND
des douze pairs ; d'autres légendes en tous cas, et d'autres
poèmes, qui lui offraient le type du roi-prêtre Charle-
magne, menant en croisade une armée de preux. Et plus
notre analyse aura fait apparaître que le poème de Turold
relève d'un art déjà complexe, plus elle aura rappelé
qu'un genre littéraire ne débute pas par son chef-d'œuvre
et que Turold eut des modèles, trouva une technique
déjà constituée avant lui. Mais la question est de savoir
— nous y reviendrons au tome IV de cet ouvrage — si,
pour susciter ces modèles et constituer cette technique,
trois siècles, cinq siècles furent nécessaires, ou si ce ne
fut pas assez des cent années de ce XIe siècle, qui, dans
les divers domaines de l'action et de la pensée, fut l'âge
créateur entre tous. Dans l'école adverse, a-t-on rien
fait pour expliquer la naissance des premières chansons
de geste et la formation de cette technique, quand on
s est borné à dire que des « chanteurs » enthousiastes
durent « chanter » Floovant dès le temps de Dagobert,
et « chanter » Roland dès le temps de Charlemagne?
Pour que, des éléments légendaires, vagues et
amorphes, qui végétaient dans les églises de Roncevaux
ou dans les églises de la route de Roncevaux, naquît la
Chanson de Roland, il est inutile et vain de supposer qu'il
y ait fallu des siècles, et que des « chanteurs » sans
nombre se soient succédé. Une minute a suffi, la minute
sacrée où le poète, exploitant peut-être quelque fruste ro-
man, ébauche grossière du sujet, a conçu l'idée du conflit
de Roland et d'Olivier. Seulement, ayant conçu cette idée,
pour la mettre en œuvre, et, je ne crains pas le mot, pour
l'exploiter, il ne s'est pas contenté de « chanter» ; il lui a
fallu se mettre à sa table de travail, chercher des combi-
LA COMPOSITION DU POÈME! &OH UNITÉ t49
naisons, des effets, des rimes, calculer, combiner, raturer,
peiner. Ainsi font les poètes d'aujourd'hui ; ainsi ont fait
les poètes de tous les temps. Ils se vantent quand ils
disent qu'il chantent comme l'homme respire, et qui
les en croit se trompe ; ils travaillent ; « c'est un métier
de faire un livre, comme de faire une pendule » : il n'y
a pas d'autre théorie vraie pour rendre compte des
ouvrages de l'esprit. La Chanson de iïoland aurait pu
ne pas être ; elle est parce qu'un homme fut. Elle est
le don gratuit et magnifique que nous a fait cet homme,
non pas une légion d'hommes.
Je suis donc tenté de prendre précisément le contre-
pied de la doctrine, si souvent exprimée au xixe siècle,
en ces termes, par exemple, par Renan j :
On ne songe pas assez qu'en tout cela l'homme est peu de
chose, et l'humanité est tout. Le collecteur même n'est pas en une
telle œuvre un personnage de grande apparence. Il s'efface. Et les
auteurs des fragments légendaires, ils sont presque toujours in-
connus. Ah ! que cela est significatif! Les érudits regrettent beau-
coup qu'on ne sache pas leur nom en toutes lettres et syllabes,
leur pays, leur condition, s'ils étaient mariés ou non, riches ou
pauvres, etc. En vérité, j'en serais fâché, parce qu'alors on dirait
très positivement Y Iliade d'Homère, le Roland de Turold, etc..
Ce qui serait surtout très insupportable si ces poèmes étaient
parfaitement délimités, et qu'on pût dire : « Turold composa telle
année un poème de quatre mille vers, y Alors on attribuerait ces
poèmes à un homme, et cet homme y a été pour si peu ! Ce serait
une fausseté historique. C'est l'esprit de la nation, son génie, si
l'on veut, qui est le véritable auteur. Le poète n'est que l'écho
harmonieux, je dirais presque le scribe qui écrit sous la dictée
du peuple, qui lui raconte de toutes parts ses beaux rêves2.
1. Cafûers de jeunesse, p. 12.'i.
2. Voici la même page, transposée dans YAvenir de la science
(p. 194) : « Les plus belles choses sont anonymes. Les critiques
J. Bédier. — Les légendes épiques, t. III. 29
450 LA CHANSON DE ROLAND
Je dirai au contraire : j'aimerais savoir le nom de l'au-
teur de la Chanson de Roland, en toutes lettres et syl-
labes, son pays, sa condition, etc., comme j'aimerais
en savoir toujours plus long- de la vie de Racine, et pour
les mêmes raisons ; et c'est pourquoi j'estime qu'il faut
applaudir aux recherches de M. Tavernier. Turold fut
pour peu de chose dans la Chanson de Roland sans doute,
comme Racine fut pour peu de chose dans Iphigénie,
mais pour autant. Certes son œuvre, comme celle de
Racine, ne s'explique que par la collaboration et la com-
plicité de son temps, et c'est pourquoi je me suis appliqué
de tout mon effort à la replacer en son temps, à évoquer
à cet effet certaines circonstances historiques, à rappeler
les faits psychologiques généraux qui suscitèrent, en la
même période que la Chanson de Roland, les croisades
d'Espagne, puis les croisades de Terre Sainte. Mais
ne tombons pas dans les théories qui veulent partout
mettre des forces collectives, inconscientes, anonymes,
à la place de l'individu. Un chef-d'œuvre commence à
son auteur et finit à lui.
qui ne sont qu'érudits le déplorent et emploient toutes les res-
sources de leur art pour percer ce mystère. Maladroits ! Croyez-
vous donc avoir relevé telle épopée nationale parce que vous avez
découvert le nom du chétif individu qui Fa rédigée ? Que me fait
cet homme qui vient se placer entre l'humanité et moi? Que m'im-
portent les syllabes insignifiantes de son nom ? Ce nom lui-même
est un mensonge. Ce n'est pas lui, c'est la nation, c'est l'humanité
travaillant à un point du temps et de l'espace, qui est le véritable
auteur. L'anonyme est ici bien plus expressif et bien plus vrai.
Le seul nom qui doive désigner l'auteur de ces œuvres spontanées,
c'est le nom de la nation chez laquelle elles sontécloses ; et celui-
là, au lieu d'être inscrit en titre, l'est à chaque page. »
LA COMPOSITION DU POÈME". SON UNITÉ 151
A peine si nous savons le nom du poète de la Chanson
de Roland. Du moins nous savons qu'il vécut à la fin
du XIe siècle et au commencement du xne, au temps des
dernières croisades d'Espagne et de la première croisade
de Terre Sainte. C est l'esprit de ce temps qui inspire
et soutient son œuvre. En attribuer tel épisode, tel
motif, tel sentiment à tel temps, à tel autre temps tel
autre motif, épisode ou sentiment, ce ne sera jamais qu'un
jeu laborieux et arbitraire. Certes l'amour du danger, le
désir de la gloire, la tendresse du compagnon pour son
compagnon, le dévouement du vassal à son seigneur et
du seigneur à son vassal, l'esprit de sacrifice, le souci de
l'honneur du lignage, ce sont là des sentiments ou trop
généralement humains, ou trop généralement français, ou
trop généralement féodaux pour que tel d'entre eux n'ait
pu s'exprimer en quelque poème dès une très haute
époque ; mais ce qui est le propre de la Chanson de
Roland, c'est qu'ils y apparaissent tous, et tous en plein
épanouissement, et reliés entre eux par une idée domi-
nante, par l'idée des croisades, celle d'une mission
héroïque de la France : voilà ce qui n'est pas concevable
avant la fin du xie siècle. La primitive Chanson de
Roland ne peut dater que de ce siècle au plus tôt ; et
si nous n'en sommes pas à vingt ans près quand il s'agit
de dater une chanson de geste, encore importe-t-il de ne
pas l'antidater de trois siècles.
A peine si nous savons le nom de l'auteur de IsiChanson
de Roland : du moins nous savons qu'il fut un « Franc
de France », et nous retrouvons en son œuvre ce qu'il y
a de plus spécifiquement national en notre poésie, le
sens classique des proportions, la clarté, la sobriété, la
!•>_ LA CHANSON DE ROLAND
force harmonieuse. Nous y reconnaissons l'esprit de notre
nation, aussi bien que dans l'œuvre de Corneille. Ce
Turold qui, voilà huit cents ans, a trouvé pour notre
patrie la caresse de ces noms, « douce France», « France
la sainte * », nous témoigne avec quelle simplicité s'est
faite l'unité française. Sa « douce France » est précisé-
ment la nôtre, avec les Lorrains comme aujourd'hui,
avec les Gascons, avecles Normands, avec les Provençaux
comme aujourd'hui. Charlemagne est pour lui, par rémi-
niscence érudite, l'empereur des Bavarois, des Frisons,
des Saxons ; mais il est le roi de douce France 2; ce sont
les Francs de France qui sont les plus proches de lui dans
ses conseils [Par cels de France voelt il del tut errer*), et
les vingt mille de Roncevaux sont tous des Francs de
France : ils ont seuls le privilège de mourir avec Roland.
Donc, nous assure-t-on, le poème de Turold représente
« l'esprit germanique dans une forme romane ». Une
telle formule 1 aurait surpris. Vainement on lui aurait
remontré que « : 1° l'idée de la guerre esttoute germanique
dans nos poèmes » ; que « 2° la royauté, dans nos épopées,
est toute germaine » ; que 3° la féodalité y est d origine
germaine » ; que « 4° le droit germanique a laissé sa trace
dans nos chansons de geste » ; et que « 5° l'idée de la
femme n'y est pas moins germaine 3 » . Il eût répondu qu'il
1. « France l'asolue » (v. 2311).
2. On trouvera la même idée excellemment développée dans le
livre de M. Tavernier, Zur Vorgeschichte des altfranzôsischen Ro-
landsliedes : nous ne saurions trop louer la tendance de ses
travaux.
3. Ce sont les rubriques de cinq développements de Léon
-Gautier, Les épopées françaises, t. I, p. 24-31.
LA COMPOSITION DU POÈME". SON CM I K î •')•'>
se pouvait bien, mais qu'il n'en était pas moins un Franc
de France.
Il y a dans la correspondance de Jacob Grimm une
parole que j'ai la faiblesse d'admirer. Une théorie de
Gôrres voulait que les Nibelungen ne fussent pas d'ori-
gine allemande, mais scythique : le bûcher de Brùnhild,
assurait-il, s'était d'abord allumé sur le Caucase, et
Jacob Grimm ne pouvait s'en consoler. Il écrivit donc à
Gôrres ' : « Si Ton met en question l'origine de notre
poésie héroïque, j'avoue que je n'abandonnerai pas volon-
tiers, de prime abord, le sol connu, les rives de notre Rhin
bien aimé. S'il me fallait admettre une origine scythique,
cela me ferait le même effet que s il me fallait abandon-
ner ma religion pour une autre religion plus ancienne. »
Pareillement, je ne conviendrai pas sans de bonnes
raisons que les chansons de geste soient d'origine germa-
nique, et. ne connaissant à l'appui de cette hypothèse
que des raisons sans force, je ne rendrai notre Chanson
de Roland aux Germains que lorsque les Allemands
auront d'abord rendu aux Scythes leurs Xibelungen.
1. Voyez E. Tonnelat, Les frères Grimm, 1912, p. 94-5.
APPENDICE I
GASTON PARIS ET LA THÉORIE DES CHANTS
LYRICO-ÉPIQUES
(Extrait de son compte rendu du livre de M. Pio Rajna, Le Origini
delV epopea francese, au t. XIII, p. 616-9, de la Romania. —
Voyez ci-dessus, p. 263.)
« Ghap. XVI, p. 469-485. Les Cantilènes. Jusqu'à présent
j'ai toujours été d'accord, sauf quelques légères nuances,
avec M. Rajna ; je me sépare un peu de lui dans ce chapitre.
Assurément il a raison de combattre les exagérations aux-
quelles a donné lieu la théorie des «cantilènes », mot qui,
précisément parce qu'il est mal défini et qu'il a une apparence
scientifique, a entraîné ceux qui s'en sont servi à des théories
assez fantastiques '. I! fait également, avec sa circonspection
habituelle, des concessions importantes aux partisans des
chants lyrico-épiques ; mais à mon avis ces concessions ne
vont pas assez loin, et il refuse avec ténacité à la théorie lyrico-
épique ce qu'elle a le droit de réclamer. D'après lui, les plus
anciens chants épiques, ceux qui, en s'amplifiant, sont deve-
nus nos chansons de geste, étaient déjà de vraies chansons
de geste, et ne différaient de celles que nous avons que parla
dimension. Cela est vrai sans doute pour une partie de nos
poèmes, ceux qui ne sont que des adaptations à un nouveau
héros de thèmes fournis par l'épopée antérieure, et n'ont
d'historique que des noms et quelques circonstances. Mais je
1. « Je l'ai, pour mon compte, assez rarement employé: il m'a
toujours déplu comme ayant l'air de dire quelque chose et ne disant
rien de clair. »
456 APPENDICE I
ne puis admettre qu'il en soit de même pour les poèmes qui
s'appuient sur des faits réels. Ces poèmes sortent de chants
qui avaient été composés non seulement sous l'impression
immédiate des faits, mais par ceux et pour ceux qui y avaient
pris part. Qui ne voit dès lors que l'élément narratif ne pou-
vait y occuper qu'une place restreinte, puisque les faits
étaient connus de ceux à qui on s'adressait? Qui ne voit au
contraire que l'élément lyrique, l'orgueil de la victoire, la
douleur de la défaite, les louanges des héros, le regret des
morts, l'espoir de la revanche, ou d'un succès plus complet
encore, devaient y être prédominants? Or nos chansons de
geste n'ont nullement ce caractère : ce sont des récits minu-
tieux, détaillés, desquels l'élément lyrique (bien plus marqué
dans l'épopée allemande) est presque tout à fait absent. Ces
chansons ne peuvent s'appuyer que sur les chants lyrico-
épiques antérieurs, dont elles ont développé l'élément épique
et supprimé l'élément lyrique (en effet, les acteurs et les
témoins des faits étant morts depuis longtemps, il n'y avait
plus place pour les sentiments lyriques des premiers chants) ;
mais ce sont deux classes distinctes, et il m'est aussi impos-
sible de concevoir une chanson de geste semblable au Rollant,
sauf la longueur, naissant dans l'armée de Charles au lende-
main du désastre de Roncevaux, que de me représenter les
chants nés réellement à ce moment comme s'étant conservés
tels quels pendant plus d'une ou deux générations. M. Rajna
veut que ces idées soient une malencontreuse application des
théories de Wolf, et qu'elles ne s'expliquent que par la fausse
opinion que l'épopée française est une production autonome et
spontanée, qui a ses origines en elle-même. C'est une erreur:
ces idées sont le fruit d'une simple tentativepour se représenter
les faits comme ils ont dû se produire. De ce que l'épopée fran-
çaise a des origines germaniques, il nes'ensuitpasqueleschants
épiques ne soient pas nés chez nous dans les conditions où ils
sont nés partoutailleurs. Pour prendre une de ces comparaisons
qu'affectionne M. Rajna, de ce qu'un papillon est engendré par
G. PARIS ET LA THÉORIE DES CHANTS LYRICO-ÉPIQUES i.")7
un autre papillon, il ne s'ensuit pas qu'il ne soit pas d'abord
chenille, puis chrysalide. Pour M. Rajna, les chansons de
geste sont nées adultes ; pour moi, elles sont nées sous une
forme sensiblement différente de celles quelles devaient
revêtir, et il n'est contraire à aucune loi naturelle, comme il
semble le dire, d'admettre des « métamorphoses » dans l'évo-
lution des êtres organisés. Voilà ce que nous dit la théorie,
appuyée, je le répète, sur les simples inductions du bon
sens ' : voyons si elle ne trouve pas quelque fait pour
l'appuyer. Je n'ai jamais allégué 2 le Ludwigslied ni la Vita
Wilhelmi, et tout ce qu'en dit M. Rajna est fort judicieux.
Mais je n'abandonne pas de même le chant, déjà si souvent
invoqué, de saint Faron. Quoi qu'en dise M. Rajna, il m'est
impossible de ne pas reconnaître aux vers cités par l'hagio-
graphe un caractère lyrico-épique :
Quam graviter provenisset missis Saxonum,
Nisi fuisset Faro, de gente Burgundionum 3!
<f Ce chant était « chanté par tous » et les femmes « en for-
maient des rondes en frappant dans leurs mains ». C'est en
vain, à mon avis, que M. Rajna conteste le sens précis de ce
passage. Il constate, il est vrai, que ce chant a été composé
après la guerre finie, et qu'il devait avoir de grands rapports
avec le poème résumé dans les Gesta regum Franeorum,
puisqu'il disait également que le roi Clotaire avait t'ait tuer
tous les Saxons qui dépassaient la hauteur de son épée. C'est
là. en effet, un trait qui a fort bien pu se trouver dahs un
1 . « A la théorie des chants lyrico-épiques on ne peut en opposer
qu'une autre, celle de la tradition orale ; c'est celle qu'a soutenue
P. Meyer : mais on a déjà vu que je la regarde comme insoutenable. »
2. Au reste, je n'ai guère traité ce sujet ex professo ; je l'ai plutôt
rvité dans mon Charlemagne, sauf dans Vlntrodurlioii. où j'ai donné
de l'épopée cette définition que je maintiens : <« une narration poétique
fondée sur une poésie héroïque antérieure. »
3. « Notez ces présents, ces indications rapides qu&ndo veninnt,
tniiiseunt, ne interfiriantur . On rappelle ainsi des faits connus, on ne
raconte pas des faits inconnus à l'auditoire. »
158 APPENDICE 1
chant à moitié lyrique, et que l'auteur du poème épique
postérieur a dû naturellement recueillir ; mais il ne saurait
prouver que la guerre de Saxe y fût racontée comme dans
ce poème. Les « romances » que cite M. Rajna lui-même
peuvent parfaitement nous donner une idée de ce qu'étaient
ces chants lyrico-épiques ; elles étaient certainement à l'ori-
gine destinées à accompagner des danses en rond, danses qui,
très souvent au moyen âge (comme en Russie aujourd'hui),
étaient uniquement composées de femmes; les romances que
nous avons aujourd'hui appartiennent à une époque posté-
rieure à celle de la production des chants d'où est sortie
l'épopée historique, aussi ont-elles un autre contenu, et même
un ton certainement moins lyrique ; mais elles doivent avoir
quelque ressemblance avec les germes d'où se sont dévelop-
pées les chansons de geste, qui, sauf la particularité des
strophes régulières et des refrains, ont la même forme qu'elles.
Je crois aussi que la comparaison des chants lyrico-épiques
français avec les romances fronterizos \ les ballades du border,
les chants serbes, est justifiée, et que ce n'est pas lui enlever sa
raison d'être que de dire que ces chants n'ont pas abouti à
des poèmes épiques, tandis que là où on a des poèmes épiques
on n'a pas ces chants; c'est bien naturel : l'épopée, quand elle
se développe, remplace ce qui Pavait préparée ; on ne peut
pas avoir le même individu à la fois à l'état de chrysalide et
à l'état de papillon. Je pense donc que l'épopée française des
xie-xive siècles, si nous l'examinons dans son ensemble, com-
prend des poèmes de deux genres principaux : les uns sont
des imitations de poèmes antérieurs, dont les plus anciens
sont germaniques ; les autres sont le développement, de plus
en plus narratif, de moins en moins conforme à l'histoire
réelle, de plus en plus accommodé à la convention épique et
à l'analogie des poèmes antérieurs, de chants originairement
I . « Il ne s'agit que de cette classe spéciale de romances, qui ne com-
prend nullement, comme le dit M. Rajna, des démembrements d'an-
ciennes chansons de geste. »
G. PARIS ET LA THÉORIE DES CHANTS LYRICO-É PIQUES ll>9
courts, nés de l'impression immédiate des' faits, d'un ton beau-
coup plus lyrique, et, pour les faits qu'ils contiennent,
presque absolument historiques ; ces poèmes n'en ont pas
moins d'ailleurs un caractère germanique, et par l'usage
même auquel ils doivent l'existence, et par l'esprit qui les
anime, et parle milieu où ils se sont fermés et développés.
Il me semble que tout le monde peut se mettre d'accord sur
ces bases. »
APPENDICE II
DE L'AUTORITÉ DU MANUSCRIT D'OXFORD
POUR L'ÉTABLISSEMENÏ DU TEXTE
DE LA CHANSON DE ROLAND
Voyez ci-dessus, p. 387.
Les éditions critiques de la Chanson de Roland que nous
devons à Léon Gautier et à M. Stengel sont fondées l'une et
l'autre sur l'idée que les diverses rédactions, françaises et
étrangères, du poème se distribuent en trois, quatre ou cinq
familles indépendantes entre elles : par exemple 0 'Oxford
et V ; Venise. Saint-Marc, 4) formant une même famille,
les versions rimées données par les manuscrits P, L, 7\ —
C, V ~, en forment une seconde, n (la Karlamagnussaga) en
représente une troisième, dR le Ruolandes liet en repré-
sente une quatrième, etc. Si cette opinion est juste, toute
leçon fournie par deux au moins de ces familles devait se
trouver dans l'original. Par suite. Léon Gautier et M. Sten-
gel ont été tenus d'abandonner 0 en un grand nombre de
passages, et d'introduire dans leur texte critique toute leçon
de U4 appuyée parC. toute leçon de C appuyée par n, toute
leçon de C appuyée par dR, etc. '. Il est facile de se rendre
compte des changements que ces éditeurs ont ainsi fait subir
au texte d'Oxford, car ils ont imprimé en italiques les pas-
sages modifiés.
La première en date des éditions critiques de la Chanson
de Roland, celle de Theodor Mùller, reposait sur un autre
fondement : sur 1 idée que tous les textes, français et étran-
gers, autres que 0, procèdent d'un même remanieur ou
1. M. Stengel s'est conformé à cette obligation avec plus de consé-
quence que son devancier.
462 APPENDICE II
reviseur, [3. Si cette opinion est juste, 0 a autant d'autorité
à lui seul que tous les autres textes réunis. Par suite, Theo-
dor Mùller n'était tenu d'abandonner une leçon d'O que
lorsqu'elle lui semblait insoutenable pour des raisons internes
(aus inneren Grùnden) et de la sorte il lui a été possible
de donner une édition très respectueuse à l'égard du texte
d'Oxford, très conservatrice.
Il était dans le vrai, croyons-nous, et nous voudrions for-
tifier son opinion de quelques arguments. Pour la fonder, il
est nécessaire et suffisant de trouver un passage où tous les
textes autres qu'O donnent une même leçon pareillement
fautive, en sorte qu'on soit obligé d'attribuer cette leçon
fautive un à seul auteur responsable, le remanieur p. Nous
nous croyons en mesure de mettre en lumière non pas une
faute de cet ordre, ce qui suffirait, mais plusieurs.
Soit d'abord la scène du Défi de Ganelon. Voici comment
elle se déroule en 0. Gharlemagne ayant demandé à ses
barons de lui désigner qui partirait en ambassade vers Mar-
sile (v. 244), Naime, Roland, Olivier, Turpin, se sont tour à
tour offerts. Charlemagne les a rebutés. Il ne veut, dit-il,
envoyer ni eux, ni aucun des douze pairs (v. 262). Il demande
qu'on élise « un barun de sa marche » :
XX « Francs chevalers », dist li emperere Caries,
« Car m'eslisez un barun de ma marche, 275
Qu'a Marsiliun me portast mun message. »
Ço dist Rollanz : « Ço ert Guenes, mis parastre. »
Dient Franceis : « Car il le poet ben faire ;
Se lui lessez, n'i trametrez plus saive. »
Et li quens Guenes en fut mult anguisables ; 280
De sun col getet ses grandes pels de martre
Et est reniés en sun blialt de pâlie :
Vairs out [les oilz] et mult fier lu visage,
Gent out le cors et les costez out larges,
de l'autorité UL MANUSCRIT D OXFORD 463
Tant par fut bels luit si per l'en esguardent. 285
Dist a Rollant : a Tut fol, pur quei f esrages ?
Çoset hom bon que jo sui tis parastres.
Si as juget qu'a Marsiliun en alge.
Se Deus ço dunet que jo de la repaire,
Jo t'en muvraTi un si très grant contra ire 290
Ki durerai a trestut tun edage. »
Respunt Rollanz : k Orgoill oi et folage.
Ço set hom ben n'ai cure de manace :
Mai s saives hom, il deit faire message :
Si li reis voelt, prez sui por vus le face. » Aoi. 295
XXI Guenes respunt : o Pur mei n'iras tu mie.
Tu n'ies mes hom ne jo ne sui tis sire.
Caries comandet que face sun servise :
En Sarraguce en irai a Marsilie ; 300
Einz i f ejrai un poi de Le gerie
Que jo n'esclair ceste meie grant ire. »
Quant lot Rollanz, si cumençat a rire. Aoi.
XXII Quant ço veit Guenes qu'ore s'en rit Rollanz.
Dune ad tel doel pur poi d'ire ne fent ;
A ben petit que il ne pert le sens, 305
E dit al cunte : « Jo ne vus aim nient.
Sur mei avez turnet fais jugement.
Dreiz emperere, vez me ci en présent :
Ademplir voeill vostre comandement. Aoi.
XXIII « En Sarraguce sai ben qu'aler m'estoet ; 310
Hom ki la vait repairer ne s'en poet.
Ensurquetut si ai jo vostre soer,
Sin ai un filz, ja plus bels nen estoel,
Ço est Baldewin, se vit ', ki ert prozdoem.
A lui lais jomes honurs et mes fieus.
Guardez le ben, ja nel verrai des oilz. »
Caries respunt : « Tro p avez tendre coer;
Puis quel cornant, aler vus en estoet. Aoi.
1 . Manuscrit : ço dit.
it)i APPENDICE 11
XXIV Co dist li reis : (( Guenes, venez avant, 320
Si recevez le bastun et lu guant.
Oït l'avez, sur vos le jugent Franc.
— Sire », dit Guenes, « ço ad tut fait Rollanz.
Ne l'amerai a trestut raun vivant,
Ne Oliver, por ço qu'(il) est si cumpainz,
Li duze per, por [ço] qu'il l'aiment tant ; 325
Desfi les en, sire, vostre veiant. »
Co dist li reis : » Trop avez mal talant ;
Or irez vos certes, quant jol cumant.
— Jo i puis aler, mais n'i avrai guarant,
Nul [n'Jout Basilies, ne sis frères Basant. » Aoi. 330
XXV Li empereres li tent sun guant, le destre,
Mais li quens Guenes iloec ne volsist estre.
Quant le dut prendre, si li caït a tere.
Dient Franceis : « Deus, que purrat ço estre ?
De cest message nos avendrat grant perte. 335
- Seignurs, » dist Guenes, « vos en orrez noveles. » Aoi.
Si le lecteur s'applique à découvrir clans ce texte quelque
invraisemblance ou bizarrerie dont il puisse faire reproche au
poète, il ne pourra guère trouver que ceci. Ganelon se fâche,
semble-t-il, bien vite : il s'irrite du ;< commandement » de
Charles dès le vers 298 (cf. le v. 309), avant que Charles lui
ait rien commandé, puisque Charles ne prendra la parole
qu'au vers 317. Ganelon, si on nous permet une expression
familière, crie avant qu'on l'écorche. A cette critique, il est
vrai, Ganelon pourrait répondre que Charles s'en est remis
au vers 275 à ses chevaliers du soin d' « eslire un barun de
sa marche », que les chevaliers l'ont élu, lui Ganelon, d'une
voix unanime, aux vers '278-9, et que, par suite, il a tout
droit de se fâcher sur l'heure, dès le vers 280, sachant bien
que Charles ne fera que ratifier le « jugement » de ses cheva-
liers. Quoi qu'il en soit, et que la difficulté soit réelle ou seu-
lement apparente, on ne peut la relever que dans le manu-
scrit 0. Dans tous les autres textes — savoir V\ CV1, n,dR.
DE L'AUTORITÉ IH" MANUSCRIT D'OXFORD L65
— les mêmes personnages tiennent les mêmes propos, mais
ces propos se présentent dans un ordre différent. Nous appel-
lerons fi cette autre version. La voici, d'après l'édition Léon
Gautier ' :
XX « Franc chevalier », dit L'emperere Charles, 274-279
« Kar m'eslisez un barun de ma marche,
« Qu'à 1' rei Marsilie me portet mun message,
« Se mestier est e bien poisset cumbattre. »
Ço dist Rollanz : « Ciert Guene.s, mis parastre.
« Se lui laissiez, n'i trametrez plus saive. »
Dient Franceis : « Kar il le poet bien faire ;
Se li Reis voeU, Lien est dreiz qu'il i algel. » Aoi .
XXI Ço dist li Reis : « Guenes, venez avant ; 319-330
« Si recevez la bastun e le guant.
« Oït l'avez, sur vus le jugent Franc.
« — Sire, » dist Guenes, « ço ad tut fait Rollanz :
« Ne l'amerai à trestut mun vivant,
« Ne Olivier pur ço qu'est sis cumpainz,
« Les duze Pers, pur ço qu'il l'aiment tant ;
« Desfi les en, Sire, vostre veiant. »
Ço dist li Reis : « Trop avez mal talant.
« Or irez vus, certes, quand jo l'cumant.
« — J'i puis alef ; mais n'i avrai guarant ;
:c Ne Tout Rasilies ne sis frère Rasanz. » Aoi.
XXII « En Saraguce sai bien qu'aler m'estoet ; 310-318
« Ilum ki là vait repairier ne s'en poet.
« Ensurquetut si ai jo vostre soer.
« Si'n ai un filz, ja plus bel n'en estoet :
« C'est Baldevvins, se vil, ki ert prozdoem.
« A lui lais-jo mes honurs e mes fieuz.
« Guardez le bien, ja ne l'verrai des oilz. »
/ Caries respunt : a Trop avez tendre coer.
« Pois que l'cumant, aler vus en estoet. » Aoi.
I. Il va sans dire que nous pourrions aussi bien transcrire, au lieu du
texte de Gautier, le texte de M. Stengel, ou celui de V'4, ou celui de G,
etc. L'ordre des incidents et des répliques est ici tout ce qui nous
intéresse, et il est le même dans tous les textes autres que 0.
J. Bbdibr. — Les légendes épiques, t. III. 30
166
APPENDICE 11
XXIII E li quens Guenes en fut mult anguisables : 280-309
De sun col getet ses grandes pels de martre
E est remés en sun bialt de pâlie.
Vairs out les oilz e mult fier le visage,
Gent out le cors e les costez out larges ;
Tant par fut bels, tuit si per l'en esguardent.
Dist à Rollant : « Tut fols, pur quei t'esrages ?
« Ço set hum bien que jo sui tis parastre ;
« Si as jugiet qu'à Marsilium alge.
<( Se Deusço dunget que de là jo repaire,
« Jo t'en muvrai si grand doel e cunlraire
« Ki durerat à trestut tun edage. »
Respunt Rollant : « Orgoill oi e folage.
« Ço set hum bien, n'ai cure de manace ;
« Mais saives hum il deit faire message :
« Se li Reis voelt, prez sui pur vus le face. » Aoi.
XXIV Guenes respunt : « Pur mei n'iras tu mie,
(( Tu n'ies mis hum ne jo ne sui tis sire.
« Caries cumandet que face sun servise :
« En Sarraguce en irai à Marsilie ;
« Einz i ferai un poi de legerie
« Quejo'n esclair ceste meie grant ire. »
Quant l'ot Rollanz, si cumençat à rire.
Aoi.
XXV Quant ço veit Guenes qu'ore s'en rit Rollanz,
Dune ad tel doel, pur poi d'ire ne fent,
A bien petit que il ne pert le sens,
E dit à l'Cunte : « Jo ne vus aim nient;
« Sur mei avez turnet fais jugement.
« Dreiz Emperere, ci m'veez en présent,
« Ademplir voeill vostre cumandement l.
Aoi.
1 . Ici L. Gautier introduit une laisse XXVI (quatorze vers), qui ne se
trouve pas dans le manuscrit 0 ; Charles y précise ses instructions ;
nous ne transcrivons pas ces vers, parce qu'ils n'importent pas à notre
discussion.
DE D'AUTORITÉ DU MANUSCRIT D'OXFORD 467
XXVII Li Emperere li lent sun guanl, le destre ; 331-336
Mais li quens Guenes iloec ne volsist estre ;
Quant le dut prendre, si li caït à tere.
Dient Franceis : « Deus ! que purrat ço estre?
« De cest message nusaviendrat grant perte.
« - — Seignurs », dist Guenes, « vus en orrez nuveles. » Api.
Le sage et prudent Theodor Millier a le premier préféré
cette version (3, bien qu'il n'y fût pas obligé, comme L. Gautier
et comme M. Stengél, par son système général de classement.
M. L. Glédat, en son édition de la Chanson de Roland, a,
lui aussi, préféré la version 6. Elle a en effet l'avantage qu'on
n \ rencontre pas la difficulté remarquée tout à l'heure en 0 :
ici, Ganelon attend pour parler que Charles en personne
Tait désigné. Mais la question est de savoir si, pour avoir
écarté cette difficulté, la version |i n'en fait pas surgir de
bien plus graves. Elle n'est, croyons-nous, qu'un remaniement
maladroit de îa version 0, provoqué précisément par le fait
qu'un remanieur a été choqué, bien à tort, par l'intervention,
prématurée à son gré, de Ganelon *. Voici nos raisons.
1° En 0, à l'instant où Ganelon est désigné par Roland et
par les chevaliers, il rejette ses grandes fourrures de martre
et se retourne, irrité, contre Roland. Ce geste est alors plein
de sens, par sa soudaineté, et n'a de sens que par sa sou-
daineté : il marque de quelle colère brusque Ganelon est
saisi ; surpris, c« tuit si pair l'en esguardent ». Il fait le
même geste en 5, mais bien plus tard, après avoir discuté
son cas, après s'être attendri sur son fils Raldewin, etc. Alors
on ne comprend plus pourquoi il rejette ses grandes four-
rures de martre, ni pourquoi ses pairs, qui n'ont pas dû
1. Si je réussis à montrer que la version [i représente un rema-
niement de l'autre, j'aurai montré par là-même que tous les textes qui
donnent la version Jî procèdent d'un remanieur unique : car il serait
inconcevable que deux remanieurs indépendants l'un de l'autre se
fussent rencontrés pour ranger ces vers précisément dans le même
ordre 274*279, 319-330, 310-318, 280-309, 331-336.
168
APPENDICE 11
cesser de 1' « esguarder » depuis si longtemps qu'il parle,
« l'en esguardent » davantage, ni pourquoi le poète a attendu
si longtemps avant de faire son portrait.
2° En 0, Roland ayant désigné Ganelon en ces termes :
« C'ert Guenes, mis parastres »,
la première parole de Ganelon est pour riposter ainsi :
« Tut fel, pur quei t'esrages?
Ço set hom ben que jo sui tis parastres. »
En p, Ganelon dit la même phrase ; mais, comme trente
vers la séparent ici de la phrase dite par Roland, elle perd sa
valeur de riposte.
3° En 0, comme c'est Roland seul que Ganelon hait réel-
lement, c'est à lui seul qu'il parle d'abord en sa colère, c'est
lui seul qu'il menace; plus lard seulement, il étendra ses
menaces à Olivier, « parce qu'il est le compagnon de Roland »,
aux douze pairs, « parce qu'ils l'aiment tant ». En [4, cette juste
et belle progression est détruite. Dès la première phrase qu'il
prononce, Ganelon défie tout de go Roland, Olivier et les
douze pairs : ce qu'il dira par la suite contre le seul Roland
en sera affaibli.
4° On lit dans le manuscrit 0 :
« Se lui lessez, n'i trametrez plus saive. » 279
Et li quens Guenes en fut mult anguisables.
Entre ces deux vers, vingt et un autres, sur d'autres asso-
nances, se lisent en [3. Selon l'hypothèse que nous combat-
tons, ils auraient été mis là par le poète primitif, rejetés plus
loin par un remanieur. En cette hypothèse, n'est-il pas sur-
prenant que le poète primitif ait repris, à vingt et un vers de
distance, précisément la même assonance en -a,...e, comme
s'il avait prévu qu'un jour un remanieur déplacerait lesdits
vingt et un vers? (L'assonance en -a...e ne reparaît qu'en
22 laisses de ce poème, qui en compte 291).
5° Le seul reproche que l'on puisse être tenté d'adresser à
DE l'aITORITK Dl MANUSCRIT d'oXFORD U>!>
0, c'est, comme on a vu, que le Ganelon de cette version
semble parler trop tôt, et qu'il parle à Roland, avant que
Charles Tait désigné. Mais il va dans la Chanson de Roland
une autre scène, calculée pour faire à la scène que nous
étudions un pendant exact, celle où Charles, venu à Ronce-
vaux, demande à ses barons de désigner qui restera à Tarrière-
garde (vers 740 et suiv.) :
« Seignurs barons », dist l'emperere Caries, 740
« Veez les Porz el les destreiz passages :
« Kar méjugez ki ert en rereguarde. »
Guenes respunt : « Rollanz, cist miens fillastre. »
Roland se trouvant placé ici précisément dans la situation
qui était tout à l'heure celle de Ganelon, que fera-t-il? Se
comportera-t-il comme le Ganelon de la version 0, ou comme
le Ganelon de la version 6 ? Voici la réponse :
Li quens Rollanz, quant il s'oït juger, Toi
Dune ad parlet a lei de chevaler :
« Sire parastre, mult vos dei aveir cher;
La rereguarde avez sur mei jugiet.
Ni perdra Caries, li reis ki France tient,
Men escientre, palefreid ne destrer... »
Il se comporte donc tout comme le Ganelon de la version
0 : lui aussi, il parle d'abord à son ennemi, non pas à Charle-
magne; lui aussi, il parle « trop tôt », avant que Charle-
magne l'ait désigné. Or, pour cette seconde scène, il n'y a
pas de version 0, de version fi : tous les textes concordent.
Il apparaît donc que l'ordre de la version 0 dans la scène
du Défi est non seulement le plus cohérent, le plus logique et
le plus beau, mais qu'on ne peut l'abandonner sans détruire
certains des rapports de parallélisme et de symétrie que le
poète a visiblement voulu établir entre cette scène et l'autre.
L'ordre primitif, respecté en (), a été gâché par un remanieur
qui, en sa maladresse, n'avait pas remarqué ces rapports.
470 APPEISDICE II
Voici une seconde remarque à l'appui du classement 0
contre |3. On est au début de la seconde bataille. Les Fran-
çais, déjà décimés, voient les champs se couvrir d'une nou-
velle armée sarrasine. Alors (ceci est le texte du manuscrit
d'Oxford) :
« [Quant] Franceis veienl que paiens i ad tant, 1467
De tûtes parz en sunt cuvert li camp,
Suvent recleiment * Oliver et Rollant,
Les doze pers qu'il lor scient guarant.
Et l'arcevesque lur dist de sun semblant :
« Seignors barons, nen alez mespensant.
Pur Deu vos pri que ne seiez fuiant,
Que nuls prozdom malveisement n'en chant.
Asez est mielz que moerium cumbatanl.
Pramis nus est fin prendrum aïtant,
Ultre cest jurn ne sérum plus vivant ;
Mais d'une chose vos sui jo ben guarant :
Seint Pareïs vos est abandunant;
As Innocenz vos en serez séant.»
A icestmot si s'esbaldissent Franc,
Cel nen i ad Munjoie ne demant. Aoi. 1482
Un Sarrazin i out de Sarraguce. . . 1483
Cil vait ferir Engeler de Guascoigne. . . .
La bataille recommence aussitôt.
Entre le vers 1482 et le vers 1483, toutes les versions autres
que 0 (savoir V4, PLT, CV7, dR, etc.) 2 intercalent trois
laisses, dont Léon Gautier établit ainsi le texte :
1. Manuscrit : regretent.
2. Seule la Karlamagnussaga (n) s'accorde ici avec 0.
DE L'AUTORITÉ DU MANUSCRIT d'oXFORD 471
Cel n'en i ad M un joie ne demant. Aoi.
Li reis Marsilies mu If par est malvais reis;
Dit as paiens : « Or entendez à mei.
« Si est Rollanz de merveillus podeir :
« Ki le voelt veintre forment peiner s'en deit.
u Par dous batailles niert-il vencuz, çocrei:
« SeV graantez, nus l'en liverrum treis.
« Les dis eschieles justnrunt as Franceis,
« Les altres dis remeindrunt ci od mei.
« Encoi perdrai Caries de son podeir:
« En grant villet verrat France cadeir. »
Dunet a Grandonie une enseigne d'orfrei,
Que ses eschieles il guil cuntre Franceis :
Il li otriet cumandement de rei. Aoi.
Li reis Marsilies est reniés sur un munt :
Vaits'en Grandonies, par mi un val de suz.
A treis clous (For ferme t sun gunfanum;
A voiz escriet : « Kar chevalchiez, baruns. »
Mil graisle sunent, mult en sunl cler li sun.
Dienl Franceis: « Deus Père, que ferum ?
<( Si mar veïsmes le cunte Guenelun;
« Venduz nus ad par maie traïsun:
« Kar nus aidiez, li duze Cumpaignun. »
Li Arcevesques tut premerains respunt:
(( Bons chevaliers, hoi recevrez honur ;
« Deus vus durrat e curunes e purs
« En Pareïs, entre les glorius.
« Mais li cuard mie ni entrerunt. »
Franceis respundent: « Cumunement ferum ;
<( Ja pur mûrir ne li sérum felun. »
Brochent avant des ories esperuns.
Si vunt ferir cez encriesmes feluns. Aoi.
Li reis Marsilies ad fait sa genl partir :
Les dis eschieles od sei voelt retenir.
E les dis altres chevalchent pur ferir.
Dient Franceis : « Deus ! quel perte avrum ci!
« Li duze Per que purrunt devenir ? »
472 APPENDICE II
Premiers respunt Varcevesques Turpins :
« Bon chevalier, de Deu estes ami ;
« Encoi serez curunet e flurit,
« En seintes fîurs gerrez eV Pareïs;
« Mais licuard jamais ni serunt mis. »
Franceis respundent : « Nus n'i devum faillir.
« Se à Deu plaist, n'en serat cuntredit.
« Nus cumbatrum cuntre noz enemis :
« Poi de gent sûmes, mais bien sûmes hardit. »
Brochent avant pur Païens envaïr :
Atant se meslent Franceis et Sarrazin. Aoi.
Un Sarrazin i out de Sarraguce...
Cil vait ferir Engeler de Guascoigne
Turpin adresse donc en trois laisses trois discours aux
chrétiens, comme ailleurs Roland refuse en trois laisses d'ap-
peler Charlemagne, comme ailleurs il l'appelle en trois
laisses, comme ailleurs il s'efforce en trois laisses de briser
Durendal, etc. Mais en toutes ces autres scènes, ce que le
poète décrit trois fois, c'est le même moment de l'action, ou
plus exactement ce sont des moments successifs et semblables
dune situation qui se prolonge; il n'a garde d'intercaler entre
les laisses similaires d'autres épisodes, d'introduire d'autres
acteurs, de changer le décor, et, par exemple, il n'a garde
d'interrompre la querelle d'Olivier et de Roland, pour nous
transporter dans le camp sarrasin : il sait bien que, s'il le
faisait, l'effet des laisses similaires serait brisé. C'est pour-
tant en cette faute piteuse qu'est tombé celui qui a imaginé
d'intercaler ici trois laisses. Après le discours de Turpin, il
passe du camp de Roland au camp de Marsile, décrit un
conseil de guerre, la formation de nouvelles « eschieles »
sarrasines, leur marche à travers une vallée, etc. Bien du
temps a coulé et bien des choses se sont passées quand Turpin
adresse aux chrétiens son second, puis son troisième discours ;
dits en ces conditions, ils sont oiseux, et même pénibles :
de l'autorité dl mam ;scrit d'oxford 173
Turpin est inexcusable, si nous ne sommes plus au même
moment de l'action, de répéter aux combattants qu'il pourrait
bien v avoir des couards parmi eux ; n'a-t-il pas déjà constaté
le contraire? le poète (v. 1481-2) na-t-il pas dit déjà:
A icest mot si s'esbaldissent Franc,
Cel n'en i ad Munjoie ne demant.
Nous sommes donc en présence d'un remanieur qui a
voulu imiter le procédé délicat et puissant des laisses simi-
laires, mais qui, Faute d'avoir bien su observer la technique
du poète, a imité à contre-sens.
Au v. 1671, comme une nouvelle bataille vient de s'en-
gager et que Turpin y est entré le premier, Roland invite
Obviera aller l'y rejoindre:
Li quenz Rollanz apelet Olivier :
« Sire cumpaign, sel volez otrier,
Li arcevesquè est mult bon chevaler,
Nen ad meillor en terre ne suz cel ;
Ben set feiiret de lance et d'espiet. » 1675
Respunt li quens : « Kar li aluns aider. »
A icest mot l'unt Francs recumencet.
Dur sunt li colps et li caples est grefs ;
Mult grant dulor i ad de christiens.
Ki puis veïst Rollant et Oliver 1680
De lur espees e ferir et capler!
Li arcevesquè i fiert de sun espiet...
Entre le vers 1679 et le vers 1680, tous les textes autres
qu'O ( K4, CY'\ I P. n, etc. intercalent quatre laisses. Nous
laisserons au lecteur le soin d'apprécier, en se reportant à
l'édition Gautier ou à l'édition Stengel, à quel point les propos
qu'y échangent Roland et Olivier compromettent l'ellet des
scènes ultérieures. Nous nous en tiendrons à remarquer qu'il
y a bien longtemps que nous avons oublié l'archevêque quand
474 APPENDICE II
Roland et Olivier, au bout de quatre laisses en -u ..e, en -a...e,
en -è...e, en -a, le rejoignent enfin au vers 1682. En outre,
ils le rejoignent sur une assonance en -le, c'est-à-dire, par
un hasard étrange, précisément sur la même assonance qui
servait au poète au moment où ils se sont mis en devoir
daller rejoindre leur compagnon. (L'assonance en -ié ne
reparaît qu'en dix-neuf autres laisses de la Chanson de
Roland, qui compte 291 laisses.)
Au vers 1851 et suiv., Roland adresse son adieu à ses
compagnons morts :
Rollanz reguardet es munz et es lariz.
De cels de France i veit tanz morz gésir,
E il les pluret cum chevaler gentill :
(( Seignors barons, de vos ail Deus mercit! 1855
Tûtes vos anmes otreit il Pareï's i
En seintes flurs il les facet gésir !
Barons Franceis, pur mei vos vei mûrir;
Jo ne vos pois tenser ne guarantir :
Ait vos Deus ki unkes ne mentit ! 1865
Oliver frère, vos ne dei jo faillir.
De doel murrai, s'altre ne m'i ocit.
Sire cumpainz, alum i referir ! »
Il n'y a rien de plus beau que cette chute de laisse, sinon
le début de la laisse suivante :
Li quenz Rollanz el champ est repairet,
Tient Durendal... 1870
Entre la sublime fin de laisse « Sire cumpainz, alum i
referir! » et la sublime reprise « Li quens Rollanz el champ
est repairet », quelle maladresse d'intercaler quoi que ce soit!
On trouve pourtant entre ces deux vers une laisse sup-
DE h AUTORITÉ DU MANUSCRIT b'nXFORD i i ."»
plémentaire dans n (trois lignes), dans \ 4 9 vers), dans C
(11 vers), dans \'~ 'Jn vers), dan- P 34 vers , dans T
(11 vers), dans L (14 vers, où Roland échange avec
Olivier de vagues el inutiles propos, tue ici « Blanzardin »,
là « Justin de Yalfondee », etc. '. Léon Gautier et M.Stengel,
liés par leur système, ont introduit dans leur texte critique
cette laisse supplémentaire. Mais il est fort invraisemblable
qu'elle soit primitive et que ce soit an accident de copie, qui,
la faisant tomber, a rapproché les vers 1868 et 1869. de
manière à produire la reprise : « Li quens Rolanz el champ est
repairiet. » Si une édition des Horaces donnait dix vers ou
trente entre la question « Que vouliez-vous qu'il fît contre
trois? » et la réponse « Qu'il mourût! » et si l'on supposait
que c'est une distraction de copiste ou un caprice de rema-
nieur qui les a fait tomber des autres éditions, une telle
hypothèse serait-elle facilement acceptée?
Voici un cinquième indice, celui-ci déjà -remarqué par
Theodor Mùller, de la validité du classement 0 contre p :
Au vers 7 2."), Charlemagne a un songe :
Après iceste altre avisun sunjat :
Qu'il en France ert, a sa capele, a Ais ;
El destre braz li morst uns uers si mais ;•
Devers Ardene vit venir un leupart ;
Sun cors demenie mult fièrement asalt ;
De sun palais uns veltres avalât,
Que vint a Carie les galops et les salz :
La destre oreille al premer uer trenclmt ;
Ireement se cumbat al lepart.
Dient Franceis que grant bataille i ad ;
M;iis il ne sevent li quels d'els la veintrat :
C .îles se dort, mie ne s'esveillat.
1. Si le lecteur se reporte â YAlt/ ranzôsisches L'ebungshuch Ersles
Zusalzheft, Roland mater ialen, zusammengeslelli von W. Foerster.il
aura sous les yeux tous les textes, commodément disposés.
<7(;
APPENDICE 11
Il est facile d'interpréter ce songe à la lumière des événe-
ments qui suivent : la bête monstrueuse qui mord Charles
au bras est Ganelon ; le léopard est Pinabel, parent de Gane-
lon, qui soutiendra sa cause en combat judiciaire ; le vautre
est Thierry, qui sera contre Pinabel le champion de Charle-
magne.
0 seul fait venir le léopard « devers Ardene » Par contre,
on lit en V4 : « Devers Espagna vid vinir un liopart » ; —
en V7C : « Devers Espeigne un liepart eschampa » ; — en w
(version galloise) : « And then he saw a léopard comingfrom
the direction of Spain » ; — en dS (version du Stricker) :
« Dô quam ein liebarte von Spanje geloufen dar » ; — en e
(version anglaise) : « He se. a libard lep from low Spain ».
« Devers Espaigne » ne représente rien, ni poétiquement,
Pinabel n'ayant rien à voir avec l'Espagne, ni géographi-
quement, le dormeur étant à Aix-la-Chapelle. « Devers
Ardenne » offre au moins un sens géographique. Il est donc
vraisemblable que c'est la leçon primitive.
Mais voici que cette vraisemblance va se changer en certi-
tude. Au vers 2555, Charlemagne a de nouveau un songe
qui lui présage, avec plus de précision, les mêmes
événements :
Après li vient une altre avisiun, 2555
*
Qu'il ert en France a Ais ad un perrun ;
En dous chaeines s'i teneit un brohun ;
Devers Ardene veeit venir trente urs,
Chascun parolet altresi cume uns hum,
Diseient li : a Sire, rendez le nus ! 2560
Il nen est dreiz que il seit mais od vos.;
Nostre parent devum estre a sueurs. »
De sun paleis uns veltres1 i acurt,
Entre les altres asaillit le greignur
Sur Terbe verte ultre ses cumpaignuns... 2565
Caries se dort tresqu'al main al cler jur.
1. Manuscrit : De sun paleis vers les altres acurt.
DE L'AUTORITÉ DU MANUSCRIT l/oXFORE 177
Ici, comme la première fois, la bète que combat le vautre
Thierry vient « devers Ardene », selon O; mais ici. plusieurs
textes concordent avec O. VA a « Devers Ardenne se vit
venir trente urson » ; — La : « Devers Ardoine per molt
grant contençon Yenoient vint ors » ; — na : « und er sah
dreizig Mann nachderStadt ziehen, welche Ardena heisst » ;
— et pas un texte ne donne la leçon « Devers Espaigne ».
h Devers Ardene » était donc la leçon primitive dans les
deux songes, et puisque, dans le premier, les remanieurs s'ac-
cordent pour l'écarter de la même façon, c'est qu'ils pro-
cèdent d'un même modèle, ji>, qui présentait cette faute.
Avant moi, en un temps où l'entreprise n'allait pas sans
risques, M. Frederick Bliss Luquiens a osé s'en prendre au
système réputé intangible de Léon Gautier et de Stengel et
revendiquer la vieille thèse délaissée de Theodor Mùller. Il a
produite son appui de nombreux arguments, très ingénieux,
très résistants. On aura profit à consulter ses deux articles,
intitulés tous deux The reconstruction of the original « Chan-
son de Roland », qui ont paru l'un dans les Transactions
of the Connectieut Academy of Arts and Sciences, t. XV
(1909j, p. 111-136. l'autre dans la Romanic Review, t. IV
(1913), p. 112-117.
Si les observations présentées par M. Er. Bliss Luquiens et
par moi sont justes, la conséquence est claire : on doit traiter
la Chanson de Roland, pour ce qui est de la constitution de
son texte, comme si elle ne nous était connue que par deux
manuscrits, fautifs l'un et l'autre. O d'une part, 43 d'autre
part.
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
La légende des « enfances » de Charlemagne et l'his-
toire de Charles Martel 1
I. Position de la question 3
II. Comparaison des textes et discussion des théories. . . 11
III. L'abbaye de Stavelot et ses légendes 26
Les chansons de geste et le pèlerinage de Compostelle. . 39
A. La Chronique de Turpin 42
I. Analyse de la Chronique; le problème de sa date et
de sa raison d'être 42
II. Est-elle l'œuvre de deux auteurs? 52
III. Qu'elle fut composée vers 1140 ou 1150 par un seul
auteur ; sa relation à d'autres ouvrages composés
comme elle pour le bien du pèlerinage de Compos-
telle 68
IV. Qu'elle n'est qu'un chapitre du Livre de saint Jacques :
les légendes épiques patronnées, exploitées, pro-
pagées par les clercs . 73
V. Sens et valeur des faits groupés en cette étude 112
B. Les chansons de geste qui exploitent et complètent
la Chronique de Turpin 115
1. La chanson de l'Entrée en Espagne. 115
2. La Prise de Pampelune 120
3. La chanson d'Agolant 135
4. Gui de Bourgogne 137
5. Anseïs de Cartage 140
6. La ville légendaire de Luiserne 152
C. Autres légendes des routes de Saint-Jacques 167
1. La chapelle du Saint-Esprit à Roncevaux 167
2. Les <( Palais Galienne » 169
»Sll TABLK DES MATIÈRES
3. Senebrun et les divers ducs, comtes et rois de
Bordeaux 172
4. Le roi Agolant à Limoges 176
5. La geste de Blaye et la geste de Saint-Gilles. . 176
6. Les chansons de geste eu langue méridionale. . 178
1). Conclusion 180
La Chanson de Roland 183
Note préliminaire. Enumération des textes; leurs dates,
leurs rapports 185
I. Le problème des origines de la légende 192
1. L'élément historique 192
2. Discussion du prétendu témoignage de l'Astro-
nome limousin 195
II. Les diverses solutions proposées. Analyse et discus-
sion des théories sur la formation de la Chanson de
Roland et, plus généralement, sur la formation des
chansons de geste. 200
1. De Herder et de Wolf aux frères Grimm et
à Fauriel 201
2. De Fauriel à Renan et à Gaston Paris 220
3. Gaston Paris 240
4. M. Rajna et le conflit des théories vers 1884 . . 250
5. Après 1884 272
III. Recherche d'une autre solution, qui prendra son point
de départ dans les théories antérieures 289
A. La légende de Roland en ses rapports avec les
légendes des routes qui menaient à Pampelune par
Roncevaux 291
1 . L'Espagne dans la Chanson de Roland . . 291
2. Pampelune et la Rune 293
3. Le Port d'Aspre 295
4. Le Port, de Cize "296
5-6. Roncevaux 297
7. Le Val-Carlos 327
8. Saint-Jean-Pied-de-Port 330
9. Arbonne 332
10. Saint-Jean-de-Sorde. 334
TABLE DKS MATIÈRES 481
11. Belin 340
12. Bordeaux 341
13. Le Passage de la Garonne. 345
14. Blaye 345
15. Arles et Saint-Gilles
B. Interprétation de ces rapports : 360
1. D'une théorie de l'accident 360
2. Théorie du développement continu : les croi-
sades françaises en Espagne au xip siècle. . . . 366
C. La composition de la Chanson de Roland 385
a) Les entreprises des chorizontes de la Chan-
son de Roland 391
b Son unité ; Turoldus vindicatns W0
Appendice I. Gaston Paris et la théorie des chants lvrico-
épiques 455
Appendice II. De l'autorité du manuscrit d'Oxford pour
l'établissement du texte de la Chanson de
Roland 461
MAÇON. l'IldTAT FMt-IUS. 1 M l'It I M FTRS
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TORONTO 6, CANADA.
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